‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 253 sur 649 · MALESHERBES · texte numérisé non relu

MALESHERBES

J'ai vu plusieurs fois cet illustre vieillard, et je me rappelle sa ligure ouverte et calme , et son air un peu distrait ; ses principes étaient sévères, et sa société était douce : magistrat intègre, père tendre , ami zélé , il jouissait de l'estime générale et de la bienveillance universelle. Tout , dans sa vie publique et privée, avait été bon et honorable ; mais l'éclat extraordinaire que jeta la fin de sa carrière a , pour ainsi dire , placé tout le reste dans l'ombre , et l'imagination ne s'y arrête pas.

L'histoire a conservé un grand nombre de traits de dévouement qui honorent l'humanité. Des citoyens se sont sacrifiés pour leur pays , des rois se sont immolés pour le salut de leurs peuples , et tous les jours des milliers de hérosobscurs affrontent les plus éminenls périls pour servir la patrie ou le souverain , qui, dans la monarchie , ne fait qu'un avec l'État. Entre ces belles actions, ce qui

I Chrétien Guillaume de Lamoignon de Maleshcrbes, inislre sous Louis XVI , naquit à Paris en 1721. 11 mourut ir l'ôchafaud , le 2Z avril 1791 , victime de son dévouement

distingue celle de M. de Maleshcrbes, c'est l'absence de tous lesinotifs qui excitent ordinairement les hommes, et qui les portent à des résolutions courageuses. En effet , on ne saurait attribuer son dévouement généreux à un de ces élans de patriotisme , si commun chez les anciens, et qui était , chez eux, poussé jusqu'au fanatisme; ce n'était pas non plus l'amour de la gloire ou l'ambition , passions qui portent à de si grands sacrifices; l'honneur , ce tyran impérieux qui se fait obéir , en menaçant de la honte , bien plus redoutable que la mort, n'exigeait rien de lui : enfin il ne fut pas entraîné par une de ces amitiés vives et fortes, si rares entre des égaux , impossibles lorsqu'il y a une grande inégalité de rang , surtout dans l'occasion dont il s'agit , puisque l'étiquette de la cour de France s'opposait à ce que la haute robe eût aucune intimité avec la famille royale , la noblesse militaire étant seule admise aux chasses et aux soupers, où les princes se familiarisaient avec elle. Il est bien vrai que M. de Malesherbes , ayant été quelque temps ministre , avait été à portée d'apprécier le cœur du roi , et de connaître ses intentions bienfaisantes ; mais ce sentiment n'est point de l'amitié. Quels furent donc les motifs de cette courageuse détermination? Une pieuse fidélité envers un souverain déchu sans être dégradé, une noble pitié pour le malheur.

La simplicité de la forme releva merveilleusement la beauté de l'action : point d'enthousiasme, point de bravade. Il plaida cette cause mémorable comme si elle eût pu être gagnée ; moins sans doute dans l'espoir de sauver son royal client, que pour se procurer un accès auprès de lui, et pour lui offrir la seule consolation digne de lui , les épanchements d'un cœur vertueux et sensible.

L'héroïsme calme n'excite pas seulement notre admiration , il nous inspire une affection personnelle pour celui qui développe à nos yeux un si beau caractère , et ce sentiment n'a rien que de juste; car l'on ne peut réellement compter que sur un courage désintéressé et pur dans ses motifs, qui ne doit rien à l'exemple, aux circonstances, ou à la vivacité des passions. Un ancien a dit , en parlant de Caton , que la lutte d'un homme vertueux aux prises avec l'infortune était un spectacle digne de fixer les regards de la Divinité; l'on pourrait ajouter que celui qui se présente de lui-même à un danger imminent , par vertu , qui l'affronte avec une héroïque fermeté, en est la plus parfaite image '.

BI. lO dllC DK LLVU.

pour le roi, qu'il avait eu le courage de dclcnuic UcvanUa convention- (H. E ;

CARACTERES OU PORTRAITS

CARACTERES LITTERAIRES

Je ne suis qu'un Scythe, et l'harmonie des vers d'Homère , cette harmonie qui transporte les Grecs , échappe souvent à mes organes trop grossiers ; mais je ne suis plus maître de mon admiration , quand je vois ce génie altier planer, pour ainsi dire, sur l'univers, lançant de toutes parts ses regards embrasés , recueillant les feux et les couleurs dont les objets étincellent à sa vue ; assistant au conseil des dieux ; sondant les replis du cœur humain , et bientôt , riche de ses découvertes , ivre des beautés de la nature, et ne pouvant plus supporter l'ardeur qui le dévore, la répandre avec profusion dans ses tableaux et dans ses expressions ; mettre aux prises le ciel avec la terre , et les passions avec elles-mêmes ; nous éblouir par ces traits de lumière qui n'appartiennent qu'aux talents supérieurs, nous entraîner par ces saillies de sentiment qui sont le vrai sublime, et toujours laisser dans notre âme une impression profonde qui semble l'étendre et l'agrandir.

-Car ce qui distingue surtout Homère , c'est de tout animer, et de nous pénétrer sans cesse des mouvements qui l'agitent ; c'est de tout subordonner à la passion principale , de la suivre dans ses fougues , dans ses écarts , dans ses inconséquences , de la porter jusqu'aux nues , et de la faire tomber, quand il le faut, par la force du sentiment et de la vertu , comme la flamme de l'Etna que le vent repousse au fond de l'abîme; c'est d'avoir saisi de grands caractères , d'avoir différencié la puissance, la bravoure et les autres qualités de ses personnages, non par des descriptions froides et fastidieuses , mais par des coups de pinceau rapides et vigoureux , ou par des fictions neuves et semées presque au hasard dans ses ouvrages.

Je monte avec lui dans les cieux : je reconnais Vénus tout entière à cette ceinture d'où s'échappent sans cesse les feux de l'amour, les désirs impatients , les grâces séduisantes et les charmes inexprimables du langage et des yeux : je reconnais Pallas et ses fureurs, a cette égide où sont suspenduesla Terreur, la Discorde, la Violence,

et la tête épouvantable de l'horrible Gorgone : Ju piter et Neptune sont les plus puissants des dieux ; mais il faut à Neptune un trident pour secouer la terre ; à Jupiter, un clin d'œil pour ébranler l'Olympe. Je descends sur la terre : Achille, Ajax et Diomède sont les plus redoutables des Grecs ; mais Diomède se retire à l'aspect de l'armée troyenne ; Ajax ne cède qu'après l'avoir repoussée plusieurs fois ; Achille se montre , et elle disparaît *.

BARTHELEMY. Voyage d'Anacharsis

^Eschyle reçut des mains de Phrynicus , ciple de Thespis, la tragédie dans l'enfance , enveloppée d'un vêtement grossier, le visage couvert de fausses couleurs , ou d'un masque sans caractère , n'ayant ni grâces ni dignité dans ses mouvements, inspirant le désir de l'intérêt qu'elle remuait à peine, éprise encore des farces et des facéties qui avaient amusé ses premières années , s'exprimant quelquefois avec élégance et dignité, souvent dans un style faible , rampant et souillé d'obscénités grossières.

Le père de la tragédie , car c'est le nom qu'on peut donner à ce grand homme , avait reçu de la nature une âme forte et ardente. Son silence et sa gravité annonçaient l'austérité de son caractère. Dans les batailles de Marathon, de Salaminc et de Platée , où tant d'Athéniens se distinguèrent par leur valeur, il fit remarquer la sienne. 11 s'était nourri , dès sa plus grande jeunesse , îs ces poètes qui, voisins des temps héroïques , concevaient d'aussi grandes idées qu'on faisait alors de grandes choses. L'histoire des siècles reculés offrait à son imagination vive des succès et des revers éclatants, des trônes ensanglantés, des passions impétueuses et dévorantes, des vertus sublimes, des crimes et des vengeances , partout l'empreinte de la grandeur, et souvent celle de la férocité.

Caracltrcs ou Poiiraiti.

ET PARALLELES

Dans quelques-unes de ses pièces , l'exposition du sujet a trop d'étendue ; dans d'autres, elle n'a pas assez de clarté : quoiqu'il pèche souvent contre les règles qu'on a depuis établies , il les a presque toutes entrevues.

On peut dire d'yEschyle ce qu'il dit lui-même du héros Hippomédon : « L'Épouvante marche devant lui, la tête élevée jusqu'aux cieux. » Il inspire partout une terreur profonde et salutaire ; car il n'accable notre âme par des secousses violentes, que pour la relever aussitôt par l'idée qu'il luidonnede sa force. Ses héros aimentmieux être écrasés par la foudre que de faire une bassesse, et leur courage est plus inflexible que la loi fatale de la nécessité. Cependant il savait mettre des bornes aux émotions qu'il était si jaloux d'exciter; il évita toujours d'ensanglanter la scène , parce que ses tableaux devaient être effrayants sans être horribles.

Ce n'est que rarement qu'il fait couler des larmes, et qu'il excite la pitié, soit que la nature lui eût refusé cette douce sensibilité qui a besoin de se communiquer aux autres, soit plutôt qu'il craignit de les amollir. Jamais il n'eût exposé sur la scène des Phèdre et des Slhénobée ; jamais il n'a peint les douceurs et les fureurs de l'amour; il ne voyait dans les différents accès de cette passion que des faiblesses ou des crimes d'un dangereux exemple pour les mœurs , et il voulait qu'on fût forcé d'estimer ceux qu'on est forcé de plaindre.

Ses plans sont d'une extrême simplicité. Il négligeait ou ne connaissait pas assez l'art de sauver les invraisemblances, de nouer ou de dénouer une action , d'en lier étroitement les différentes parties , de la presser ou de la suspendre par des reconnaissances et par d'autres accidents imprévus : il n'intéresse quelquefois que par le récit des faits et par la vivacité du dialogue; d'autres fois , que par la force du style , ou par la teneur du spectacle. Il parait qu'il regardait l'unité d'action et de temps comme essentielle , celle de lieu comme moins nécessaire.

Le caractère et les mœurs de ses personnages sont convenables et se démentent rarement. Il choisit pour l'ordinaire ses modèles dans les temps héroïques, et les soutient à l'élévation où Homère avait placé les siens. Il se plait à peindre des âmes vigoureuses, franches, supérieures à la crainte , dévouées à !a patrie, insatiables de gloire et de combats, plus grandes qu'elles ne le sont aujourd'hui , telles qu'il en voulait former pour la défense de la Grèce ; car il écrivait dans le temps de la guerre des Perses.

Il régne, dans quelques-uns de ses ouvrages, jne obscurité qui provient , non-seulement de son oxlrcmc précision et de la hardiesse de ses ligures, I

mais encore des termes nouveaux dont il affecte d'enrichir ou de hérisser son style. ./Eschyle ne voulait pas que ses héros s'exprimassent comme le commun des hommes ; leur élocution devait être au-dessus du langage vulgaire ; elle est souvent au-dessus du langage connu. Pour fortifier sa diction, des mots volumineux, et durement construits des débris de quelques autres, s'élèvent du milieu de la phrase, comme ces tours superbes qui dominent sur les remparts d'une ville L

L'éloquence d'jEschyle était trop forte pour l'assujettir aux recherches de l'élégance, de l'harmonie et de la correction ; son essor trop audacieux , pour ne pas l'exposer à des écarts et à des chutes. C'est un style en général noble et sublime : en certains endroits, grand avec excès, et pompeux jusqu'à l'enflure ; quelquefois méconnaissable et révoltant par des comparaisons ignobles , des jeux de mots puérils , et d'autres vices qui sont communs à cet auteur avec ceux qui ont plus de génie que de goût. Malgré ses défauts, il mérite un rang très-distingué parmi les plus célèbres poètes de la Grèce.

LE MÊME, lbtli.

Eschyle, sopiiocle, ccniriBE.

Malgré les préventions et la haine d'Aristophane contre Euripide, sa décision, en assignant le premier rang à ./Eschyle , le second à Sophocle , et le troisième à Euripide , était alors conforme à l'opinion de la plupart des Athéniens : sans l'approuver, sans la combattre, je vais rapporter les changements que les deux derniers firent à l'ouvrage du premier.

Sophocle reprochait trois défauts à ./Eschyle : la hauteur excessive, des idées , l'appareil gigantesque des expressions, la pénible disposition des plans ; et ces défauts , il se flattait de les avoir évités.

Si les modèles qu'on nous présente au théâtre se trouvaient à une trop grande élévation , leurs malheurs n'auraient pas le droit de nous attendrir, ni leurs exemples celui de nous instruire. Les héros de Sophocle sont à la distance précise où notre admiration et notre intérêt peuvent atteindre : comme ils sont au-dessus de nous, sans être loin de nous , tout ce qui les concerne ne nous est ni trop étranger, ni trop familier; et , comme ils conservent de la faiblesse dans les plus affreux revers, il en résulte un pathétique sublime qui caractérise spécialement ce porte.

Il respecte tellement les limites de la véritable

i Comparaison iVAristo-uhanc.

CARACTÈRES OU PORTRAITS

grandeur , que, dans la crainte de les franchir, il lui arrive quelquefois de n'en pas approcher. Au milieu d'une course rapide , au moment qu'il va tout embraser, on le voit soudain s'arrêter et s'éteindre : on dirait alors qu'il préfère les chutes aux écarts.

Il n'était pas propre à s'appesantir sur les faiblesses du cœur humain, ni sur des crimes ignobles ; il lui fallait des âmes fortes , sensibles , et par là même intéressantes : des âmes ébranlées par l'infortune , sans en être accablées ni enorgueillies.

En réduisant l'héroïsme à sa juste mesure , Sophocle baissa le ton de la tragédie , et bannit ces expressions qu'une imagination furieuse dictait à .(Eschyle , et qui jetaient l'épouvante dans l'âme des spectateurs : son style, comme celui d'Homère, est plein de force , de magnificence, de noblesse et de douceur; jusque dans la peinture des passions les plus violentes , il s'assortit heureusement à la dignité des personnages.

^Eschyle peignit les hommes plus grands qu'ils ne peuvent être ; Sophocle , comme ils devraient être ; Euripide, tels qu'ils sont. Les deux premiers avaient négligé des passions et des situations que le troisième crut susceptibles de grands effets. Il représenta tantôt des princesses brûlantes d'amour, et ne respirant que l'adultère et les forfaits; tantôt des rois dégradés par l'adversité, au point de se couvrir de haillons , et de tendre la main , à l'exemple des mendiants. Ces tableaux, oùl'on ne retrouvait plus l'empreinte de la main d'jEschyle, ni celle de Sophocle , soûle vèrent d'abord les esprits : on disait qu'on ne devait , sous aucun prétexte, souiller le caractère ni le rang des héros de la scène ; qu'il était honteux de décrire avec art des images honteuses , et dangereux de prêter au vice l'autorité des grands exemples.

Mais ce n'était plus le temps où les lois de la Grèce infligeaient une peine aux artistes qui ne traitaient pas leur sujet avec une certaine décence. Les âmes s'énervaient, et les bornes de la convenance s'éloignaient de jour en jour ; la plupart des Athéniens furent moins blessés des atteintes que les pièces d'Euripide portaient aux idées reçues , qu'entraînés par le sentiment dont il avait su les animer ; car ce poète, habile à manier toutes les affections de l'âme , est admirable lorsqu'il peint les fureurs de l'amour , ou qu'il excite les émotions de la pitié : c'est alors que , se surpassant lui-même, il parvient quelquefois au sublime, pour lequel il semble que la nature ne l'avait pas destiné. Les Athéniens s'attendrirent sur le sort de Phèdre coupable ; ils pleurèrent sur celui du malheureux Télèphe , et l'auteur fut justifié.

Dans les pièces d'yEscliylc et de Sophocle, .es empressées d'arriver a leur but , ne

prodiguent point des maximes qui suspendraient leur marche ; le second surtout a cela de particulier, que tout en courant, et presque sans y penser, d'un seul trait il décide le caractère et dévoile les sentiments secrets de ceux qu'il met en scène. C'est ainsi que , dans son Anligone, un mot échappé comme par hasard à cette princesse laisse éclater son amour pour le fils de Créon. Euripide multiplia les sentences et les réflexions ; il se fit un plaisir ou un devoir d'étaler ses connaissances, et se livra souvent à des formes oratoires : de là les divers jugements qu'on porte de cet auteur, et les divers aspects sous lesquels on peut l'envisager. Comme philosophe, il eut un grand nombre de partisans ; les disciples d'Anaxagore et ceux de Socrate, à l'exemple de leurs maîtres , se félicitèrent de voir leur doctrine applaudie sur le théâtre ; et , sans pardonner à leur nouvel interprète quelques expressions trop favorables au despotisme, ils se déclarèrent ouvertement pour un écrivain qui inspirait l'amour des devoirs et de la vertu, et qui , portant ses regards plus loin, annonçait hautement qu'on ne doit pas accuser les dieux de tant de passions honteuses , mais les hommes qui les leur attribuent ; et , comme il insistait avec force sur les dogmes importants de la morale, il fut mis au nombre des sages , et il sera toujours regardé comme le philosophe de la scène.

Son éloquence, qui quelquefoisdégénèreen une vaine abondance de paroles, ne l'a pas rendu moins célèbre parmi les orateurs en général , et parmi ceux du barreau en particulier ; il opère la persuasion par la chaleur de ses sentiments , et la conviction par l'adresse avec laquelle il amène les réponses et les répliques.

Les beautés que les philosophes elles orateurs admirent dans ses écrits sont des défauts réels aux yeux de ses censeurs : ils soutiennent que tant de phrases de rhétorique, tant de maximes accumulées, de digressions savantes et de disputes oiseuses , refroidissent l'intérêt, et mettent à cet égard Euripide fort au-dessous de Sophocle, qui ne dit rien d'inutile.

^Eschyle avait conservé dans son style les hardiesses du dithyrambe , et Sophocle la magnificence de l'épopée : Euripide fixa la langue de la tragédie ; il ne retint presque aucune des expressions spécialement consacrées à la poésie : mais il sut tellement choisir et employer celles du langage ordinaire , que , sous leur heureuse combinaison , la faiblesse de la pensée semble disparaître, et le mot le plus commun s'ennoblir. Telle est la magie de ce style enchanteur, qui , dans un juste tempérament entre la bassesse et l'élévation, est presque toujours élégant et clair, presque toujours harmonieux, coulant, et si flexible, qu'il pa-

ET PARALLELES

raltse prêter sans effort à tous lesbcsoins de l'âme.

C'était néanmoins avec une extrême difficulté qu'il faisait des vers faciles. De même que Platon, Zeuxis, et tous ceux qui aspirent à la perfection, il jugeait ses ouvrages avec la sévérité d'un rival , et les soignait avec la tendresse d'un père. Il disait une fois que trois de ses vers lui avaient coûté trois jours de travail. — « J'en aurais fait cent à votre place , lui dit un poète médiocre. — Je le crois , répondit Euripide , mais ils n'auraient subsisté que trois jours. »

Quant à la conduite des pièces , la supériorité de Sophocle est généralement reconnue : on pourrait même démontrer que c'est d'après lui que les lois de la tragédie ont presque toutes été rédigées; mais comme , en fait de goût, l'analyse d'un bon ouvrage est presque toujours un mauvais ouvrage, parce que les beautés sages et régulièresy perdent une partie de leur prix , il suffira de dire en général que cet auteur s'est garanti des fautes essentielles qu'on reproche à son rival.

Euripide réussit rarement dans la disposition de ses sujets : tantôt il y blesse la vraisemblance; tantôt les incidents y sont amenés par force ; d'autres fois , son action cesse de faire un même tout; presque toujours les nœuds et les dénoûments laissent quelque chose à désirer, et ses chœurs n'ont souvent qu'un rapport indirect avec l'action.

Dans les pièces d'jEschyle et de Sophocle , un heureux artifice éclaircit le sujet dès les premières scènes; Euripide lui-même semble leur avoir dérobé leur secret dans sa Mc'déc et dans son Iphigénie en Âulide. Cependant , quoique en général sa manière soit sans art , elle n'est point condamnée par d'habiles critiques.

./Eschyle , Sophocle et Euripide sont et seront toujours placés à la tête de ceux qui ont illustré la scène. D'où vient donc que , sur le grand nombre des pièces qu'ils présentèrent au concours, le premier ne fut couronné que treize fois, le second que dix-huit fois , le troisième que cinq ? C'est que la multitude décida de la victoire , et que le public a depuis fixé les rangs. La multitude avait des protecteurs dont elle épousait les passions ; des favoris dont elle soutenait les intérêts : de là tant d'intrigues, de violences et d'injustices qui éclatèrent dans le moment de la décision. D'un autre côté , le public , c'est-à-dire la plus saine partie de la nation , se laissa quelquefois éblouir par de légères beautés, éparscs dans des ouvrages médiocres; mais il ne tarda pas à mettre les hommes de génie à leur place , lorsqu'il fut averti de leur supériorité par les vaincs tentatives de leurs rivaux et de leurs successeurs '.

Voyez, on vers, mOmc portrait.

HIPrOCRATE, OU LE VRAI MÉDECIN.

Hippocralc naquit dans l'ilc de Cos, la première année de la quatre-vingtième olympiade. Il était de la famille des Asclépiades, qui, depuisplusicurs siècles , conserve la doctrine d'Esculape , auquel elle rapporte son origine. Elle a formé trois écoles établies , l'une à Rhodes , la seconde à Gnide, et la troisième à Cos. Il reçut de son père Héraclidc les éléments des sciences; et convaincu bientôt que , pour connaître l'essence de chaque corps en particulier, il faudrait remonter aux principes constitutifs de l'univers , il s'appliqua tellement à la physique générale, qu'il tient un rang honorable parmi ceux qui s'y sont le plus distingués.

Les intérêts de la médecine se trouvaient alors entre les mains de deux classes d'hommes qui travaillaient , à l'insu l'une de l'autre , à lui ménager un triomphe éclatant : d'un côté, les philosophes ne pouvaient s'occuper du système général de la nature, sans laisser tomber quelques regards sur le corps humain , sans assigner à certaines causes les vicissitudes qu'il éprouve souvent; d'un autre côté , les descendants d'Esculape traitaient les maladies suivant des règles confirmées par de nombreuses guérisons , et leurs trois écoles se félicitaient à l'envi de plusieurs excellentes découvertes. Les philosophes discouraient, les Asclépiades agissaient. Hippocrate, enrichi des connaissances des uns et des autres , conçut une de ces grandes et importantes idées qui servent d'époques à l'histoire du génie : ce fut d'éclairer l'expérience par le raisonnement , et de rectifier la théorie par la pratique. Dans cette théorie ,~ néanmoins , il n'admit que les principes relatifs aux divers phénomènes que présente le corps humain , considéré dans les rapports de maladie et dosante.

A la faveur de celte méthode , l'art élevé à la dignité de la science marcha d'un pas plus ferme dans la route qu'il venait de s'ouvrir, et Hippocrate acheva paisiblement une révolution qui a changé la face de la médecine.

Ni l'amour du gain , ni le désir de la célébrité , n'animèrent ses travaux. On ne vit jamais dans son âme qu'un sentiment, l'amour du bien ; et dans le cours de sa longue vie , qu'un seul fait , le soulagement des malades.

Il a laissé plusieurs ouvrages. Les uns ne sont que les journaux des maladies qu'il avait suivies ; les autres contiennent les résultats de son expérience et de celle des siècles antérieurs ; d'autres enfin traitent des devoirs du médecin , et de plusieurs parties de la médecine ou de la physique: tous doivent être médités avec attention , parce que l'auteur se contente souvent d'y jeter les s menées de sa doctrine , et «pic son style est

CARACTÈRES OU PORTRAITS

toujours concis ; mais il dit beaucoup de choses en peu de mots , ne s'écarte jamais de son but ; et , pendant qu'il y court , il laisse sur sa route des traces de lumière plus ou moins aperçues , suivant que le lecteur est plus ou moins éclairé. C'était la méthode des anciens philosophes , plus jaloux d'indiquer des idées neuves, que de s'appesantir sur des idées communes.

Ce grand homme s'est peint dans ses écrits. Rien de si touchant que cette candeur avec laquelle il rend compte de ses malheurs et de ses fautes. Ici , vous lisez les listes des malades qu'il avait traités pendant une épidémie, et dont la plupart étaient morts entre ses bras. Là , vous le verrez auprès d'un Thessalien blessé d'un coup de pierre à la tète. Il ne s'aperçut pas d'abord qu'il * fallait recourir à la voie du trépan. Des signes funestes l'avertirent enfin de sa méprise : l'opération fut faite le quinzième jour, et le malade mourut le lendemain. C'est de lui-même que l'on lient ces aveux ; c'est lui qui , supérieur à toute espèce d'amour-propre, voulut que ses erreurs mêmes fussent des leçons.

Peu content d'avoir consacré ses jours au soulagement des malheureux, et déposé dans ses écrits les principes d'une science dont il fut le créateur, il laissa, pour l'instruction du médecin, des règles importantes et précieuses.

« Voulez-vous, dit-il, former un élève , assurez-vous lentement de sa vocation. A-t-il reçu de la nature un discernement exquis , un jugement sain , un caractère mêlé de douceur et de fermeté, le goût du travail , et du penchant pour les choses honnêtes, concevez des espérances. Souffre-t-il des souffrances des autres ; son âme compatissante aime-t-elle à s'attendrir sur les maux de l'humanité , concluez-en qu'il se passionnera pour un art qui apprend à secourir l'humanité.

j Quand vous l'adoptâtes pour disciple, ajoutet-il, il jura de conserver dans ses mœurs et dans ses fonctions une pureté inaltérable. Qu'il ne se '"unlente pas d'en avoir fait le serment. Sans les «erlus de son état, il n'en remplira jamais les ievoirs. Quelles sont ces vertus ? Je n'en excepte presque aucune , puisque son ministère a cela d'honorable , qu'il exige presque toutes les qualités de l'esprit et du cœur ; et, en effet , si l'on n'était assuré de sa discrétion et de sa sagesse , quel chef de famille ne craindrait pas , en l'appelant , d'introduire un espion ou un intrigant dans isa maison, un corrupteur auprès de sa femme et de ses filles? Comment compter sur son humanité , s'il n'aborde ses malades qu'avec une gaieté révoltante , ou qu'avec une humeur brusque ou chagrine ; sur sa fermeté , si , par une servile adulation , il ménage leur dégoût, et cède à leurs caprices \ sur sa prudence, si, toujours occupé

de sa parure, toujours couvert d'essences et d'habits magnifiques , on le voit errer de ville en ville pour y prononcer en faveur de son art des discours élayés du témoignage des poètes ; sur ses lumières, si, outre cette justice générale que l'honnête homme observe à l'égard de tout le monde , il ne possède pas celle que le sage exerce sur lui-même , et qui lui apprend qu'au milieu du plus grand savoir se trouve encore plus de disette que d'abondance ; sur ses intentions , s'il est dominé par un fol orgueil et par celte basse envie qui ne fut jamais le partage de l'homme supérieur; si, sacrifiant toutes les considérai ions à sa fortune, il ne se dévoue qu'au service des gens riches ; si , autorisé par l'usage à régler ses honoraires dès le commencement de la maladie , il s'obstine à terminer le marché, quoique le malade empire d'un moment à l'autre?

4 Ces vices et ces défauts caractérisent surtout ces hommes ignorants et présomptueux qui dégradent le plus noble des arts , en trafiquant de la vie et de la mort des hommes ; imposteurs d'autant plus dangereux que les lois ne sauraient les atteindre, et que l'ignominie ne peut les humilier.

« Quel est donc le médecin qui honore sa profession? Celui qui a mérité l'estime publique par un savoir profond , une longue expérience , une exacte probité et une vie sans reproche; celui aux yeux duquel tous les malheureux sont égaux, comme tous les hommes le sont aux yeux de la Divinité ; qui accourt avec empressement à leur voix sans acception de personnes , leur parle avec douceur, les écoule avec attention, supporte leurs impatiences , et leur inspire cette confiance qui suffit quelquefois pour les rendre à la vie ; qui, pénétré de leurs maux, en étudie avec opiniâtreté la cause et les progrès, n'est jamais troublé par des accidents imprévus , se fait un devoir d'appeler au besoin quelques-uns de ses confrères .pour s'éclairer de leurs conseils; celui enfin qui, après avoir lutté de toutes ses forces contre la maladie , est heureux et modeste dans le succès, et peut au moins se féliciter dans les revers d'avoir suspendu des douleurs etdonné des consolations. »

Tel est le médecin philosophe qu'Hippocrate comparait â un Dieu , sans s'apercevoir qu'il le retraçait en lui-même. Les médecins le regarderont toujours comme le premier et le plus habile de leurs législateurs ; et sa doctrine, adoptée de toules les nations , opérera encore des milliers de guérisons après des milliers d'années. Les plus vastes empires ne pourront pas disputer à la petite île de Cos la gloire d'avoir produit l'homme le plus utile à l'humanité; et , aux yeux des sages, les noms des plus grands conquérants s'abaisseront devant celui d'Ilippocratc.

lk même.

ET PARALLELES

On peut dire que Soeralc ne put avoir un panégyriste plus célèbre, ni plus digne' de lui. On a souvent attaque Platon comme philosophe ; on l'a toujours admiré comme écrivain. En se servant de la plus belle langue de l'univers, Platon ajouta encore à sa beauté. Il semble qu'il eût contemplé et vu de près cette beauté éternelle dont il parle sans cesse , et que par une méditation profonde il l'eût transportée dans ses écrits. Elle anime ses images , elle préside à son harmonie , elle répand la vie et une grâce sublime sur les sons qui représentent ses idées. Souvent elle donne à son style ce caractère céleste que les artistes grecs donnaient à leurs divinités. Comme l'Apollon du Vatican, comme le Jupiter Olympien de Phidias, son expression est grande et calme ; son élévation paraît tranquille comme celle des cieux. On dirait qu'il en a le langage. Son style ne s'élance point, ne s'arrête point; ses idées s'enchaînent aux idées ; les mots qui composent les phrases, les phrases qui composent le discours, tout s'attire et se déploie ensemble; tout se développe avec rapidité et avec mesure , comme une armée bien ordonnée qui n'est ni tumultueuse, ni lente , et dont les soldats se meuvent d'un pas égal et harmonieux pour avancer au même but.

tiiomas. Essaisur les éloges.

MÊME SUJET

Platon avait reçu de la nature un corps robuste. Ses longs voyages altérèrent sa santé ; mais il l'avait rétablie par un régime austère ; et il ne lui restait d'autre incommodité qu'une habiiudc de mélancolie, habitude qui lui fut commune avec Sociale, Empédocle, etd'autreshommesillustres.

Il avait les traits réguliers, l'air sérieux, les yeux pleins de douceur , le front ouvert et dépouillé de cheveux , la poitrine large , les épaules hautes , beaucoup de dignité dans le maintien , de gravité dans la démarche , et de modestie dans l'extérieur.

Il s'exprimait avec lenteur; mais les grâces et la persuasion semblaient couler de ses lèvres.

Sa mère était de la même famille que Solon , et son père rapportait son origine à Codrus, dernier roi d'Athènes. Dans sa jeunesse, la peinture , la musique , les différents exercices du Gymnase remplirent tous ses moments. 11 était né avec une imagination forte et brillante. Il fit des dithyrambes , s'exerça dans le genre épique , compara ses vers à ceux d'Homère, et les brûla.

Jl crut que le théâtre pourrait le dédommager ce sacrée : il composa quelques tragédies ;

et, pendant que les acteurs se préparaient à les représenter, il connut Socrate, supprima ses pièces, et se dévoua tout entier à la philosophie.

Il sentit alors un violent besoin d'être utile aux hommes. La guerre du Péloponèsc avait détruit les bons principes et corrompu les mœurs : la gloire de les rétablir excita son ambition. Tourmenté jour et nuit de cette grande idée , il attendait avec impatience le moment où , revêtu des magistratures , il serait en état de déployer son zèle et ses talents ; mais les secousses qu'essuya la république dans les dernières années de la guerre, ces fréquentes révolutions qui en peu de temps présentèrent la tyrannie sous des formes toujours plus effrayantes , la mort de Socrate son maître et son ami , les réflexions que tant d'événements produisirent dans son esprit, le convainquirent bientôt que tous les gouvernements sont attaqués de maladies incurables, que les affaires des mortels sont, pour ainsi dire, désespérées, et qu'ils ne seront heureux que lorsque la philosophie se chargera du soin de les conduire. Ainsi, renonçant à son projet, il résolut d'augmenter ses connaissances, et de les consacrer à notre instruction. Dans cette vue il se rendit à Mégare , en Italie , à Cyrène , en Egypte , partout où l'esprit humain avait fait des progrès.

Il avait environ quarante ans quand il fit le voyage de Sicile pour voir l'Etna. Denys, tyran de Syracuse , désira de l'entretenir. La conversation roula sur le bonheur, sur la justice, sur la véritable grandeur. Platon ayant soutenu que rien n'est si lâche et si malheureux qu'un prince injuste , Denys en colère lui dit : « Vous parlez, comme un radoteur, i — i Et vous comme un tyran, » répondit Platon. Cette réponse pensa lui coûter la vie. Denys ne lui permit de s'embarquer sur une galère qui retournait en Grèce, qu'après avoir exigé du commandant qu'il le jetterait à la mer, ou qu'il s'en déferait comme d'un vil esclave. Il fut vendu , racheté et ramené dans sa patrie. Quelque temps après, le roi de Syracuse, incapable de remords , mais jaloux de l'estime des Grecs , lui écrivit ; et , l'ayant prié de l'épargner dans ses discours, il n'en reçut que celle réponse méprisante : « Je n'ai pas assez de loisir pour me souvenir de Denys. »

A son retour, Platon se fit un genre de vie dont il ne s'est plus écarté. Il a continué de s'abstenir des affaires publiques, parce que, suivant lui, nous ne pouvons plus être conduits au bien ni par la persuasion , ni par la force ; niais il a recueilli les lumières éparscs dans les contrées qu'il avait parcourues; et, conciliant, autant qu'il est possible, les opinions des philosophes qui Pavaient précédé , il en composa un système qu'il développa dans ses écrits cl dans ses conférences.

Ses ouvrages sont en forme de dialogue. Socrate en est le principal interlocuteur ; et Ton prétend qu'à la faveur de ce nom , il accrédite les idées qu'il a conçues ou adoptées.

Son mérite lui a fait des ennemis : il s'en est attiré lui-même en versant dans ses écrits une ironie piquante contre plusieurs auteurs célèbres. 11 est vrai qu'il la met sur le compte de Socrate ; mais l'adresse avec laquelle il la manie , et différents traits qu'on pourrait citer de lui, prouvent qu'il avait , du moins dans sa jeunesse , assez de penchant à la satire. Cependant ses ennemis ne troublent point le repos qu'entretiennent dans son cœur ses succès ou ses vertus. Il a des vertus en effet; les unes qu'il a reçues de la nature, d'autres qu'il a eu la force d'acquérir. Il était né violent ; il est à présent le plus doux et le plus patient- des hommes. L'amour de la gloire ou de la célébrité me paraît être sa première , ou plutôt son unique passion ; je pense qu'il éprouve cette jalousie dont il est si souvent l'objet. Difficile et réservé pour ceux qui courent la même carrière que lui , ouvert et facile pour ceux qu'il y conduit lui-même, il a toujours vécu avec les autres disciples de Socrate dans la contrainte ou l'inimitié ; avec ses propres disciples, dans la confiance et la familiarité , sans cesse attentif à leurs progrès ainsi qu'à leurs besoins, dirigeant sans faiblesse et sans rigidité leurs penchants vers les objets honnêtes, et les corrigeant par ses exemples plutôt que par ses leçons. De leur côté, ses disciples poussent le respect jusqu'à l'hommage , et l'admiration jusqu'au fanatisme : vous en verrez même qui affectent de tenir les épaules hautes et arrondies pour avoir quelque ressemblance avec lui. C'est ainsi qu'en Ethiopie , lorsque le souverain a quelque défaut de conformation , les courtisans prennent le parti de s'estropier pour lui ressembler.

Barthélémy. Voyage d'Anacharsis.

Grand imitateur d'Homère , il adopta la forme épique , en transportant tout d'un coup ses lecteurs au règne de Crésus , et en enchaînant les faits à une action principale , la lutte des Grecs contre les barbares f dont la défaite de Xercès est le dénoûment. Celle idée était belle et hardie : il l'exécuta avec autant d'habileté que de succès. Géographie, mœurs, usages, religion, histoire des peuples connus, tout fut enchâssé dans cet heureux cadre. 11 arracha en quelque sorte le voile qui couvrait l'univers aux yeux des Grecs , trop prévenus en leur faveur pour chercher à connaître les autres nations. Aux beautés

de l'ordonnance, Hérodote joignit les charmes inimitables de la diction et du coloris. Ses tableaux sont animés et pleins de cette douceur qui le distingue éminemment ; mais elle a quelquefois une teinte mélancolique que lui donne le spectacle des calamités humaines.

Ses digressions sont des épisodes toujours variés, plus ou moins attachés au sujet principal, sans lui être jamais étrangers. Que de naïveté, de grâce , de clarté , d'éloquence, et même d'élévation, n'a pas cet écrivain inimitable! Enfin il chante plutôt qu'il ne raconte , tant son style a d'harmonie et de ressemblance avec la poésie.

de sainte-croix. Examen critique des Uist. d'Alexandre.

Les justes applaudissements que les Grecs donnèrent à Hérodote avec une sorte d'enthousiasme excitèrent l'émulation de Thucydide. Exilé d'Athènes, sa patrie, il employa vingt années, soit à rassembler les matériaux de son histoire , soit à les rédiger. « Je n'ai pas écrit , dit-il , pour plaire à mes contemporains et remporter le prix sur des rivaux , mais pour laisser un monument à la postérité. » C'est suffisamment annoncer le dessein de s'écarter de la manière de son prédécesseur. Aussi prit-il un sujet beaucoup moins grand , la guerre du Péloponèse , et il s'y borna, malgré son peu d'étendue. Il n'adopta point la forme épique , qui lui parut sans doute avoir trop d'inconvénients , et il revint à l'ordre chronologique et s'y attacha tellement , qu'il en résulte quelquefois de l'embarras et de la confusion dans ses récits. Son style , plein de choses , réunit la précision à la justesse , et est toujours austère. Quoiqu'il fût plus jaloux d'instruire que de plaire, il a su néanmoins embellir son ouvrage par des tableaux dignes d'un grand peintre. Ceux de l'état politique de la Grèce , de la peste , etc. , sont de véritables chefs-d'œuvre. Plusieurs de ses harangues doivent servir de modèles. Quel coup de pinceau ! quelle force ! Son âme courageuse, parce qu'elle était élevée , repousse de toutes parts le mensonge , et sacrifie à la vérité son propre ressentiment. Le style d'Hérodote fut la règle du dialecte ionique, et celui de Thucydide devint celle de Panique . Le premier est recommandable par sa clarté , et le second par sa précision. L'un excelle dans la peinture des mœurs , et l'autre dans le pathétique. Ils ont également de l'élégance et de la majesté. Thucydide a plus de force et d'énergie ; ses couleurs sont plus fortes et plus variées. Hérodote l'emporte de beaucoup par les grâces pt la simplicité naïve de son style. Il plaît

ET PARALLÈLES

et persuade davantage. Avec des qualités différentes , ces deux historiens méritent le premier rang , chacun dans son genre, et sont préférables à tous les autres. Mais une gloire particulière , qu'on ne peut ravir à Thucydide , est devoir, pour ainsi dire, créé l'éloquence at tique, et formé le plus grand des orateurs *.

LE MEME. Il) Ut.

XliNOPIIO.V.

Le sage Xénophon publia et continua l'ouvrage de Thucydide, sans prendre sa manière. Celle d'Hérodote était plus conforme à son caractère, et moins éloignée de l'élocution d'Isocrate , dont il avait été l'auditeur; d'ailleurs, il n'ambitionnait que de paraître digne de l'amitié de Socrate , son maître. Aussi aperçoit-on de toutes parts , dans ses ouvrages , les sentiments religieux , les principes de justice, et l'empreinte de toutes les vertus qui honorent sa mémoire. Le surnom dMbeille altique qu'il mérita , caractérise très-bien ses talents. Les sujets qu'il traite sont heureusement choisis ; il les dispose avec art , et sa narration est toujours agréable , variée , et pleine de douceur et de grâce. Sa diction est comparable à celle d'Hérodote. S'il lui est souvent inférieur, quelquefois il l'égale. Noble et élégant comme tui , il emploie toujours le mot propre , et s'exprime avec autant de clarté que d'agrément.

Mais veut-il s'élever, semblable au vent qui souffle de terre , il tombe presque aussitôt. On lui reproche encore d'avoir prêté des discours philosophiques ,à des hommes ignorants , à des barbares. Ce reproche regarde principalement la Cyropédie, dans laquelle Xénophon s'est plu à donner des leçons de philosophie aux dépens de la vérité et au mépris des convenances. L'histoire parle assez d'elle-même ; pourquoi appeler la fiction à son secours? L'élève de Socrate se laisse encore trop apercevoir dans les Helléniques ; mais rien n'y blesse les règles de l'histoire ; et, quoique Xénophon ait composé cet ouvrage dans une extrême vieillesse, on y retrouve toujours de ces beautés naturelles et sans fard , que les Grâces semblaient elles-mêmes avoir dictées. En faisant passer à la postérité la gloire des Dix mille , il lui a transmis le principal titre de la sienne. Aussi habile capitaine que grand historien, il eut beaucoup de part à leur mémorable retraite; il l'a décrite avec autant de simplicité et de noblesse , que d'intérêt et d'exactitude. Sa relation est le

« Lucien rapporte que ricmoslliènc copia huit fois de sa main l'ouvrage de Thucydide.

a Tuomas aurait nu ajouter à ce nom celui de Mim- Je so-

plus précieux comme le plus ancien monument de la science militaire.

LE MÊME- Ibid.

Ce philosophe avait été, comme Platon, le disciple et l'ami de Socrate ; mais l'un se contenta d'éclairer les hommes, et l'autre voulut encore les servir. Il fut à la fois écrivain et homme d'État. On sait qu'il commanda les Grecs dans la retraite des Dix mille ; mais on ne sait pas également que, pour récompense , il fut exilé de son pays. Son caractère avait cette espèce de physionomie antique que nous ne connaissons plus. C'est lui à qui on vint annoncer, au milieu d'un sacrifice , que son fils venait de mourir. 11 avait une couronne de fleurs sur la tête, et il l'ôta. On lui dit qu'il était mort dans une bataille en combaitant avec courage; il remit la couronne sur sa tête, et continua d'offrir de l'encens aux dieux. Tour à tour guerrier et philosophe , il écrivit dans son exil plusieurs ouvrages de politique , de morale et d'histoire. Celui qui avait dans l'âme toute la vigueur d'un Spartiate , eut dans l'esprit toutes les grâces d'un Athénien.

Cette grâce , celte expression douce et légère qui embellit en paraissant se cacher, qui donne tant de mérite aux ouvrages , et qu'on définit si peu ; ce charme qui est nécessaire à l'écrivain comme au statuaire et au peintre, qu'Homère et Anacréon eurent parmi les poètes grecs , Apelles et Praxitèle parmi les artistes ; que Virgile eut chez les Romains , et Horace dans ses odes voluptueuses , et qu'on ne trouva presque point ailleurs ; que l'Àriosle posséda peut-être plus que le Tasse ; que Michel-Ange ne connut jamais, et qui versa toutes ses faveurs sur Raphaël et le Corrége ; que , sous Louis XIV, La Fontaine presque seul eut dans ses vers ( car Racine connut moins la grâce que la beauté); dont aucun de nos écrivains en prose ne se douta , excepté Fénélon 2 , et à laquelle nos usages, nos mœurs , notre langue, notre climat même se refusent peut-être , parce qu'ils ne peuvent nous donner ni celle sensibilité tendre et pure qui la fait naître , ni cet instrument facile et souple qui la peut rendre ; enfin celle grâce , ce don si rare , et qu'on ne sent même qu'avec des organes si déliés et si fins , était le mérite dominant des écrits de Xénophon.

Thomas. Essai sur les éloges.

ignO , et , s'il eût vOcu plus tard . il n'aurait pas manqué de • aussi Ecraardiii de Saini-picrrc. Uf. e.)

CARACTERES OU PORTRAITS

Cet orateur eut la plus grande réputation dans son siècle. Il était digne d'avoir des talents, car il eut des vertus. Très-jeune encore , comme les trente oppresseurs qui régnaient dans sa patrie faisaient traîner au supplice un citoyen vertueux, il osa seul paraître pour le défendre , et donna l'exemple du courage quand tout donnait l'exemple de l'avilissement. Après la mort de Socrate , dont il avait été le disciple , il osa paraître en deuil dans Athènes, aux yeux de ce même peuple assassin de son maître; et des hommes qui parlaient de vertus et de lois en les outrageant , ne manquèrent pas de le nommer séditieux lorsqu'il n'était que sensible.

Ayant perdu des biens considérables, il ouvrit une école , et acquit des richesses immenses. Le fils d'un roi lui paya soixante mille écus un discours , où il prouvait très-bien qu'il faut obéir au prince. Mais bientôt après il en composa un autre , où il prouvait au prince qu'il devait faire le bonheur des sujets. Plusieurs de ses disciples devinrent de grands hommes ; et , comme partout le succès fait le mérite , leur gloire ajouta à la sienne. 11 avait eu le malheur d'être l'ami de Philippe , de ce Philippe , le plus adroit des conquérants et le plus politique des princes : aimé de l'oppresseur de son pays , il s'en justifia en mourant; car il ne put survivre à la bataille de Chéronée : voilà pour sa personne.

A l'égard de son éloquence , si nous en jugeons par sa célébrité, il fut du nombre des hommes qui honorèrent leur patrie et la Grèce. Les calomnies de ses rivaux nous attestent sa gloire , car l'envie ne tourmente point ce qui est obscur. Nous savons qu'on venait l'entendre de tous les pays, et il compta parmi ses auditeurs des généraux et des rois. Aux hommages de la foule , qui flattent d'autant plus qu'ils tiennent toujours un peu de la superstition et de l'enthousiasme d'un culte , il joignit le suffrage de quelques-uns de ces hommes qu'on pourrait , au besoin , opposer à un peuple entier. On prétend que Démosihène l'admirait. Il fut loué par Socrate. Platon en fait un magnifique éloge. Cicéron l'appelle le père de l'éloquence. Quinlilicn le met au rang des grands écrivains. Denys d'Halicarnasse le vante comme orateur, philosophe et homme d'État. Enfin , après sa mort , on lui érigea deux statues , et sur son mausolée on éleva une colonne de quarante

l Orabunl alii causas meliùs- Enéide, I. 6. L'abbé Maiiry semble s'clre trompé en voyant dans ce vers une adulation de Virgile en faveur de Cicéron. c'est tout le contraire. Virgile dit que les autres peuples, les Grecs, par exemple, sont plus éloquents que les Romains, et nue le»

pieds, au haut de laquelle était placée une sirène, image et symbole de son éloquence. Il est difficile que , dans le plus beau temps de la Grèce , on ait rendu ces honneurs à un homme médiocre.

LE MEME. Ibid.

Malgré l'adulation ou l'affirmation de Virgile *, les gens de lettres n'ont point encore prononcé unanimement entre Cicéron et Démosihène : ces deux orateurs sont l'un et l'autre au premier rang, et , dans l'opinion de plusieurs rhéteurs , à peu près sur la même ligne. Cicéron a une prééminence incontestable sur son rival en littérature et en philosophie ; mais il ne lui a point arraché le sceptre de l'éloquence : il le regardait lui-même comme son maître , il le louait avec tout l'enthousiasme de la plus haute admiration. Il traduisait ses ouvrages; et , si ces traductions officieuses étaient parvenues jusqu'à nous, il est probable que , lui rendant un service trop généreux , Cicéron se serait mis lui-même pour toujours au-dessous de Démosthène. C'est lui-même qui nous autorise à le croire , par l'éloge le plus accompli que puisse faire d'un orateur l'exaltation du ravissement. C'est lui , c'est Cicéron qui trouve dans Démosthène , non-seulement un orateur parfait, mais encore toute la perfection de l'art et le beau idéal du genre oratoire. Rien , ditil, rien ne manque à Démosihène ; il ne me laisse rien à désirer ; il n'a de rivaux dans aucune parlie de son art. Il remplit, ajoute-t-il, l'idée que je me suis formée de l'éloquence ; et il atteint le degré de perfection que j'imagine.

C'est la force irrésistible du raisonnement , c'est l'entraînante rapidité des mouvements oratoires qui caractérisent l'éloquence de l'orateur athénien : il n'écrit que pour donner du nerf, de la chaleur et de la véhémence à ses pensées, qui ne sont que des élans impétueux d'une âme ardente ; il parle , non comme un écrivain élégant, mais comme un homme inspiré et passionné que la vérité tourmente , et dans lequel la haine de la tyrannie concentre et exaspère toutes ses facultés; comme un citoyen accablé ou menacé du plus grand des malheurs , et qui ne peut plus contenir la fougue de son indignation contre les ennemis de sa patrie.

L'audace de son style se compose de l'emploi,

Romains ne s'occupent qu'à commander an Excudcnt alii spiranlia molliùs œra...

Orabunt causas meliùs. . . .

Tu reserc impcriorormlos, Romane , me n. VI, 8-17. (N. E

ET PARALLÈLES

<!c l'alliance, ou de la simplicité hardie et pittoresque de ses expressions; et, s'il ose se montrer familier, il devient sublime ; son ascendant est irrésistible , et l'empire tout-puissant de l'évidence sur l'esprit humain est dans sa bouche. Tout cède devant lui à la domination de ses paroles : et sa langue conquérante s'enrichit des trésors inépuisables de sa verve et de son imagination. Que serait-ce, disait Eschinc , son rival, aux jeunes Athéniens qui , n'ayant pu entendre sa foudroyante harangue sur la Couronne , la déclamaient devant lui avec l'accent et les transports de l'enthousiasme; que serait-ce donc, leur disaitil, si vous eussiez entendu le monstre lui-même i ? C'est l'athlète de la raison ; il la défend de toutes les forces de son âme et de son génie; et la tribune où il parle devient une arène. Il subjugue à la fois ses auditeurs, ses adversaires, ses juges ; il ne paraît point chercher à vous attendrir : écoutez-le cependant, et vous pleurerez par réflexion. Il accable ses concitoyens dé reproches; mais alors il n'est que le précurseur et l'interprète de leurs remords. Réfute-t-il un argument, il ne discute point, il propose une simple question pour toute réponse, et l'objection ne reparaîtra jamais. Veut-il soulever les Athéniens contre Philippe , ce n'est plus un orateur qui parle, c'est un général, c'est un roi, c'est le prophète de l'histoire, c'est l'ange tutélaire de sa patrie; et, quand il veut semer autour de lui l'épouvante de l'esclavage, on croit entendre retentirau loin, de distance en distance , le bruit des chaînes qu'apporte le tyran.

le cardinal maury. Essai sur l'éloquence.

Lucrèce , comme presque tous les athées fameux , naquit dans un siècle d'orages et de malheurs. Témoin des guerres civiles de Marius et de Sylla, n'osant attribuer à des dieux justes et sages les désordres de sa patrie, il voulut détrôner une Providence qui semblait abandonner le monde aux passions de quelques tyrans ambitieux. Il emprunla sa philosophie aux écoles d'Épicure , et, maniant un idiome rebelle qui , né parmi les patres du Latium , s'était élevé peu à peu jusqu'à la dignilé républicaine , il montra dans ses écrits plus de force que d'élégance , plus de grandeur que de goût. Ce n'est pas que ce dernier mérite lui soit absolument étranger, il n'exagère jamais les sentiments on les idées , comme Lucain; il ne

« C'est aux lUioiliens qu'Eschine dit ce mot . lorsqu'ils lui témoignaient leur admirai ion pour la harangue de la Cou* ronne que lul-môme venait do leur lire. IN. E.ï

tombe point dans l'affectation, comme Ovide; ces défauts , les pires de tous , ne sont point ceux de l'époque où il écrivait; les siens sont plus excusables. 11 n'a point connu cet art qui fut celui des écrivains d'Auguste , cet art difficile d'offrir une succession de beautés variées, de réveiller dans un seul trait un grand nombre d'impressions , et de ne les épuiser jamais en les prolongeant : il ne connut point enfin cette rapidité de style , qui abrège et développe en même temps.

Mais , si nous examinons ses beautés , que de formes heureuses , d'expressions créées, lui emprunta l'auteur des Géorgiques ! Quoiqu'on retrouve dans plusieurs de ses vers l'àprelé des sons étrusques , ne fait-il pas entendre souvent une harmonie digne de Virgile lui-même? Peu de poètes ont réuni à un plus haut degré ces deux forces dont se compose le génie, la méditation qui pénètre jusqu'au fond des idées dont elle s'enrichit lentement, et cette inspiration qui s'éveille à la présence des grands objets.

En général , on ne connaît guère de son poème que l'invocation à Vénus , la prosopopée de la nature sur la mort, la peinture énergique de l'amour, et celle de la peste. Ces morceaux, qui sont les plus cités , ne peuvent donner une idée de tout son talent. Qu'on lise son cinquième chant sur la formation de la société , et qu'on juge si la poésie offrit jamais un plus riche tableau. M. de Buffon en développe un semblable dans la septième des Époques de la nature. Le physicien et le poète sont dignes d'être comparés : l'un et l'autre remontent au delà de toutes les traditions ; et , malgré ces fables universelles dont l'obscurité cache le berceau du monde , ils cherchent l'origine de nos arts , de nos religions et de nos lois : ils écrivent l'histoire du genre humain , avant que la mémoire en ait conservé des monuments : des analogies , des vraisemblances les guident dans ces ténèbres ; mais on s'instruit plus en conjecturant avec eux, qu'en parcourant les annales des nations. Le temps, dans ses vicissitudes connues, ne montre point de plus magnifique spectacle que ce temps inconnu dont leur seule imagination a créé tous les événements.

Dl>: FONTANKS. Disc. prClim. de la trad. <lt /'lissai sur l'homme

Quoiqu'il n'ait point écrit de poé'mc sur la philosophie , il en a tant répandu dans ses odes et dans ses épîtres , qu'on ne peut le passer sou? silence. Qui mieux que lui, pour me servir de l'expression pittoresque de Montaigne, sutpresser

CARACTERES OU TORTRAITS,

la sentence au pied nombreux de la poésie ? Ceux qui ont paru croire que le goût rendait le talent timide, auraient dû se détromper en lisant Horace.

La justesse et l'audace se réunissent dans son expression ; et, quand l'oreille est remplie de son rhythme harmonieux, l'imagination ébranlée par ses figures hardies , la raison , en décomposant les beautés de ce poêle , prouve qu'elle en a toujours suivi les écarts et gouverné le délire : mais tous les esprits n'aiment pas également la poésie lyrique ; quelques-uns préfèrent l'élégante familiarité , les grâces faciles , et la philosophie consolante dont Horace a rempli ses belles épîtres.

Elles instruisent tous les états; elles hâtent l'expérience de tous les âges : elles apprennent au jeune homme , au vieillard, à jouir sagement de la vie , à se consoler de la mort , à réunir la volupté avec la décence, la raison avec la gaieté. L'homme de lettres y trouve les préceptes du goût; l'homme de bien, ceux de la vertu. Elles font rire l'habitant de la ville des travers qu'il a sous les yeux ; elles retracent au solitaire le charme de sa retraite : dans la joie et dans la douleur , dans l'indigence et dans les richesses , elles donnent des plaisirs ou des leçons ; elles tiennent lieu d'un ami; et, quand on a le bonheur d'en posséder un , elles font mieux sentir le charme de l'amitié.

Montesquieu a dit que l'esprit de modération était celui de la monarchie : Horace semble l'avoir senti , et cherche à fixer le caractère inquiet et farouche des républicains dans les jouissances douces d'une vie toujours égale. Sa philosophie consiste à fuir tous les excès ; principe également fécond pour le goût et pour le bonheur1.

LE MÊME. Ibid.

Ovide a été un des génies les plus heureusement nés pour la poésie , et son poëme des Métamorphoses est un des plus beaux présents que nous ait faits l'antiquité. C'est dans ce seul ouvrage , il est vrai , qu'il s'est élevé fort au-dessus de toutes ses autres productions ; mais aussi quelle espèce de mérite ne remarque-t-on pas dans les Métamorphoses? Et d'abord quel art prodigieux dans la texture du poëme ! Comment Ovide a-t-il pu, de tant d'histoires différentes, le plus souvent étrangères les unes aux autres , former un tout si bien suivi , si bien lié; tenir toujours dans la main le fil imperceptible qui, sans se rompre jamais,

5 Voyez, en vers , Caractères ou Portraits.

vous guide dans ce dédale d'aventures merveilleuses ; arranger si bien celte foule d'événements qui naissent tous les uns des autres ; introduire tant de personnages, les uns pour agir, les autres pour raconter ; de manière que tout marche et se développe sans interruption , sans embarras, sans désordre , depuis la séparation des éléments qui remplace le chaos, jusqu'à l'apothéose d'Augusle? Ensuite, quelle flexibilité d'imagination et de style pour prendre successivement tous les tons, suivant la nature des sujets, et pour diversifier par l'expression tant de dénoûmenls dont le fond est toujours le même , c'est-à-dire , un changemer de forme ! C'est là surtout le plus grand charm de cette lecture ; c'est l'étonnante variété de cou leurs toujours adaptées à des tableaux toujours divers , tantôt nobles et imposants jusqu'à la sublimité, tantôt simples jusqu'à la familiarité; les uns horribles, les autres tendres; ceux-ci effrayants , ceux-là gais , riants et doux.

Toutes ces peintures sont riches , et aucune ne paraît lui coûter. Tour à tour il vous élève , vous attendrit, vous effraye , soit qu'il ouvre le palais du Soleil, soit qu'il chante les plaisirs de l'amour, soit qu'il peigne les fureurs de la jalousie et les horreurs du crime. 11 décrit aussi facilement les combats que les voluptés , les héros que les bergers, l'Olympe qu'un bocage, la caverne de l'Envie que la cabane de Philémon. Nous ne savons pas au juste ce que la mythologie lui avait fourni , et ce qu'il a pu y ajouter ; mais eombiâi d'hisloires charmantes! Que n'a-t-on pas pris dans celte source qui n'est pas encore épuisée ! Tous les théâtres ont mis Ovide à contribution. Je sais qu'on lui reproche , et avec raison , du luxe dans son style , c'est-à-dire , trop d'abondance et de parure ; mais cette abondance n'est pas celle des mois , qui cache le vide des idées, c'est le superflu d'une richesse réelle. Ses ornements , même quand il en a trop , ne laissent voir ni le travail, ni l'effort. Enfin l'esprit, la grâce et la facilité, trois choses qui ne l'abandonnent jamais , couvrent ses négligences , ses petites recherches , et l'on peut dire de lui , bien plus véritablement que de Sénèque , qu'il plaît même dans ses défauts.

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