EXOBDE DE L'ÉLOGE DE DUGUAY-TROUIN
De> tous le& spectacles que l'industrie de l'homme a donnés au monde , il n'en est peutêtre aucun de plus admirable que la navigation. Un être faible et mortel , attaché à la terre , a osé se transporter sur un élément inconnu et terrible, suspendre des édifices sur les eaux , donner des lois aux vents, et voler aux extrémités de l'univers sous un ciel qui n'était point fait pour lui. Mais telle est notre destinée : l'esprit humain est aussi pervers qu'il est grand , et le crime se place à côté du génie. Les hommes ont abusé de tout : des végétaux pour en former des poisons , du fer pour s'égorger , de l'or pour se corrompre , des arts pour multiplier les moyens de se détruire ; ils ont abusé surtout de l'art de la navigation : la mer est devenue un champ de carnage, et les flots ont été ensanglantés par la guerre.
Ainsi les deux parties du globe sont également le théâtre de nos malheurs et de nos crimes. Je n'y vois qu'une différence. En promenant nos regards sur la surface de la terre, nous y apercevons des ruines, des restes d'embrasement, des champs et des forêts incultes , où étaient autrefois des villes florissantes : monuments de ravages qui peuvent nous arrêter, en nous inspirant une terreur utile. Mais la mer, qui a été le tombeau d'une partie du genre humain, n'offre aucun vestige de tant de désastres ; tousles jours le navigateur passe avec sécurité et avec joie sur des lieux où des milliers d'hommes ont péri.
Peut-être devons-nous regretter ces temps d'une heureuse ignorance, où nos aïeux moins grands , mais moins criminels , sans industrie , mais sans remords , vivaient pauvres et vertueux , et mouraient dans les champs qui Jes avaient vus naître. Mais on voudrait en vain persuader à l'homme de renoncer à des forces qui lui sont pernicieuses : rien ne l'effraye autant que sa faiblesse. La navigation est devenue pour les peuples policés un fléau nécessaire , aussi utile aux États que funeste au genre humain.
La France, liée à toute l'Europe par son commerce , au nouveau monde par ses colonies , obligée de combattre les flottes de deux peuples puissants , vit autrefois la mer remplie de ses vaisseaux ; et plusieurs hommes célèbres la rendirent victorieuse sur cet élément. La renommée, parmi ces noms, a publié le nom de Duguay-Trouin. Il a droit à la reconnaissance de sa patrie, puisqu'il en fut le vengeur.
Dans Athènes , c'étaient les plus fameux orateurs qui célébraient les vainqueurs de Salamine
• René Diiguay-Tioiiiii naquit a Saint-Malo, le 10 juin 16', J. la plus belle expédition qu'il ait faite, et celle qui lui valut
et de Marathon , et ils avaient pour auditeurs les Socrate et les Périclès. Je n'ai point le même talent , et j'ai des juges aussi redoutables : mais ici la vérité sera presque toujours étonnante par ellemême. Dans un sujet aussi grand , c'est être éloquent que d'être sincère.
Je peindrai Duguay-Trouin d'abord simple armateur, et faisant dans cette école l'apprentissage de la marine. Je le peindrai ensuite dans la marine royale, et servant le roi et l'État dans les plus grandes entreprises. • " ,
Le sujet que je traite m'annonce que j'exciterai l'attention de mes concitoyens. Quelle que soit l'indifférence de notre siècle pour les talents qui l'honorent , il rend du moins justice à ceux qui ne sont plus1.
TnOMAS.
exorde de l'éloge de catinat.
Dans cette foule de génies célèbres en tout genre , que la nature semblait avoir de loin préparés et mûris pour en faire l'ornement d'un seul règne, l'orgueil de nos annales et l'admiration du monde ; dans ce siècle resplendissant de gloire, dont tous les rayons viennent se confondre et se réunir au trône de Louis XIV, j'observe avec étonnement un homme qui , prenant sa place au milieu de tous ces grands hommes, sans avoir rien qui leur ressemble, et sans être effacé par aucun d'eux , forme seul avec tout son siècle un contraste frappant digne de l'attention des sages et des regards de la postérité.
Placé dans une époque et chez une nation où tout est entraîné par l'enthousiasme , lui seul , dans sa marche tranquille, est constamment guidé par la raison. Sur un théâtre où l'on se dispute les regards, où l'on brigue à l'envi la place la plus brillante , il attend qu'on l'appelle à la sienne , et la remplit en silence sans songer à être regardé. Quand l'idolâtrie, vraie ou affectée, qu'inspire le monarque, est le principe de tous les efforts , est dans tous les cœurs et dans toutes les bouches, il ne s'occupe que de la patrie, n'agit que pour elle, et n'en parle pas.
Autour de lui , tout sacrifie plus ou moins à l'opinion, à la mode, à la cour ; il ne connaît que le devoir, le bien public et sa propre estime ; autour de lui, le bruit, l'ostentation, l'esprit de la rivalité , semblent inséparables de la gloire qu'où obtient ou qu'on prétend, et se mêlent à toute espèce d'héroïsme ; seul il semble , pour ainsi dhu, éteindre sa gloire , étouffer sa renommée , et ne
le plus d'honneur, est la piisc Je Kin .Janeiro. Il mourut lc27scpU.4brcl736. (N. E.)
ET MORCEAUX ORATOIRES
dissimule rien tant que »cs succès et ses avantages, si ce n'est les fautes d'autrui.
Tous les hommes illustres de son temps sort marques par la nature d'un signe particulier et caractéristique qui annonce d'abord le talent dont elle les a doués ; il semble indifféremment né pour tous; et, suivant le témoignage remarquable qu'un de ses ennemis lui rendait devant leur maître commun, on peut également faire de lui un général , un ministre, un ambassadeur , un \ chancelier; et, en effet , il paraît en réunir les qualités sans en exercer les fonctions.
Enfin ( et c'est ce qui le distingue plus que tout le reste), parmi tant d'hommes rares qui offraient à la grandeur de leur monarque le tribut de leurs talents, aucun n'est exempt de préjugé, ni de faiblesse ; ces grandes âmes sont égarées par de grandes passions , ou dominées par les erreurs du vulgaire : seul il possède celte raison supérieure, cette inaltérable égalité d'âme, celte philosophie, en un mot, si étrangère à son siècle ; caractère principal, qui marque toutes les actions, tous les moments de sa vie.
Ces traits singuliers et vraiment admirables, dont aucun n'est exagéré, et que l'on peut recueillir dans nos histoires, me frappent et m'attirent comme malgré moi vers le grand homme dont les interprètes de la nation et de la renommée inscrivent aujourd'hui le nom dans leurs fastes. J'entre, autant que je le puis, messieurs, dans vos vues patriotiques , et je présente à mes concitoyens l'éloge de Nicolas de Câlinât, maréchal de France , et général des armées de Louis XIV d.
LE MISSIONNAIRE DRIDAINE , DANS UN DES PREMIERS TEM- PLES ET AU MILIEU DE LA PLUS HAUTE COMPAGNIE DE LA CAPITALE.
A la vue d'un auditoire si nouveau pour moi, il semble , mes frères , que je ne devrais ouvrir la bouche que pour vous demander grâce en faveur d'un pauvre missionnaire dépourvu de tous les talents que vous exigez quand on vient vous parler de votre salut. J'éprouve cependant aujour-
1 Nicolas île Câlinât , maréchal de France, naquit a Paris, en 1637. il fut nommé lieutenant général en IGSS ; il vainquit le duc de Savoie, s'empara d'une partie des États de ce
d'hui un sentiment différent : et, si je suis humilié , gardez- vous de croire que je m'abaisse aux misérables inquiétudes de la vanité. A Dieu ne plaise qu'un ministre du ciel pense jamais avoir besoin d'excuse auprès de vous! car, qui que vous soyez, vous n'êtes, comme moi, que des pécheurs. C'est devant votre Dieu et le mien que je me sens pressé dans ce moment de frapper ma poitrine.
Jusqu'à présent j'ai publié les justices du Très- Haut dans des temples couverts de chaume; j'ai prêché les rigueurs de la pénitence à des infortunés qui manquaient de pain ; j'ai annoncé aux bons habitants des campagnes les vérités les plus effrayantes de ma religion. Qu'ai-je fait, malheureux ! j'ai contristô les pauvres, les meilleurs amis de mon Dieu ; j'ai porlé l'épouvante et la douleur dans ces âmes simples et fidèles que j'aurais dû plaindre et consoler.
C'est ici, où mes regards ne tombent que sur des grands, sur des riches, sur des oppresseurs de l'humanité souffrante, ou des pécheurs audacieux et endurcis : ah ! c'est ici seulement qu'il fallait faire retentir la parole sainte dans toute la force de son tonnerre , et placer avec moi dans celte chaire, d'un côté la mort qui nous menace ,"etde l'autre, mon grand Dieu qui vient vous juger. Je liens aujourd'hui votre sentence à la main : tremblez donc devant moi, hommes superbes et dédaigneux qui m'écoutez ! La nécessité du salut, la certitude de la mort, l'incertitude de celte heure si effroyable pour vous , l'impénitence finale , le jugement dernier , le petit nombre des élus , l'enfer, et par-dessus tout l'éternité : l'éternité! voHà les sujets dont je viens vous entretenir, et que j'aurais dû sans doute réserver pour vous seuls.
Et qu'ai-je besoin de vos suffrages, qui me damneraient peut-être sans vous sauver? Dieu va vous émouvoir, tandis que son indigne ministre vous parlera ; car j'ai acquis une expérience de ses miséricordes. Alors, pénétrés d'horreur pour vos iniquités passées, vous viendrez vous jeter entre mes bras en versant des larmes de componction et de repentir, et, à force de remords, vous me trouverez assez éloquent.
Extrait des œuvres du cardinal auert.
ce, ei le bâton de maréchal rut le prix de «es cxplulls. 11 rutleZI février 1712. (N.E.)
PERORAISONS.
Que le début, la f..i, répondent au milieu. boilead. Arlpoét-
PRECEPTES DU GENRE
Bans l'éloquence de la tribune ou dans celle de la chaire , où il s'agit surtout d'intéresser et d'émouvoir , la péroraison est une partie essentielle du discours , parce que c'est elle qui donne ïa dernière impulsion aux esprits , et qui décide la volonté , l'inclination d'un auditoire libre.
Dans l'éloquence du barreau, elle n'a pas la même importance , parce que le juge n'est ou ne doit être que la loi en personne , et que ce n'est pas sa volonté, mais son opinion , qu'il s'agit de déterminer. Cependant , comme le juge est homme , il ne sera jamais inutile de l'intéresser en faveur de l'innocence et de la faiblesse, de la justice et de la vérité : et une péroraison pathétique ne sera indigne de l'éloquence , que lorsqu'on l'emploiera pour faire triompher l'iniquité , le mensonge , ou le crime.
Dans un plaidoyer , où le sentiment n'est pour rien , et dans lequel , par conséquent , il serait ridicule de faire usage de l'éloquence pathétique , la conclusion ne doit être que le résumé de la cause. C'est un épilogue qui réunit tous les moyens épars et développés dans le courant du discours , afin de les rendre présents à la mémoire au moment de la décision ; et cet épilogue consiste, ou à parcourir les sommités des choses , et à les rappeler article par article , ou à reprendre la division, et à exprimer la substance des raisonnements qu'on a faits sur chacun des points capitaux.
11 sera mieux encore , dit Cicéron , de récapituler en peu de mots les moyens de la partie adverse , et les raisons avec lesquelles on les aura réfutés et détruits. Parla, non-seulement la preuve , mais la réfutation sera présente à l'auditeur , et on aura droit de lui demander s'il désire encore quelque chose , et s'il reste encore dans l'affaire quelque difficulté à résoudre , quelque nuage à dissiper.
La règle générale que Cicéron prescrit pour ce résumé de la cause , c'est de n'y rappeler que les
points importants, et de donner à chacun d'eux le plus de force, mais le moins d'étendue qu'il est possible : Ut rnemoria, non oratio, renovala videalur. Une énuméralion rapide , un dilemme pressé , un syllogisme qui ramasse toute la cause en un seul point de vue , suffit le plus souvent à ia conclusion. Un beau modèle dans ce genre est la proposition que fait Ajax pour décider à qui, d'Ulysse ou de lui-même, appartiennent les armes d'Achille : « Qu'on jette au milieu des ennemis les armes de ce héros ; qu'on nous ordonne de les y aller chercher , et qu'on décore celui des deux qui les rapportera. »
Arma virifortis medios millanlur in hostesi Indéjubete peti, et referentem ornate relatif.
Mais , si la nature de la cause donne lieu à une éloquence véhémente , le résumé , que Cicéron appelle énuméralion, doit être suivi d'un mouvement oratoire , qui sera ou d'indignation ou de commisération.
L'indignation consiste à rendre odieuse ou la personne ou la cause de l'adversaire ; et elle doit naître des circonstances aggravantes que la cause peut présenter.
La* péroraison suppliante , celle que Cicéron appelle conqueslion , est destinée à exciter la commisération des auditeurs.
Il faut , dit-il , la commencer par adoucir les esprits et par les disposer à la miséricorde ; et les moyens qu'on doit employer sont pris de la faiblesse commune à tous les hommes, et de l'empire de la fortune , dont nous sommes tous les jouets. Par ces réflexions , présentées d'un style grave et sentencieux , nous dit ce maître en éloquence, l'esprit des hommes se laisse humilier, et amener à la compassion, en considérant leur infirmité propre dans la misère de leurs semblables.
Mais , du moment qu'on s'apercevra que tous les cœurs seront émus , il ne faut plus insister sur les plaintes, dit Cicéron ; car , selon la remarque du rhéteur Apollonius : Rien n'est si vite séché qu'une larme.
DISCOURS ET MORCEAUX ORATOIRES
Le modèle des péroraisons pathétiques est celle de la harangue pour la défense de Milon. C'est là qu'on voit l'orateur suppliant sauver à l'accusé l'humiliation de la prière , et lui conserver toute la dignité qui convient au caractère d'un grand homme dans le malheur. Mais ce qui est encore très-supérieur à celte supplication , c'est l'indignation qui la précède, et dans laquelle Cicéron démontre , avec une éloquence sans exemple , que , si Milon avait attenté à la vie de Clodius , la répuhlique lui en devrait des actions de grâces , au lieu de châtiments.
Dans l'éloquence de la chaire, le pathétique de la péroraison a. un objet qui ne convient qu'au genre délibératif ; c'est d'émouvoir l'auditoire de compassion pour lui-même , et d'horreur pour ses propres vices , ou de teneur pour ses propres dangers.
Il estrare, en effet, que l'orateur chrétien plaide la cause des absents , à moins qu'il ne parle en faveur des pauvres , des orphelins , comme Vincent de Paule , lorsqu'il disait aux femmes pieuses qui composaient son auditoire : « Or sus, mesdames , la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfiints. Vous avez été leurs mères selon la grâce , depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez maintenant si vous voulez les abandonner ; cessez à présent d'être leurs mères pour devenir leurs juges. Leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt , et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront, si vous continuez d'en prendre un soin charitable , et ils mourront , si vous les délaissez '. »