JULIEN ET MAM-AURÈLC
On voit par toute la vie de Julien , par quelques-uns de ses ouvrages, que sa grande ambition était de ressembler à Marc-Aurèle. Si on regarde les talents, il eut plus de génie; si on regarde le caractère, il eut plus de fermeté peut-être, et fut plus loin de celle bonté dont on abuse, et qui, voisine de l'excès , peut devenir une vertu plus dangereuse qu'un vice.
Mais aussi, à beaucoup d'égards, Marc-Aurèle eut des avantages sur lui. Ils furent tous deux philosophes; mais leur philosophie ne fut pas la même. Celle de Marc-Aurèle avait plus de profondeur; celle de Julien, peut-être plus d'éclat. La philosophie de l'un scmhlaitnéc avec lui; elle ,
était devenue un sentiment , une passion , mai» une passion d'autant plus forte qu'elle était calme, et n'avait pas besoin des secousses de l'enthousiasme. La philosophie de l'autre semblait moins un sentiment qu'un système : elle était plus ardente que soutenue ; elle tenait à ses lectures, et avait besoin d'être remontée. Marc-Aurèle agissait et pensait d'après lui; Julien, d'après les anciens philosophes : il imitait.
Un autre caractère du grand homme lui manqua : c'est celte vertu qui fait que Pâme , sans s'élever, sans s'abaisser, sans s'apercevoir même de ses mouvements, est ce qu'elle doit être, l'est sans faste comme sans effort. En cela, il fut encore loin de Marc-Aurèle. Son extérieur était simple, son caractère ne l'était pas. Ses discours, ses actions avaient de l'appareil , et semblaient avertir qu'il était grand. Suivez-le : la passion pour la gloire perce partout. Il lui faut un théâtre et des battements de mains : il s'indigne quand on les refuse : il se venge , il est vrai , plus en homme d'esprit qu'en prince irrité qui commandait à cent mille hommes ; mais il se venge. Il court à la renommée, il l'appelle ; il flatte pour être flatté. Il veut être tout à la fois Platon , Marc-Aurèle et Alexandre.
THOMAS. Essai sur tes éloncs.
CDAKLEMAGSE.
Charlemagne mit un tel tempérament dans les ordres de l'Etat , qu'ils furent contre-balancés et qu'il resta le maître. Tout fut uni par la force de son génie. L'empire se maintint par la grandeur du chef; le prince était grand, l'homme l'était davantage. 11 fil d'admirables règlements ; il fit plus, il les fit exécuter. On voit, dans les lois de ce prince , un esprit de prévoyance qui comprend lout, et une certaine force qui entraine tout; les prétextes pour éluder les devoirs sont ôlés , les négligences corrigées, les abus réformés ou prévenus ; il savait punir, il savait encore mieux pardonner. Vaste dans ses desseins , simple dans l'exécution, personne n'eut à un plus haut degré l'art de faire les plus grandes choses avec facibté, et les difficiles avec promptitude.
Il parcourait sans cesse son vaste empire, portant la main partout où il allait tomber. Les affaires renaissaient de toutes parts, il les finissait de toutes parts. Il se joua de tous les périls, et particulièrement de ceux qu'éprouvent presque toujours les grands conquérants, c'est-à-dire, des conspirations.
Ce prince prodigieux était extrêmement modéré; son caractère était doux, ses manières simples; il aimait à vivre avec les gens de sa cour. H tu( peut-être trop sensible au plaisir des femmes;
CARACTÈRES OU PORTRAITS
niais un prince qui gouverna toujours par luimême, cl qui passa sa vie dans les travaux, peut mériter plus d'excuses.
On ne dira plus qu'un mot : il ordonnait qu'on vendit les œufs des basses-cours de ses domaines, et les lierbes inutiles de ses jardins ; et il avait distribué à ses peuples toutes les richesses des Lombards, et les immenses trésors de ces Huns qui avaient dépouillé l'univers.
«10NTKSQUIF.O.
HLM F. SUJET.
Charlcmagne avait montré que le genre d'un grand prince a plus de pouvoir pour réformer son siècle , que son siècle n'en a pour arrêter son génie. Son époque est la première et la plus imposante de l'histoire moderne. Seul il parait avec éclat au milieu des ténèbres universelles qu'il dissipe en un moment ; et son nom imprime encore quelque grandeur au berceau des monarchies modernes, qui ne sont que des débris de son empire.
Mais l'Europe, quand il disparut, retomba dans ce chaos de barbarie où ii avait si rapidement jeté les plus grands traits de lumière. Rome, qu'il avait en quelque sorte fait sortir des ruines accumulées par les Goths , les Vandales et les Lombards ; Rome , dont il retrouva les anciennes bornes, et qui reprit avec lui vingt sceptres qu'eile avait perdus ; Rome mourut presque tout entière avec cenouveau César, etne fut plusqu'un souvenir".
Le vaste empire que ce grand homme avait élevé et soutenu près de cinquante ans écrasa sous son poids ses trop faibles successeurs. On ne voit après lui que des scènes d'opprobre et de désolation : des neveux égorgés par leurs oncles ; des frères se combattant avec toute la férocité d'une ambition qui n'est jamais justifiée par le talent ; un père détrôné par ses propres fils; des évêques complices de ce forfait, condamnant un faible monarque qui , par l'excès de sa bassesse , a mérité qu'on ne plaignît pas l'excès de son malheur.
A ces calamités intérieures se mêlent des calamités étrangères. Le Nord vomit encore des essaims de barbares qui fondent sur l'empire de Charlemagne , comme autrefois sur le premier empire romain, lis en ravagent toutes les parties, et les lâches descendants de Charlcmagne , incapables de se défendre, achètent, avec leurs villes et leurs provinces, les services de leurs puissants favoris. Ces favoris eux-mêmes , agrandis aux dépens de leurs maîtres, deviennent aussi redoutables à la France que les usurpateurs étrangers. Tous veulent être souverains, dès qu'un seul n'est çius digne de l'être.
de fontanp.s. Fragment d'une histoire inédite de louis XI.
Enfant de saint Louis , imitez votre père ; soyez, comme lui , doux , humain, accessible, affable, compatissant et libéral. Que votre grandeur ne vous empêche jamais de descendre avec bonté jusqu'aux plus petits , pour vous mettre à leur place ; et que cette bonté n'affaiblisse jamais ni votre autorité , ni leur respect. Étudiez sans cesse les hommes ; apprenez à vous en servir sans être lié à eux. Allez chercher le mérite jusqu'au bout du monde ; d'ordinaire , il demeure modeste et reculé. La vertu ne perce point la foule ; elle n'a ni avidité , ni empressement ; elle se laisse oublier. Ne vous laissez point obséder par des esprits flatteurs et insinuants; faites sentir que vous n'aimez ni les louanges , ni les bassesses. Ne montrez de la confiance qu'à ceux qui ont le courage de contredire avec respect , et qui aiment mieux votre réputation que votre faveur. Il est temps que vous montriez au monde une maturité et une vigueur d'esprit proportionnées au besoin présent. Saint Louis, à votre âge, était déjà les délices des bons, et la terreur des méchants. Laissez donc tous les amusements de l'âge passé : faites voir que vous pensez et que vous sentez ce qu'un prince doit penser et sentir. Il faut que les bons vous aiment, que les méchants vous craignent, et que tous vous estiment. Hàtez-vous de vous corriger pour travailler utilement à corriger les autres. La piété n'a rien de faible, ni de ' triste, ni de gêné; elle élargit le cœur, elle est simple et aimable , elle se fait sentir à tous pour les gagner tous. Le royaume de Dieu ne consiste pas dans une scrupuleuse observation des petites formalités ; il consiste pour chacun dans les vertus propres de son état. Un grand prince ne doit point servir Dieu de la même façon qu'un solitaire , ou qu'un simple particulier. Saint Louis s'est sanctifié en grand roi. Il était intrépide à la guerre, décisif dans les conseils, supérieur aux autres par la noblesse de ses sentiments ; sans hauteur, sans présomption, sans dureté. Il suivait en tout les véritables intérêts de sa nation , don* il était autant le père que le roi. Il voyait tout de ses propres yeux dans les affaires principales. 11 était appliqué , modéré , droit et ferme dans les négociations ; en sorte que les étrangers ne se fièrent pas moins à lui que ses propres sujets. Jamais prince ne fut plus sage pour policer ses peuples, et pour les rendre tout ensemble bons et heureux. 11 aimait avec confiance et tendresse tous ceux qu'il devait aimer ; mais il était ferme pour corriger ceux qu'il aimait le plus. Il était noble et magnifique selon les mœurs de son temps, mais sans faste cl sans luxe. La dépense, qui était grande, se faisait avec tant d'ordre qu'elle no
ET PARALLÈLES
«"empêchait pas de dégager tout son domaine. Soyez héritier de ses vertus avant de l'être de sa couronne. Invoquez-le avec confiance dans vos besoins; souvenez -vous que son sang coule dans vos veines , et que l'esprit de foi qui l'a sanctifié doit être la vie de votre cœur. Il vous regarde du haut du ciel où il prie pour vous , et où il veut que vous régniez un jour avec lui.
Conserva, fdi mi, prœcepla palris fui".
FÉNiiLON. Lettre au duc de L\our<jogne-
SAINT DKUXARD.
Alors vivait dans un cloître un homme dont les dépositaires du pouvoir suprême devaient ambitionner les suffrages autant que ceux d'un sénat ou d'un peuple législateur. A ce Irait seul on doit reconnaître cet abbé de Clairvaux , devenu si célèbre sous le nom de saint Bernard.
Nul homme n'a exercé sur son siècle un empire aussi extraordinaire : entraîné vers la vie solitaire et religieuse par un de ces sentiments impérieux qui n'en laissent pas d'autres dans l'àmc , il alla prendre sur l'autel toute la puissance de la religion. Lorsque, sortant de son désert , il paraissait au milieu des hommes et des cours, les austérités de sa vie , empreintes sur des traits où la nature avait répandu la grâce et la beauté, remplissaient toutes les âmes d'amour et de respect. Éloquent dans un siècle où le pouvoir et le charme de la parole étaient absolument inconnus, il triomphait de toutes les hérésies dans les conciles; il faisait fondre en larmes les peuples au milieu des campagnes et des places publiques : son éloquence paraissait un des miracles de la religion qu'il prêchait. Enfin l'Église , dont il était la lumière , semblait recevoir les volontés divines par son entremise. Les rois et leurs ministres , à qui il ne pardonnait jamais ni un vice, ni un malheur public, s'humiliaient sous ses réprimandes comme sous la main de Dieu même ; et les peuples , dans leurs calamités , allaient se ranger autour de lui , comme ils vont sejeter au pied des autels.
Égaré par l'enthousiasme même de son zèle, il donna à ses erreurs l'autorité de ses vertus et de son caractère, cl entraîna l'Europe dans de grands malheurs. Mais gardons-nous de croire qu'il ait jamais voulu tromper, ni qu'il ait eu d'autre ambition que celle d'agrandir l'empire de Dieu. C'est parce qu'il était trompé lui-même , qu'il était toujours si puissant ; il eût perdu son ascendant avec »?a bonne foi. L'Église, malgré les erreurs qu'elle
i Voyez ,ci< vers, le même sujet.
s Nicolas Gabriiio île Iticiuo ou Rienzi , qui se révolla con- ». lepaoe.cl voulut rétablir la dignité de tribun du peu
lui a reconnues , l'a mis au rang des saints : lo philosophe , malgré les reproches qu'il peut lui faire, doit l'élever au rang des grands hommes.
carat. Étoye dt Suger.