PIERRE LE GRAND , EMPEREUR DE RUSSIE
Pierre le Grand fut regretté en Russie de tous ceux qu'il avait formés ; et la génération qui suivit celles des partisans des anciennes mœurs le regarda bientôt comme son père. Quand les étrangers ont vu que tous ses établissements étaient Curables, ils ont eu pour lui une admiration constante , et ils ont avoué qu'il avait été inspiré plutôt par une sagesse extraordinaire, que par l'envie de faire des choses étonnantes. L'Europe a reconnu qu'il avait aimé la gloire, mais qu'il Pavait mise à faire du bien ; que ses défauts n'avaient jamais affaibli ses grandes qualités ; qu'en lui l'homme eut ses taches , et que le monarque fut toujours grand. Il a forcé la nature en tout
dans ses sujets , dans lui-même , et sur la terre et sur les eaux; mais il l'a forcée pour l'embellir. Les arts, qu'il a transplantés de ses mains dans des pays dont plusieurs alors étaient sauvages, oui , en fructifiant, rendu témoignage à son génie et éternisé sa mémoire ; ils paraissent aujourd'hui originaires des pays mêmes où il les a portés. Lois, police , politique , discipline militaire , marine , commerce, manufactures, sciences , beaux-arts, tout s'est perfectionné selon ses vues ; et , par une singularité dont il n'est point d'exemple , ce sont quatre femmes , montées après lui sur !e trône , qui ont maintenu tout ce qu'il acheva , et ont perfectionné tout ce qu'il entreprit.
C'est aux historiens nationaux d'entrer dans tous les détails des fondations , des lois , des guerres et entreprises de Pierre le Grand. 11 sullit à un étranger d'avoir essayé de montrer ce que fut le grand homme qui apprit de Charles XII à le vaincre , qui sortit deux fois de ses États poulies mieux gouverner, qui travailla de ses mains à presque tous les arts nécessaires, pour en donner l'exemple à son peuple , et qui fut le fondateur et le père de son empire.
le même. Histoire de Pierre, le Grand.
Charles XII , roi de Suède , éprouva ce que la prospérité a de plus grand , et ce que l'adversité a de plus cruel, sans avoir été amolli par l'une, ni ébranlé un moment par l'autre. Presque toutes ses actions, jusqu'à celles de sa vie privée et unie, ont été bien loin au delà du vraisemblable. C'est peutêtre le seul de tous les hommes, et jusqu'ici le seul de tous les rois, qui ait vécu sans faiblesse ; il a porté toutes les vertus des héros à un excès où elles sont aussi dangereuses que les vices opposés.
Sa fermeté, devenue opiniâtre, fit ses malheurs dans l'Ukraine, et le retint cinq ans en Turquie , sa libéralité , dégénérant en profusion , a ruiné la Suède ; son courage , poussé jusqu'à la témérité, a causé sa mort ; sa justice a été quelquefois jusqu'à la cruauté ; et , dans les dernières années, le maintien de son autorité approchait de la tyrannie. Ses grandes qualités, dont une seule eût pu immortaliser un autre prince , ont fait le malheur de son pays. 11 n'attaqua jamais personne ; mais il ne fut pas aussi prudent qu'implacable dans ses vengeances.
11 a été le premier qui ait eu l'ambition (l'être conquérant sans avoir l'envie d'agrandir ses Étals, il voulait gagner des empires pour les donner. Sa passion pour la gloire, pour la guerre cl pour la vengeance, l'empêcha d'être bon politique : quais'
CARACTERES OU PORTRAITS
lilc sans laquelle on n'a jamais vu de conquérant. Avant la bataille , et après la victoire , il n'avait que de la modestie; après la défaite, que de la fermeté ; dur jrour les autres comme pour luimême, comptant pour rien la peine et la vie de ses sujets , aussi bien que la sienne : homme unique plutôt que grand homme, admirable plutôt qu'à imiter. Sa vie doit apprendre aux rois combien un gouvernement pacifique et heureux est au-dessus de tant de gloire *.
le même. Histoire de CharlesXJI-
Arrêtons-nous un moment devant ce Charles XII , comme on s'arrête devant ces pyramides du désert dont l'œil étonné contemple les énormes proportions , avant que la raison se demande quelle est leur utilité. On aime à voir , dans cet homme extraordinaire, l'alliance si rare des vertus privées et des qualités héroïques , même avec cette exagération qui a fait de ce prince le phénomène des siècles civilisés. On admire et ce profond mépris des voluptés et de la vie, et cette soif démesurée de la gloire , et celte extrême simplicité de mœurs, et cette étonnante intrépidité , et sa familiarité , et sa bonté même envers les siens, et sa sévérité sur lui-même, et ces expéditions fabuleuses entreprises avec tant d'audace , et cette défaite de Pullawa soutenue avec tant de fermeté , et cette prison de Rcnder où il montra tant de hauteur , cl ce roi qui commande le respect à des barbares, lorsqu'ils n'ont plus rien à en craindre , l'amour à ses sujets , lorsqu'ils ne peuvent plus rien en attendre , et , quoique absent , l'obéissance dans ces mêmes États, où ses successeurs présents n'ont pas toujours pu l'obtenir; et, à la vue de cette combinaison unique de qualités et d'événements , on est tenté d'appliquer à ce prince ce mot du père Daniel , en parlant de notre saint Louis : Un des plus grands hommes, et des plus singuliers jut aient été'.
DE bonald. Législation primitive.