‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 264 sur 649 · MOLIERE ET LA FONTAINE · texte numérisé non relu

MOLIERE ET LA FONTAINE

Molière , dans chacune de ses pièces , ramenant la peinture des mœurs à un objet philosophique, donne à la comédie la moralité de l'apologue. La Fontaine, transportant dans ses fables la peinture des mœurs, donne à l'apologue une des grandes beautés de la comédie , les caractères. Doués tous les deux au plus haut degré du génie d'observation, génie dirigé dans l'un par une raison supérieure, guidé dans l'autre par un instinct non moins précieux , ils descendent dans le plus profond de nos travers et de nos faiblesses, mais chacun , selon la double différence de son genre et de son caractère , les exprime différem ment.

Le pinceau de Molière doit être plus énergique et plus ferme , celui de La Fontaine plus délicat et plus fin. L'un rend les grands traits avec une force qui le montre comme supérieur aux nuances ; l'autre saisit les nuances avec une sagacité qui suppose la science des grands traits. Le poète comique semble s'être plus attaché aux ridicules, et a peint quelquefois les formes passagères de la société. Le fabuliste semble s'adresser davantage aux vices , et a peint une nature encore plus générale. Le premier me fait plus rire de mon voisin; le second me ramène plus à moi-même. Celui-ci me venge davantage des sottises d'autnii ; celui-là me fait mieux songer aux miennes. L'un semble avoir vu les ridicules comme un défaut de bienséance choquant pour la société ; l'autre , avoir vu les vices comme un défaut de raison fâcheux pour nous-mêmes. Après la lecture du premier, je crains l'opinion publique; après la lecture du second , je crains ma conscience.

Enfin , l'homme corrigé par Molière , cessant d'être ridicule, pourrait devenir vicieux; corrigé par La Fontaine, il ne serait plus ni vicieux, ni ridicule : il serait raisonnable cl bon , el nous

Voyez, en vers, 2' partie,

CARACTERES OU PORTRAITS

nous trouverions vertueux , comme La Fontaine était philosophe sans s'en douter *.

chaki'fort. Éloge de La Fontaine.

L'AUTEUK DU TELEMAQCE.

On croirait que Fénélon a produit le Télémaque d'un seul jet ; l'homme de lettres le plus exercé dans l'art d'écrire ne pourrait distinguer les moments où Fénélon a quitté et repris la plume , tant ses transitions sont naturelles , soit ■qu'il entraîne doucement par la pente de ses idées , soit qu'il fasse franchir avec lui l'espace que l'imagination agrandit et resserre à son gré. Jamais on n'aperçoit aucun effort ; maître de sa pensée , il la voit sans nuages , il ne l'exprime pas, il la peint; il sent, il pense, et le mot suit avec les grâces, la noblesse et l'onction qui lui convient. Toujours coulant, toujours lié, toujours nombreux , toujours périodique , il connaît Futilité de ces liaisons grammaticales , que nous laissons perdre, qui enrichissaient l'idiome du grec, et sans lesquelles il n'y aura jamais de style. On ne le voit pas recommencer à penser de ligne en ligne ; traîner péniblement des phrases, tantôt précises, tantôt diffuses, où l'esprit trahit son embarras à chaque instant, et ne se relève que pour retomber. Son élocution pleine et harmonieuse , enrichie des métaphores les mieux suivies , des allégories les plus sublimes , des images les plus pittoresques , ne présente au lecteur que clarté, facilité , élégance et rapidité. Grand , parce qu'il est régulier, il ne se sert de la parole que pour exprimer ses idées , et n'étale jamais ce luxe d'esprit , qui , dans les lettres comme dans les États , n'annonce que l'indigence. Modèle accompli de la poésie descriptive , il multiplie ces comparaisons vastes qui supposent un génie observateur ; et il flatte sans cesse l'oreille par les charmes de l'harmonie imitative. En un mot , Fénélon donne à la prose la couleur, la mélodie, l'accent, l'âme de la poésie; et son style, vrai, enchanteur, inimitable, trop abondant peut-être, ressemble à sa vertu.

le cardinal maury.

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