SUR LE PETIT NOMBRE DES ELUS
Voici un morceau de Massillon , signalé avec raison , par Voltaire , entre les plus beaux mouvements qui aient jamais honoré l'éloquence. C'est, à mon avis , le modèle et le triomphe des préparations oratoires. Massillon en a fait le principal ornement de sa gloire , dans son fameux sermon sur le petit nombre des élus, où , loin de disserter froidement et sans fruit sur les décrets du ciel , son excellent esprit explique , uniquement par la conduite des hommes , les causes morales qui rendent le salut si rare , et trouve l'explication évidente du petit nombre des prédestinés dans le seul petit nombre des justes qui ont conservé ou recouvré leur innocence.
t Je m'arrête à vous , mes frères , qui êtes ici assemblés. Je ne parle plus du reste des hommes ; je vous regarde comme si vous étiez seuls sur la terre, et voici la pensée qui m'occupe et qui m'épouvante : Je suppose donc que c'est ici votre dernière heure, et la fin de l'univers, que les cieux vont s'ouvrir sur vos têtes , que Jésus-Christ va paraître dans sa gloire au milieu de ce temple, et que vous n'y êtes assemblés que pour l'attendre comme des criminels tremblants , à qui l'on va prononcer une sentence de grâce ou un arrêt de mort éternelle : car, vous avez beau vous flatter, vous mourrez tels que vous êtes aujourd'hui. Tous ces désirs de changement qui vous amus'ent , vous amuseront jusqu'au lit de la mort : c'est l'expérience de tous les siècles. Tout ce que vous trouverez alors en vous de nouveau, sera peut-être un compte un peu plus grand que celui que vous auriez aujourd'hui à rendre ; et sur ce que vous seriez , si l'on venait vous juger en ce moment , vous pouvez presque décider ce qui vous arrivera au sortir de la vie.
« Or, je vous demande, et je vous le demande frappé de terreur, ne séparant pas en ce point mon sort du vôtre , et me mettant dans la même disposition où je souhaite que vous entriez ; je vous demande donc : Si Jésus-Christ paraissait dans ce temple , au milieu de cette assemblée, la plus auguste de l'univers , pour vous juger, pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis, croyez-vous que le plus grand nombre de tout ce ('ue nous sommes ici fût placé à la droite?
croyez-vous , du moins , que les choses fussent égales? croyez-vous qu'il s'y trouvât seulement dix justes , que le Seigneur ne put trouver autrefois en cinq villes tout entières? Je vous le demande ; vous l'ignorez , et je l'ignore moi-même : vous seul , ô mon Dieu ! connaissez ceux qui vous appartiennent. Mais, si nous ne connaissons pas ceux qui lui appartiennent, nous connaissons, du moins , que les pécheurs ne lui appartiennent pas. Or, qui sont les fidèles ici assemblés? Les titres et les dignités ne doivent compter pour rien ; vous en serez dépouillés devant Jésus-Christ. Qui sont-ils? Beaucoup de pécheurs qui ne veulent pas se convertir ; encore plus qui le voudraient , mais qui diffèrent leur conversion ; plusieurs autres qui ne se convertissent jamais que pour retomber ; enfin , un grand nombre qui croient n'avoir pas besoin de conversion : voilà le parti des réprouvés. Retranchez ces quatre sortes de pécheurs de cette assemblée sainte , car ils en seront retranchés au grand jour. Paraissez maintenant, justes ; où êtes-vous? Restes d'Israël, passez à la droite ; froment de Jésus-Christ, démêlez-vous de cette paille destinée au feu. 0 Dieu ! où sont vos élus , et que reste-t-il pour votre partage? »
MODÈLE D'EXERCICE
Le trait sublime qui fait brèche et porte l'éloquence à son comble, frappe dans toute sa force à ces derniers mots : 0 Dieu! où sont vo» élus , et que resle-t-il pour votre partage ? C'est là que la mine fait son explosion ; mais elle ava été chargée plus haut. Isolez celte phrase, ou jetez l'exclamation à la fin d'un tableau moins effrayant , vous en détruisez tout l'effet ; elle étonnera tout au plus , si elle est jetée sans préparation et sans art , mais elle ne pourra ni entraîner ni transporter l'auditoire. Remettez en action ce même mouvement à la place où Massillon a pu lui assurer tant de vigueur, et décomposez-en tous les éléments oratoires : voyez cette force , celte énergie , celte véhémence qui vont toujours en croissant dans ce phénomène de l'éloquence , ainsi que dans tout le discours , depuis le commencement de l'exorde jusqu'à la fin de la péroraison ! Voyez ces peintures affreuses qui s'engendrent , se succèdent rapidement et ne s'offrent qu'un instant à votre imagination pour l'enflammer et la bouleverser, dans celte solitude où l'orateur vous a isolés sur les débris de l'univers , par celte supposition de votre mort et de la fin du monde ! Voyez ces cieux ouverts , celle apparition soudaine de Jésus-Christ au milieu de l'assemblée , ce spectacle du dernier jugement qui va fixer voire éternité , en vous environnant d'à-
ET MORCEAUX ORATOIRES
vancc tic tous ces témoignages d'une expérience universelle qui vous annoncent qu'au terme delà vie votre conscience se trouvera dans le même étal où elle est au moment où l'on vous parle ! Voyez l'effroi du prédicateur qui se met en scène avec son auditoire pour en partager les frayeurs ! Comme il partage , avec chacun des pécheurs qui l'écoulcnt , la plus invincible ignorance sur sa propre destinée ! Voyez l'explosion du désespoir que préparent ces conjectures et ces résultats évidents qui restreignent à une si lamentable minorité le ircs-pelit nombre des prédestinés , déjà réduits au-dessous de la majorité , et que Massillon n'ose pas étendre seulement à dix justes, vainement cherchés autrefois par le Seigneur dans cinq villes entières ! Voyez l'effet soudain de tous ces raisonnements péremptoires dont on vous laisse le soin de tirer les conséquences ; cette énumération des quatre classes de pécheurs qui composent l'assemblée , et parmi lesquels il ne se trouve aucun auditeur qui ne soit forcé de se reconnaître et de se corriger, quand il entend sa propre sentence dans la conclusion d'un tel dénombrement, et dont l'infinité lui rend si terribles ces paroles où se trouve renfermée son éternelle réprobation : Foi7à le parti des reprouves ! Celle apostrophe si désespérante , après une division qui ne laisse peut-être plus un seul élu autour de vous, ne devient-elle pas votre arrêt? Paraissez maintenant, justes ; où clcs-vous ? Celle interrogation sublime à Dieu , et à laquelle votre conscience frémit de répondre , au moment où lui seul peut démêler encore quelques rares héritiers de ses promesses dans celle multitude , ne releniit-clle pas en détonations redoublées au fond de votre âme glacée d'effroi , quand , dans ce vide immense , il ne vous reste plus de place que parmi les réprouvés? 0 Dieu! où sont vos élus, et que rcslc-l-il pour votre partage? Supposez, à la simple lecture de ce sermon , la religion vivante dans tous les cœurs, pour bien juger le triomphe d'une pareille éloquence , et vous comprendrez l'effet prodigieux qu'elle produisit dans l'église de Sainl- Eustachc , où l'auditoire entier se leva , par un mouvement soudain , en poussant un cri sourd et lugubre de frayeur cl de foi , comme si la foudre fut tombée tout à coup au milieu du temple ; enfin , vous concevrez, et vous éprouverez peutêtre vous-même la commotion excitée par le même Irait de ce sermon , dans la chapelle de Versailles. Eouis XIV la partagea devant Massillon , qu'on vit aussitôt changer de visage , et couvrir son front de ses tremblantes mains. Les soupirs étouffés de l'assemblée rendirent l'orateur muet pendant quelques instants, cl il parut lui-même encore plus consterné que toute la cour.
te cardinal MAtnv. Essai sur veioq. rie la chaire.