BOSSUET ET CORNEILLE
L'élévation est sans doute le caractère de l'un et de l'autre; mais l'élévation de Corneille tient à la fierté républicaine , celle de Bossuct à l'enthousiasme religieux. Corneille brave la grandeur et la puissance , Bossuet la foule aux pieds , pour s'élancer jusqu'à la Divinité même. Le premier , en nous montrant l'homme* dans toute sa dignité, nous agrandit à nos propres yeux ; le second , en nous le faisant voir dans tout son néant , semble planer au-dessus de l'espèce humaine. Le sublime du poète a plus de profondeur, plus de traits et de pensées ; celui de l'orateur , plus de majesté , plus de véhémence et plus d'images : les négligences de Corneille viennent de lassitude et d'épuisement; celles de Bossuct, d'un excès de chaleur et d'abondance : dans Corneille , enfin , quand l'expression est familière , elle est presque toujours sans noblesse; dans Bossuet, quand l'idée est grande , la familiarité même de l'expression semble l'agrandir encore.
D'ALEMDF.riT. Éloge de Fiechkr,
COIWEILLE ET r.ACINt.
Corneille ne peut être ég;dé dans les endroits où il excelle; il a pour lors un caractère original
ET PARALLÈLES. 253
et inimitable , mais il est inégal. Ses premières comédies sont sèches, languissantes , et ne laissaient pas espérer qu'il dût ensuite aller si loin , comme ses dernières font qu'on s'étonne qu'il ait pu tomber de si haut. Dans quelques-unes de ses meilleures pièces , il y a des fautes inexcusables contre les mœurs , un style de déclamaleur qui arrête l'action et la fait languir, des négligences dans les vers et dans l'expression , qu'on ne peut comprendre dans un si grand homme. Ce qu'il y a eu en lui de plus éminent, c'est l'esprit, qu'il avait sublime , auquel il a été redevable de certains vers les plus heureux qu'on ait jamais lu3 ailleurs , de la conduite de son théâtre , qu'il a quelquefois hasardée contre les règles des anciens, et enfin de ses dénoûments; car il ne s'est pas toujours assujetti au goût des Grecs et à leur grande simplicité; il a aimé, au contraire , à charger la scène d'événements dont il est presque toujours sorti avec succès ; admirable surtout par l'extrême variété et le peu de rapport qui se trouve, pour le dessein, entre un si grand nombre de poèmes qu'il a composés. '
11 semble qu'il y ait plus de ressemblance dans ceux de Racine , et qu'ils tendent un peu plus à une même chose : mais il est égal , soutenu , toujours le même partout , soit pour le dessein et la conduite de ses pièces , qui sont justes , régulières , prises dans le bon sens et dans la nature , soit pour la versification , qui est correcte , riche dans les rimes, élégante, nombreuse, harmonieuse; exact imitateur des anciens, dont il a suivi scrupuleusement la netteté et la simplicité de l'action , à qui le grand et le merveilleux n'ont pas même manqué , ainsi qu'à Corneille , ni le touchant , ni le pathétique. Quelle plus grande tendresse que celle qui est répandue dans tout le Cid, dans Polyeucle et les Horaces! Quelle grandeur ne se remarque point en Milhridale , en Porus et en Burrhus ! Ces passions encore favorites des anciens, que les tragiques aimaient à exciter sur les tbéâtres, et qu'on nomme la terreur et la pitié, ont été connues de ces deux poètes : Oreste , dans Y Andromaque de Racine, et Phèdre du même auteur, comme YOEdipc et les Horaces de Corneille, en sont la preuve.
Si cependant il est permis de faire entre eux quelque comparaison , et de les marquer l'un et l'autre par ce qu'ils ont de plus propre, et par ce qui éclate le plus ordinairement dans leurs ouvrages , peut-être qu'on pourrait parler ainsi : Corneille nous assujettit à ses caractères et à ses idées; Racine se conforme aux nôtres. Celui-là peint les hommes tels qu'ils doivent être; celui-ci les peint tels qu'ils sont. 11 y a plus dans le premier de ce que l'on admire , et de ce que l'on doit iiièiuc imiter ; il y a plus dans le second (îo
ce que Ton reconnaît dans les autres , ou de ce que Ton éprouve dans soi-même. L'un élève , étonne , maîtrise , instruit ; l'autre plaît , remue, touche , pénètre : ce qu'il y a de plus beau , de plus noble et de plus impérieux dans la raison , est manié parle premier ; et par l'autre , ce qu'il y a de plus flatteur et de plus délicat dans la passion. Ce sont, dans celui-là, des maximes, des règles et des préceptes; et dans celui-ci , du goût et des sentiments. L'on est plus occupé aux pièces de Corneille ; l'on est plus ébranlé et plus attendri à celles de Racine. Corneille est plus moral , Racine plus naturel.
Il semble que l'un imile Sophocle, et que l'autre doit plus à Euripide.
LA BRUYERE.
Corneille n'a eu devant les yeux aucun auteur qui ait pu le guider; Racine a eu Corneille.
Corneille a trouvé le théâtre français très-grossier , et l'a porté à un haut point de perfection ; Racine ne l'a pas soutenu dans la perfection où il l'a trouvé.
Les caractères de Corneille sont vrais , quoiqu'ils ne soient pas communs ; les caractères de Racine ne sont vrais que parce qu'ils sont communs.
Quelquefois les caractères de Corneille ont quelque chose de faux , à force d'être nobles et singuliers ; souvent ceux de Racine ont quelque chose de bas, à force d'être naturels.
Quand on a le cœur noble , on voudrait ressembler aux héros de Corneille ; et , quand on a le cœur petit , on est bien aise que les héros de Racine nous ressemblent.
On rapporte , des pièces de l'un , le désir d'être vertueux ; et des pièces de l'autre , le plaisir d'avoir des semblables dans ses faiblesses.
Le tendre et le gracieux de Racine se trouvent quelquefois dans Corneille ; le grand de Corneille ne se trouve jamais dans Racine.
Racine n'a presque jamais peint que des Français , et que le siècle présent , même quand il a voulu peindre un autre siècle et d'autres nations; on voit, dans Corneille, toutes les nations et tous les siècles qu'il a voulu peindre. Le nombre des pièces de Corneille est beaucoup plus grand que celui des pièces de Racine , et cependant Corneille s'est beaucoup moins répété luimême que Racine n'a fait.
Dans les endroits où la versification de Corneille est belle , elle est plus hardie , plus noble , plus forte , et en même temps aussi nette que celle de Racine ; mais elle ne se soutient pas dans ce degré
de beauté , et celle de Racine se soutient toujours d"ns le sien.
Des auteurs inférieurs à Racine ont réussi après lui dans son genre : aucun auteur, même Racine, n'a osé toucher , après Corneille , au genre qiji lui était particulier.
fontenelle, neveu de Corneilifi,
MEME SUJET
Corneille dut avoir pourlui la voix de son siècle dont il était le créateur ; Racine doit avoir celle de la postérité dont il est à jamais le modèle. Les ouvrages de l'un ont dû perdre beaucoup avec le temps , sans que sa gloire personnelle doive en souffrir ; le mérite des ouvrages du second doit croître et s'agrandir dans les siècles avec sa renommée et nos lumières.
Peut-être les uns et les autres ne doivent point être mis dans la balance ; un mélange de beautés et de défauts ne peut entrer en comparaison avec des productions achevées qui réunissent tous les genres de beautés dans le plus éminent degré , sans autres défauts que ces taches légères qui avertissent que l'auteur était homme.
Quant au mérite personnel , la différence des époques peut le rapprocher malgré la différence des ouvrages; et, si l'imagination veut s'amuser à chercher des titres de préférence pour l'un ou pour l'autre, que l'on examine lequel vaut le mieux d'avoir été le premier génie qui ait brillé après la longue nuit des siècles barbares, ou d'avoir été le plus beau génie du siècle le plus éclairé de tous les siècles.
Le dirai-je ? Corneille me paraît ressembler à ces Titans audacieux qui tombent sous les montagnes qu'ils ont entassées : Racine me parait le véritable Promélhée qui a ravi le feu des cieux.
la harpe. Éloge de Racine.
On ne peut trop aimer la douceur , la mollesse, la facilité et l'harmonie tendre et touchante de la poésie de Quinault. On peut même estimer beaucoup l'art de quelques-uns de ses opéras , intéressants par le spectacle dont ils sont remplis , par l'invention ou la disposition des faits qui les composent , par le merveilleux qui y règne , et enfin par le pathétique des situations, qui donne lieu à celui de la musique, et qui l'augmente nécessairement. Ni la grâce , ni la noblesse , n'ont manqué à l'auteur de ces poëmcs singuliers. 11 y a presque toujours de la naïveté dans le dialogue, et quelquefois du sentiment. Ses vers sont semés
d'images charmantes et de pensées ingénieuses. On admirerait trop les fleurs dont il se pare , s'il eût évité les défauts qui font languir quelquefois ses plus beaux ouvrages. Je n'aime pas les familiarités qu'il a introduites dans ses tragédies : je suis fâché qu'on trouve beaucoup de scènes qui sont faites pour inspirer la terreur el la pitié , des personnages qui, par le contraste de leurs discours avec les intérêts des malheureux , rendent ces mêmes scènes ridicules, et en détruisent tout le pathétique. Je ne puism'empêcher encore de trouver ses meilleurs opéras trop vides de choses , trop négligés dans les détails , trop fades même dans bien des endroits. Enfin je pense qu'on a dit de lui , avec vérité , qu'il n'avait fait qu'effleurer d'ordinaire les passions... Les beautés que Quinault a imaginées demandent grâce pour oes défauts ; mais j'avoue que je voudrais bien qu'on se dispensât de copier jusqu'à ses défauts. Je suis fâché qu'on désespère de mettre plus de passion , plus de conduite , plus de raison et plus de force dans nos opéras , que leur inventeur n'y en a mis. J'aimerais qu'on en retranchât le nombre excessif de refrains qui s'y rencontrent , qu'on ne refroidît pas les tragédies par des puérilités , et qu'on ne fit pas des paroles pour le musicien , entièrement vides de sens. Les divers morceaux qu'on admire dans Quinault , prouvent qu'il y a peu de beautés incompatibles avec la musique , et que c'est la faiblesse des poètes, non celle du genre , qui fait languir tant d'opéras faits à la Mto et aussi mal écrits qu'ils sont frivoles.
VAUVF.NARGUES.
11 est donc aussi des honneurs publics pour fhomrae simple et le talent aimable ! Ainsi donc la postérité , plus promplement frappée en tout genre de ce qui se présente à ses yeux avec un éclat imposant , occupée d'abord de célébrer ceux
! qui ont produit ces révolutions mémorables dans
I l'esprit humain , ou qui ont régné sur les peuples par les puissantes illusions du théâtre , la postérité a tourné ses regards sur un homme qui , sans woir à lui offrir des titres aussi magnifiques, îi d'aussi grands monuments , ne méritait pas
i moins ses attentions et ses hommages ; sur un écrivain original et enchanteur, le premier de tous dans un genre d'ouvrage plus fait pour être goûté avec délices , que pour être admiré avec transport ; à qui nul n'a ressemblé dans le talent
j de raconter ; que nul n'égala jamais dans l'art de donner des grâces à la raison et de la gaieté au bon sens , sublime dans sa naïveté et charmant dans sa négligence; sur un homme modeste quia
vécu sans éclat en produisant des chefs-d'œuvre , comme il vivait avec sagesse en se livrant dans ses écrits à toute la liberté de l'enjouement ; qui n'a jamais rien prétendu, rien envié, rien affecté; qui devait être plus relu que célébré, cl qui obtint plus de renommée que de récompenses; homme d'une simplicité rare , qui sans doute ne pouvait pas ignorer son génie , mais ne l'appréciait pas ; et qui même , s'il pouvait être témoin des honneurs qu'on lui rend aujourd'hui , serait étonné de sa gloire , et aurait besoin qu'on lui révélât le secret de son mérite *.
la harpe. Éloge de La Fontaine-