TURENNE ET CONDE
C'a été , dans notre siècle , un grand spectacle de voir , dans le même temps et dans les mêmes campagnes , ces deux hommes que la voix commune de toute l'Europe égalait aux plus grands capitaines des siècles passés , tantôt à la tête de corps séparés-, tantôt unis, plus encore par le concours des mêmes pensées , que par les ordres que l'inférieur recevait de l'autre ; tantôt opposés front à front, et redoublant, l'un dans l'autre, l'activité et la vigilance , comme si Dieu , dont souvent , selon l'Écriture , la sagesse se joue dans l'univers, eût voulu nous les montrer en toutes les formes, et nous montrer ensemble tout ce qu'il peut faire des hommes. Que de campements, que de belles marches , que de hardiesses , que de précautions , que de périls , que de ressources ! Vit-on jamais en deux hommes les mêmes vertus , avec des caractères si divers , pour ne pas dire si contraires ?
L'un paraît agir par des réflexions profondes , et l'autre par de soudaines illuminations : celui-ci, par conséquent , plus vif, mais sans que son feu eût rien de précipité ; celui-là d'un air froid , sans jamais avoir rien de lent , plus hardi à faire qu'à parler , résolu et déterminé au dedans , lors même qu'il paraissait embarrassé au dehors. L'un , dès qu'il paraît dans les armées , donne une haute idée de sa valeur , et fait attendre quelque chose d'extraordinaire, mais toutefois s'avance par ordre, et vient comme par degrés aux prodiges qui ont fini le cours de sa vie ; l'autre , comme un homme inspiré , dès sa première bataille , s'égale aux maîtres les plus consommés. L'un , par de vifs et continuels efforts, emporte l'admiration du genre humain , et fait taire l'envie ; l'autre jette d'abord une si vive lumière, qu'elle n'osait l'attaquer. L'un, enfin , par la profondeur de son génie et les incroyables ressources de son courage , s'élève au-dessus des plus grands périls , et sait même profiler de toutes les infidélités de la fortune ; l'autre, et par l'avantage d'une si haute naissance,
«les rois <1« France, à Saint-Denis, ie premier en 1380, «ec-omi en 1675. (NE.)
ET PARALLELES
et par ces grandes pensées que le ciel envoie , et par une espèce d'instinct admirable dont les hommes ne connaissent pas le secret , semble né pour entraîner la fortune dans ses desseins, et forcer les destinées.
Et , afin que l'on vît toujours dans ces deux
hommes de grands caractères , mais divers , l'un,
emporté d'un coup soudain , meurt pour son pays,
comme un Judas le Maehabce ; l'armée le pleure
comme un père , et la cour et tout le peuple gé-
/ missent ; sa piété est louée comme son courage ,
f et sa mémoire ne se flétrit point par le temps :
l'autre, élevé par les armes au comble de la gloire
comme un David , comme lui meurt dans son lit,
. en publiant les louanges de Dieu et instruisant
sa famille , et laisse tous les cœurs remplis tant
de l'éclat de sa vie , que de la douceur de sa mort.
Quel spectacle de voir et d'étudier ces deux
hommes , et d'apprendre de chacun d'eux toute
l'estime que méritait l'autre * !
cossuet. Oraisons funèbres.
Jamais les traits de la simple nature n'ont été mieux marqués qu'en lui , ni plus exempts de tout mélange étranger. Un sens droit et étendu , qui s'attachait au vrai par une espèce de sympathie , et sentait le faux sans le discuter , lui épargnait les longs circuits par où les autres marchent ; et d'ailleurs, sa vertu était, en quelque sorte, un instinct heureux , si prompt , qu'il prévenait sa raison.
Il méprisait celle politesse superficielle dont le monde se contente , et qui couvre souvent tant de barbarie; mais sa bonté, son humanité, sa libéralité lui composaient une autre politesse plus rare, qui était toute dans son cœur. Il seyait bien alors à tant de vertu de négliger des dehors qui , à la vérité , lui appartiennent naturellement, mais que le vice emprunte avec trop de facilité.
Souvent M. le maréchal de Vauban a secouru , de sommes assez considérables, des officiers qui n'étaient pas en état de soutenir le service ; et, quand on venait à le savoir, il disait qu'il prétendait leur restituer ce qu'il recevait de trop des bienfaits du roi. Il en a été comblé pendant le cours d'une longue vie , et il a eu la gloire de ne laisser, en mourant, qu'une fortune médiocre.
Il était passionnément attaché au roi : sujet plein d'une fidélité ardente et zélée , et nullement
t Voyez, en vers , même parallèle.
• Sébastien Le Prêtre , marquis de Vauban, maréchal de France en 1703, se distingua surtout dans l'attaque tl la d< fenic «les plates, Jl mourut en 1707. (N, E.J
courtisan , il aurait infiniment mieux aimé servir que plaire. Personne n'a été si souvent que lui, ni avec tant de courage , l'introducteur de la vérité; il avait pour elle une passion presque imprudente , et incapable de ménagement. Ses mœurs ont tenu bon contre les dignités les plus brillantes, et n'ont pas même combattu. En un mot , c'était un Romain qu'il semblait que notre siècle eût dérobé aux plus heureux temps de lu république 2.
rONTEXELLIC.
MONTAUSIER ET BOSSUEÏ,
L'un, d'une vertu haute et austère, d'une probité au-dessus de nos mœurs , d'une vérité à l'épreuve de la cour , philosophe sans ostentation, chrétien sans faiblesse , courtisan sans passion , l'arbitre du bon goût et de la rigidité des bienséances , l'ennemi du faux , l'ami et le protecteur du mérite , le zélateur de la gloire de la nation , le censeur de la licence publique ; enfin un de ces hommes qui semblent être comme les restes des anciennes mœurs , et qui seuls ne sont pas de notre siècle. L'autre, d'un génie vaste et heureux, d'une candeur qui caractérise toujours les grandes âmes et les esprits du premier ordre , l'ornement de l'épiscopat , et dont le clergé de France se fera honneur dans tous les siècles ; un évêque au milieu de la cour ; l'homme de tous les talents et de toutes les sciences, le docteur de toutes les églises, la terreur de toutes les sectes , le père du dixseptième siècle , et à qui il n'a manqué que d'être né dans les premiers temps, pour avoir été la lumière des conciles , l'âme des Pères assemblés , avoir dicté des canons , et présidé à Nicée et à Éphèse 3.
MASSILLON. Oraison funèbre de M. le Dauphin.