‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 246 sur 649 · SULLY ET COLBERT · texte numérisé non relu

SULLY ET COLBERT

Sully et Colbcrt * ! quels noms ! C'est un spectacle intéressant de rapprocher ces deux hommes célèbres, qui font époque dans notre histoire , et peut-être dans celle de l'Europe.

Destinés tous deux'à de grandes choses, i!s furent élevés au ministère à peu près dans les mêmes circonstances. Sully parut après les horribles déprédations des favoris et les désordres de la Ligue. Colbert eut à réparer les maux qu'avaient causés le règne orageux et faible de Louis XIII les opérations brillantes mais forcées de Riche lieu , les querelles de la Fronde , l'anarchie des finances sous Mazarin.

Tous deux trouvèrent le peuple accablé d'impôts , et le roi privé de la plus grande partie de ses revenus; tous deux eurent le bonheur dç rencontrer deux princes qui avaient le génie du gouvernement, capables de vouloir le bien,assei courageux pour l'entreprendre , assez fermes pour le soutenir, désirant faire de grandes choses, l'un pour la France , et l'autre pour lui-même ; tous deux commencèrent par liquider les dettes de l'Etat, et les mêmes besoins firent naître les mêmes opérations ; tous deux travaillèrent ensuite à accroître la fortune publique. Ils surent également combiner la nature des divers impôts; mais Sully ne sut pas en tirer tout le parti possible; Colbert perfectionna l'art d'établir entre eux de justes proportions.

Tous deux diminuèrent les frais énormes de j la perception , bannirent le trafic honteux des emplois, qui enrichissait et avilissait la cour, ôtèrent au courtisan tout intérêt dans les fermes 5. Tous deux firent cesser la confusion qui régnait danï les recettes , et les gains immenses que faisaient les receveurs ; mais, dans toutes ces parties , Colbert n'eut que la gloire d'imiter Sully , et de faire revivre les anciennes ordonnances de ce grand

2 S. Mal/lieu, eh. 11, vers. 2S.

5 Voyez , en vers, même portrait.

4 Voyez plus haut leur portrait; et aux Tableaux , Sully , ! dans la retraite.

5 On appelait ainsi la perception des deniers publics. Ceux «lui en étaient ciuryë* se Moulinaient fermiers aCnérauxo-t traitants (H. E.)

homme. Le ministre tic Louis XIV , à l'exemple rlc celui de Henri IV , assura des fonds pour chaque dépense; à son exemple , il réduisit l'intérêt de l'argent.

Tous deux travaillèrent à faciliter les communications; mais Colbert fit exécuter le canal de Languedoc, dont Sully n'avait eu que le projet. Us connurent également l'art de faire tomber sur lies riches et sur les habitants des villes les remises accordées aux campagnes ; mais on leur reproche à tous <\cux d'avoir gène l'industrie par des taxes. Le crédit , cette partie intéressante des richesses publiques , qui fait circuler celles qu'on a , et qui supplée à celles qu'on n'a pas , paraît n'avoir pas été connu par Sully, et assez ménagé par Colbert. Les gains excessifs des traitants furent réprimés par tous les deux ; mais Sully connut mieux de quelle importance il est pour un État de rapprocher les gains des finances, de ceux qu'on peut faire dans les entreprises de commerce ou d'agriculture.

Les monnaies attirèrent leur attention ; mais Sully n'aperçut que les maux , ou ne trouva que des remèdes dangereux ; Colbert porta dans cette partie une supériorité de lumières qu'il dut à son siècle autant qu'à lui-même.

On leur doit à tous deux l'éloge d'avoir vu que la réforme du barreau pouvait influer sur l'aisance nationale; mais l'avantage des temps fit que Colbert exécuta ce que Sully ne put que désirer. L'un , dans un temps d'orage et sous un roi soldat, annonça seulement à une nation guerrière qu'elle devait estimer les sciences ; l'autre, ministre d'un roi qui portait la grandeur jusque dans les plaisirs de l'esprit , donna au monde l'exemple , trop oublié peut-être, d'honorer, d'enrichir et de développer tous les talents. Sully entrevit le premier l'utilité d'une marine ; c'était beaucoup en sortant de la barbarie ; nous nous souvenons que Colbert eut la gloire d'en créer une.

Le commerce fut protégé par les deux ministres; mais l'un le voulait tirer presque tout entier •lu produit des terres, l'autre des manufactures. Sully préférait avec raison celui qui , étant attaché au sol , ne peut être partagé ni envahi , et qui met les étrangers dans une dépendance nécessaire; Colbert ne s'aperçut pas que l'autre n'est fondé que sur des besoins de caprice ou de goût, et qu'il peut passer, avec les artistes, dans tous les pays du monde. Sully lut donc supérieur à Colbert dans la connaissance des véritables sources du commerce; mais Colbert l'emporta sur lui du coté des soins , de l'activité , et des calculs politiques dans celle partie; il l'emporta par son attention à diminuer les droils intérieurs du royaume , que Sully augmenta quelquefois ; par son habileté à combiner les droils d'entrée cl

de sortie : opération qui est pcut-êlrc un des plus savants ouvrages d'un législateur , et où la plus petite erreur de combinaison peut coûter des millions à l'Etal.

Il sera difficile d'égaler Colbert dans les détails et les grandes vues du commerce ; il sera difficile de surpasser Sully dans les encouragements qu'il donna à l'agriculture. Ce n'est pas que Colbert ait négligé entièrement celte partie importante. N'exagérons pas les fautes des grands hommes, et n'ayons pas la manie d'être toujours extrêmes dans nos censures, comme dans nos éloges. Colbert, à l'exemple de Sully , voulut faire nailrc l'aisance dans les campagnes ; il diminua les tailles; il prévint , autant qu'il put , les maux attachés à une imposition arbitraire ; il protégea , par des règlements utiles, la nourriture des troupeaux; il encouragea la population par des récompenses: mais, faute d'avoir permis le commerce desgrains, tant d'opérations admirables furent presque inutiles ; il n'y avait point de richesses réelles : l'État parut brillant , le peuple fut malheureux; l'orque le trafic faisait circuler ne parvenait point jusqu'à la classe des cultivateurs; le prix des grains baissa sans cesse , et l'on finit par la discllc. Tels furent et les principes et les succès difl'ércnls de ces deux grands hommes.

Si maintenant nous comparons leur caractère et kur talent , nous trouverons que tous deux eurent de la justesse et de l'étendue dans l'esprit, deia grandeur dans les projets, de l'ordre et de l'activité dans l'exécution ; mais Sully peut-être saisit mieux la masse entière du gouvernement : Colbert en développa mieux les détails. L'un avait plus de celte politique moderne qui calcule; l'autre, de cette politique des anciens législateurs qui voyait tout dans un grand principe. Le plan de Colbert était une machine vaste et compliquée , où il fallait sain cesse remonter de nouvelles roues; le plan de Sully était simple, uniforme, comme celui de la nature. Colben attendait plus des hommes ; Sully attendait plus des choses. L'un créa des ressources inconnues à la France ; l'autre employa mieux les ressources qu'elle avait. La réputation de Colbert dut avoir d'abord plus d'éclat; celle de Sully dut acquérir plus de solidité.

A l'égard du caractère , tous deux curent le courage et la vigueur d'âme , sans laquelle on ne fit jamais ni beaucoup de bien , ni beaucoup de mal dans un État : mais la politique de l'un se sentit de l'austérité de ses mœurs ; celle de l'autre, du luxe de son siècle. Ils curent la triste conformité d'être hais, mais l'un des grands, l'autre du peuple. On reproche de la dureté à Colbert, de la hauteur à Sully : mais, si tous deux choquèrent des particuliers, lous deux aimèrent la nation.

CARACTÈRES OU PORTRAITS

Enfin , si on examine leurs rapports avec les rois qu'ils servaient , on trouvera que Sully faisait la loi à son maître , et que Colbert recevait la loi du sien ; que le premier fut plus le ministre du peuple , et le second plusle ministre du roi ; enfin, d'après les talents des deux princes , on jugera que Sully dut quelque chose de sa gloire à Henri IV, et que Louis XIV dut une partie de la sienne à Colbert.

tiiomas Éloge de Sully.

touvois était né avec de grands talents , qui avaient principalement la guerre pour objet : il rétablit l'ordre et la discipline dans les armées, ainsi qu'avait fait Colbert dans les finances. Mieux informé souvent que le général lui-même ; aussi attentif à récompenser qu'à punir ; économe et prodigue suivant les circonstances ; prévoyant tout , et ne négligeant rien ; joignant aux vues promptes et étendues la science des détails ; profondément secret ; formant des entreprises qui tenaient du prodige par leur exécution subite , et dont le succès n'était jamais incertain , malgré la foule des combinaisons nécessaires qui devaient y concourir : l'instruction donnée au maréchal d'Humières pour le siège de Gand fut regardée comme un chef-d'œuvre dans son genre. Mais il eût été à souhaiter qu'il n'eût pas porté trop loin le zèle pour la gloire de son maître , et que , se contentant de voir le roi devenu l'objet du respect de l'Europe , il n'eût pas voulu encore qu'il en devint la terreur ' .

Le président !i£n.».ui.t.

Turenne , si célébré , si regretté par nos aïeux, et dont nous ne prononçons pas encore le nom sans respect ; qui , dans le siècle le plus fécond en grands hommes , n'eut point de supérieur , et ne compta qu'un rival ; qui fut aussi simple qu'il était grand , aussi estimé pour sa probité que pour ses victoires; à qui on pardonna ses fautes, parce qu'il n'eut jamais ni l'affectation de ses vertus, ni celle de ses talents ; qui , en servant Louis XIV et la France, eut souvent à combattre le ministre de Louis XIV , et fut haï de Louvois , comme admiré de l'Europe ; le seul homme, depuis Henri IV, dont la mort ait été regardée comme une calamilé publique par le peuple ; le seul , depuis Dtigucc-

voyrz, on vers, même portrait.

Duguesclin et Tuicnnc furent ensevelis dans le tombeau

clin 2 , dont la cendre ait été jugée digne d'êtrô mêlée à la cendre des rois , et dont le mausolée attire plus nos regards que celui de beaucoup de souverains dont il est entouré , parce que la renommée suit les vertus , et non les rangs , et que l'idée de la gloire est toujours supérieure à celle de la puissance.

tiiomas Essai sur les Éloges.

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