‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 240 sur 649 · HENRI UE CUISE, CHEF DE LA LIGUE · texte numérisé non relu

HENRI UE CUISE, CHEF DE LA LIGUE

Tout ce que Henri de Guise avait de brillantes qualités, et même de vices, concourait à en faire un puissant chef de parti. Sa taille était haute, sa démarche aussi aisée qu'imposante ; ses traits réguliers brillaient, dès sa première jeunesse, d'une beauté virile ; il déployait autant de vigueur que d'adresse dans tous les exercices. Quoiqu'il fût consommé dans l'art de feindre, ses yeux pleins de feu semblaient déclarer, avec franchise, ou la haine ou l'amitié : lors même qu'il excitait des discordes, il avait le maintien d'un concilia-

•Mlcliei »le niospllal, chancelier de Fraucc,nafraUetil50&,

»t mourut le 13 mar» lâ7lî. (N. E.)

teur, la supériorité d'un arbitre. Use faisait pardonner son orgueil par un enjouement plein de grâce. En s'établissant le vengeur de la religion, il affectait de ne montrer que celle d'un soldat, d'un chevalier; il s'avouait vindicalif, et préconisait la vengeance comme l'attribut des belles âmes. Ce meurtrier de Coligny portait légèrement le poids de son crime : il n'élait plus de sommeil pour celui qui avait offensé le duc de Guise; sa mémoire paraissait aussi grande pour les services que pour les injures. Ses dons, quoique semés par une ambition savante, paraissaient toujours versés par une bonté facile; son élocution avait de l'éclat et de la force ; la profondeur de ses passions , la vivacité de ses pensées , lui faisaient rejeter, soit les ornements pédanlesqucs, soit les puérils jeux d'esprit qui corrompaient alors toute éloquence. Il écoutait bien, et cependant ne prenait jamais conseil (pie de lui-

On ne connaîtrait point Sully tout entier, si l'on ignorait que ses vertus égalèrent ses talents. Dans ses Mémoires , en traçant les qualités morales que doit avoir l'homme d'État, il trace lui-même son portrait sans s'en apercevoir. On y voit la sainteté des mœurs, l'éloignement du luxe, ce courage stoïque qui dompte la nature, qui résiste à la volupté, et se refuse à tout ce qui peut énerver l'âme. Sully avait adopté ces vertus autant par principe que par caractère. A la cour, il conserva l'antique frugalité des camps. Les riches voluptueux eussent peut-être dédaigné sa table ; mais les Dugucsclin et les JJayard seraient venus s'y asseoir à côté de lui. Le travail austère remplissait ses journées. Chaque portion de temps était marquée pour chaque besoin de l'État. Chaque heure, en fuyant, portait son tribut à la patrie. Ses délassements même avaient je ne sais quoi de mâle et de sévère. C'était du repos sans indolence , et du plaisir sans mollesse. L'économie domestique l'avait formé à celte économie publique qui devint le salut de l'État. Ses ennemis louèrent sa probité. Sa justice eût étonné un siècle de vertu. Sa fidélité brilla parmi des rebelles.

Après la mort de son maître , on put le persécuter, mais on ne put réussir à en faire un mauvais citoyen. 11 resta sujet malgré la cour. Il ser • vit la reine qui l'opprimait. En entrant dans les finances, il ne craignit point de donner à la na-

2 Voyez en vers. Ce duc de r.uisc est celui <[ul rut assassin* le 23 décembre IjSS, par rordre de Henri III. (N. E.)

CARACTÈRES OU PORTRAITS

lion la liste de ses biens; en sortant de place , il osa défier son siècle et la postérité. Les présents qu'on lui offrit pour le corrompre , n'avilirent que ceux qui les lui offraient. Comme ministre , il ne reçut rien des sujets; comme sujet, il ne reçut de son maître que ce qui était empreint du sceau des lois. On a déjà vu sa fermeté dans ses devoirs. La France se ligua contre lui pour l'empêcher de sauver la France : il résista à tout ; il eut le courage d'être haï. La noblesse, qui n'inspire que de la vanité aux petites âmes, lui inspira l'orgueil des grandes choses. Jamais on ne porta «i loin ce vieil honneur, dont l'enthousiasme fit nos antiques chevaliers. Il dut avoir des calomniateurs et des jaloux : il terrassa la calomnie par ses vertus ; il humilia l'envie par' ses succès. 11 se vengea de ses ennemis , car il ne perdit aucune occasion de leur faire du bien. Les méchants trouvaient en lui une âme inflexible et rigide ; les malheureux y trouvèrent une âme sensible et compatissante. Dans la religion, zélé sans fanatisme et tolérant sans indifférence , il était l'organe du roi auprès des protestants , il était le protecteur des catholiques auprès du roi : il fut adoré à Genève , il fut estimé dans Rome.

Bon époux , bon maître , bon père de famille, il donna un plus grand spectacle : il fut l'ami d'un roi ! 0 Henri IV ! ô Sully ! ô doux épanchements des cœurs! soins consolants de l'amitié! c'était auprès de Sully que Henri IV allait oublier ses peines ; c'était à lui qu'il confiait toutes ses douleurs. Les larmes d'un grand homme coulaient dans le sein d'un ami. La franchise guerrière et la douce familiarité assaisonnaient leurs entretiens. Il n'y avait plus de sujet , il n'y avait plus de roi ; l'amitié avait fait disparaître les rangs. Mais cette amitié si tendre était en même temps courageuse et sévère de la part de Sully. A travers les murmures flatteurs des courtisans , Sully faisait entendre la voix de la vérité. Il estimait trop Henri IV , il s'estimait trop lui-même , pour parler un autre langage. Tout ce qui eût avili l'un et corrompu l'autre , était indigne de tous deux : aussi osa-t-il souvent déplaire à son maître.

Je n'entrerai point dans le détail de ses actions et de ses paroles. Il en est qui ne sont pas faites pour être senties dans les siècles corrompus. Les âmes faibles les appelleraient téméraires ; les âmes basses les jugeraient criminelles ; mais l'homme vertueux les honorera toujours comme il le doit. Je n'ajouterai plus qu'un mot, c'est que l'idée seule de Sully était pour Henri IV ce que la pensée

i Voyez plus haut , Tableaux, Sully clans ta retraite, cl Cl-dcssous le parallèle de Colberl et Sully.

SAl'phonseds I.acucva, marquis de Bcdmar, cardinal Cvè- ,qm d'Oviédo, s'unit en 1018 avec don redre de Tolède pour

de rÊtre suprême est pour l'homme Juste , un frein pour le mal r un encouragement pour la bien1.

ihomas. Éloge de Sully,

•-Le marquis de Bedmar est l'un des plus puis • sants génies que l'Espagne ait jamais produits. On voit , par les écrits qu'il a laissés, qu'il possédait tout ce qu'il y a, dans les historiens anciens et modernes , qui peut former un homme extraordinaire. Il comparait les choses qu'il racontait avec celles qui se passaient de son temps. Il observait exactement les différences et les ressemblances des affaires , et combien ce qu'elles ont de différent change ce qu'elles ont de semblable. Il portait d'ordinaire son jugement sur • l'issue d'une entreprise , aussitôt qu'il en savait le plan et les fondements. S'il trouvait par la suite qu'il n'eût pas deviné, il remontait à la source de son erreur, et tâchait de découvrir ce qui l'avait trompé. Par cette étude , il avait compris quels sont les voies sûres , les véritables moyens et les circonstances capitales qui présagent un bon succès aux grands desseins , et qui les font presque toujours réussir. Cette pratique continuelle de lecture , de méditation et d'observation des choses du monde, l'avait élevé à un tel point de sagacité , que ses conjectures sur l'avenir passaient presque , dans le conseil d'Espagne, pour des prophéties.

A cette connaissance profonde de la nature des grandes affaires , étaient joints des talents singuliers pour les manier; une facilité de parler et d'écrire avec un agrément inexprimable ; un instinct merveilleux pour se connaître en hommes; un air toujours gai et ouvert , où il paraissait plus de feu que de gravité , éloigné de la dissimulation jusqu'à approcher de la naïveté ;*une humeur libre et complaisante , d'autant plus impénétrable , que tout le monde croyait la pénétrer ; des manières tendres , insinuantes et flatteuses , qui attiraient le secret des cœurs les plus difficiles à s'ouvrir ; toutes les apparences d'une extrême liberté d'esprit dans les plus cruelles agitations2.

saint-réal. Conjuration contre Venise.

Albert Walstein eut l'esprit grand et hara nais inquiet et ennemi du repos ; le corps vi-

ronverscr la république de Venise. Le complot fut découvert, et il rut contraint de se retirer a Milan. Il mourut en luttS. (S. E.)

ET PARALLÈLES

gotircux et liant , le visage plus majestueux qu'agréable. Il fut naturellement fort sobre ; ne dormant quasi point, travaillant toujours, supportant aisément le froid et la faim, fuyant les délices , et surmontant les incommodités de la goutte ci

•de l'âge par la tempérance et par l'exercice; parlant peu , pensant beaucoup , écrivant luimême toutes ses affaires ; vaillant et judicieux à, la guerre , admirable à lever et à faire subsister les armées, sévère à punir les soldats, prodigue à les récompenser, pourtant avec choix et dessein ; toujours ferme contre le malheur , civil dans le besoin ; d'ailleurs, orgueilleux et fier ; ambitieux sans mesure ; envieux de la gloire d'autrui, jaloux de la sienne ; implacable dans la haine , cruel dans la vengeance ; prompt à la colère; ami de la magni- | licence, de l'ostentation et de la nouveauté ; extravagant en apparence, mais ne faisant rien sans dessein , et ne manquant jamais de prétexte du bien public, quoiqu'il rapportât tout à l'accroissement

ide sa fortune ; méprisant la religion, qu'il faisait servir à la politique; artificieux au possible, et principalement à paraître désintéressé; au reste, très-curieux et très-clairvoyant dans les desseins des autres, très-avisé à conduire les siens, surtout adroit à les cacher, et d'autant plus impénétrable, qu'il affectait en public la candeur et la liberté , et blâmait en autrui la dissimulation dont il se servait en toutes choses.

Cet homme , ayant étudié soigneusement la conduite et les maximes de ceux qui, d'une condition privée, étaient arrivés à la souveraineté, n'eut jamais que des pensées vastes et des espérances trop élevées, méprisant ceux qui se contentaient de la médiocrité. En quelque état que la fortune l'eût mis, il songea toujours à s'accroître davantage ; enfin , étant venu à un tel point de grandeur qu'il n'y avait que les couronnes audessus de lui , il eut le courage de songer à usurper celle de Bohême sur l'Empereur ; et , quoiqu'il sût que ce dessein était plein de péril et de perfidie , il méprisa le péril qu'il avait surmonté , et crut toutes ses actions honnêtes, outre le soin de se conserver , en les faisant pour régner 1.

sarrasin. Conjuration de Ifatstein.

LE CARDINAL DE TilCHELIEtT.

Tîéji» , pour l'honneur de la France , était entré dans l'administration des affaires un homme plus grand par son esprit et par ses vertus , que

IVnlslcin, qui, de simple gcnlilliomme île CohOinc, Olait devenu tout-puissant dans l'Empire, forma le projet do se l'aire roi de Eolicinc. l.'cni perdu r Ferdinand II, averti desen dessein» le fit assassiner dans Egra, par Gordon, sa créature.

par ses dignités et par sa fortune ; toujours employé, et toujours au-dessus de ses emplois; capable de régler le présent , et de prévoir l'avenir; d'assurer les bons événements , et de réparer les mauvais : vaste dans ses desseins , pénétrant dans ses conseils , juste dans ses choix , heureux dans ses entreprises, et, pour tout dire en peu de mots , rempli de ces dons excellents que Dieu fait à certaines âmes qu'il a créées pour être maîtresses des autres, et pour faire mouvoir ces ressorts dont sa providence se sert pour élever , ou pour abattre , selon ses décrets éternels , la fortune des rois et des royaumes2.

FLÉCHiER. Oraisons funèbres.

Si Ton s'obstine à admirer Louis XI pour avoir abattu les grands vassaux et étendu les prérogatives de la royauté , je répondrai qu'il est un homme dont la gloire en ce genre a fait disparaître celle de Louis XL Cet homme est Richelieu. En effet , l'orgueil des seigneurs féodaux ne fut pas tellement humilié par Louis XI , qu'il ne troublât longtemps la France après lui. Richelieu seul affermit le trône sur les débris de l'anarchie féodale. Mais que sa marche est plus grande et plus imposante! Comme ses moyens sont plus hardis, ses ressources plus fécondes , et ses coups plus assurés ! Il ne craint point d'annoncer sa vengeance avant de frapper ses victimes. Ses artifices mêmes ont quelque chose de grand qui suppose le courage.

D'ailleurs , Richelieu , qu'un seul coup d'oeil peut précipiter au fond des cachots où il plonge ses ennemis, nous intéresse comme un homme fort et courageux qui se livre à tous les dangers et se confie à sa fortune. Sa vie est un combat éternel ; toutes les scènes en sont animées, et tous les tableaux en contraste. Il est forcé de combattre à la fois la puissance de ses nombreux ennemis et la faiblesse de son maître ; toujours près de sa chute en préparant celle des autres , il a besoin d'être courtisan , même quand il est roi.

Ce mélange de souplesse et d'audace , ces dangers qu'il éprouve , et celle terreur qu'il inspire sans jamais la ressentir , l'énergie de son âme qui résiste aux souffrances d'un corps usé par les maladies , celle ambition qui ne trouve aucune gloire ni au-dessus ni au-dessous d'elle-même;

WaMein ai li- inunoitaliMJ par Schiller, dan» la tusCdiO intitulée : l.a vie et la mort de ffaUentlctn. i Voyez , en ver6 , Caractères ou Portraits.

CARACTÈRES OU PORTRAITS

tout dans Richelieu imprime l'étonnement ou commande l'admiration . Un tel caractère est précisément l'opposé de celui de Louis XI.

DE FONTANES

Page 1