‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 243 sur 649 · LE CARDINAL DE RETZ · texte numérisé non relu

LE CARDINAL DE RETZ

Puis-je oublier celui que je vois partout dans le récit de nos malheurs ? cet homme si fidèlei aux particuliers, si redoutable à l'État, d'un', caractère si haut qu'on ne pouvait ni l'estimer , ni le craindre, ni l'aimer, ni le haïr à demi; ferme génie , que nous avons vu , en ébranlant l'univers , s'attirer une dignité qu'à la fin il voulut quitter comme trop chèrement achetée , ainsi qu'il eut le courage de le reconnaître dans le lieu le plus éminent de la chrétienté, et enfin comme peu capable de contenter ses désirs : tant il connut son erreur et le vide des grandeurs humaines ! Mais , pendant qu'il voulait acquérir ce qu'il devait un jour mépriser , il remua tout par de secrets et puissants ressorts; et, après que tous les partis furent abattus , il sembla encore se soutenir seul , et seul encore menacer le favori victorieux de ses tristes et intrépides regards. La religion s'intéresse dans ses infortunes; la ville royale s'émeut , et Rome même menace. Quoi donc ! n'est-ce pas assez que nous soyons attaqués au dedans et au dehors par toutes les puissances temporelles? Faut-il que la religion se mêle dans nos malheurs , et qu'elle semble nous opposer de près et de loin une autorité sacrée? bossuet. Oraisons funèbres-

MEME SUJET

Paul de Gondi , cardinal de Retz, a beaucoup d'élévation , d'étendue d'esprit, et plus d'os ton-

ET PARALLÈLES

talion (jue de vraie grandeur. Il a «ne mémoire extraordinaire , plus de force que de politesse dans ses paroles, l'humeur facile, de la docilité et de la faiblesse à souffrir les plaintes et les reproches de ses amis ; peu de piété, quelques apparences de religion.

Il paraît ambitieux sans l'être ; la vanité et ceux qui l'ont conduit , lui ont fait entreprendre de grandes choses, presque toutes opposées à sa profession : il a suscite les plus grands désordres de l'État , sans avoir un dessein formé de s'en prévaloir; et , bien loin de se déclarer ennemi du cardinal Mazarin pour occuper sa place , il n'a pensé qu'à lui paraître redoutable, et à se ilatter de la fausse vanité de lui être opposé. Il a su néanmoins profiter avec habileté des malheurs publics pour se faire cardinal; il a souffert sa prison avec fermeté , et n'a dû sa liberté qu'à sa hardiesse. La paresse l'a soutenu avec gloire durant plusieurs années dans l'obscurité d'une vie errante et cachée. 11 a conservé l'archevêché de Paris contre la puissance du cardinal Mazarin; mais, après la mort de ce ministre , il s'en est démis , sans connaître ce qu'il faisait , et sans prendre cette conjoncture pour ménager les intérêts de ses amis et les siens propres. 11 est entré dans divers conclaves, et sa conduite a toujours augmenté sa réputation.

Sa pente naturelle est l'oisiveté; il travaille néanmoins avec activité dans les affaires qui le pressent, et il se repose avec nonchalance quand elles sont finies. Il a une grande présence d'esprit , et sait tellement tourner à son avantage les occasions que la fortune lui offre, qu'il semble qu'il les ait prévues et désirées. Il aime à raconter ; il veut éblouir indifféremment tous ceux qui l'écoulent par des aventures extraordinaires , et souvent son imagination lui fournit plus que sa mémoire.

11 est faux dans la plupart de ses qualités ; et ce qui a le plus contribué à sa réputation , est de savoir donner un beau jour à ses défauts. Il est insensible à la haine et à l'amitié , quelque soin qu'il ait pris de paraître occupé de l'une ou de l'autre. Il est incapable d'envie et d'avarice, soit par vertu , soit par inapplication. Il a plus emprunté de ses amis, qu'un particulier ne pouvait espérer de pouvoir leur rendre. Il a senti de la vanité à Irouver tant de crédit , et à enlrcprendre de s'acquitter; il n'a point de goût ni de délicatesse ; il s'amuse à tout et ne se plaît à rien ; il évite avec adresse de laisser pénétrer qu'il n'a qu'une légère connaissance de toutes choses. La retraite qu'il vient de faire est la plus éclatante et la plus fausse action de sa vie ; c'est un sacrifice qu'il fait à son orgueil, sous prétexte de dévotion : il quille la cour où il ne peut

s'allachcr, et il s'éloigne du monde qui s'éloigna de lui.

LA ROCHEFOUCAULD

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