LA HARPE
OUFFON ET LIKNJEUS.
L'histoire naturelle ne serait peut-être pas arrivée sitôt à la brillante destinée que ces sages
{Préceptes lui préparaient, si deux des plus grands tommes qui aient illustré h. dernier siècle n'avaient concouru , malgré l'opposition de leurs vues et de leur caractère, ou plutôt à cause de cette opposition même , à lui donner des accroissements aussi subits qu'étendus.
Linnncus et Bullon semblent en effet avoir possédé , chacun dans son genre , des qualités telles qu'il était impossible que le même homme les réunît , et dont l'ensemble était cependant nécessaire pour donner à l'étude de la nature une impulsion aussi rapide.
Tous deux passionnés pour leur science et pour
Voyez,
lu gloire , tous deux infatigables dans le travail , tous deux d'une sensibilité vive, d'une imagination forte , d'un esprit transcendant, ils arrivèrent tous deux dans la carrière armés des ressources d'une érudition profonde ; mais chacun s'y traça une route différente , suivant la direction particulière de son génie. Linnaeus saisissait avec finesse les traits distinctifs des êtres ; Buffon en embrassait d'un coup d'œil les rapports les plus éloignés. Linnaeus , exact et précis , se créait une langue à part pour rendre ses idées dans toute leur vigueur; Buffon, abondant et fécond, usait de toutes les ressources de la sienne pour développer l'étendue de ses conceptions. Personne mieux que Linnœus ne lit jamais sentir les beautés de détail dont le Créateur enrichit avec profusion tout ce qu'il a fait naître ; personne mieux que Buffon ne peignit jamais la majesté de la création, et la grandeur imposante des lois auxquelles elle est assujettie. Le premier, effrayé du chaos où l'incurie de ses prédécesseurs avait laissé l'histoire de la nature , sut , par des méthodes simples et par des définitions courtes et claires , mettre de l'ordre dans cet immense labyrinthe , et rendre facile la connaissance des êtres particuliers ; le second , rebuté de la sécheresse d'écrivains qui , pour la plupart, s'étaient contentés d'être exacts, sut nous intéresser à ces êtres particuliers par les prestiges de son langage harmonieux et poétique. Quelquefois fatigué de l'étude pénible de Linnaeus, on vient se reposer avec Buffon ; mais toujours, lorsqu'on a été délicieusement ému par ses tableaux enchanteurs , on veut revenir a Linnaeus pour classer avec ordre ces charmantes images dont on craint de ne conserver qu'un souvenir confus ; et ce n'est pas sans doute le moindre mérite de ces deux écrivains que d'inspirer continuellement le désir de revenir de l'un à l'autre , quoique ccltealternativesembleprouverct prouve en effet qu'il leur manque quelque chose à cliacun.
DE FONTANES
Toutes les opinions politiques de M. de Fontanes, ainsi que son talent, étaient empreintes de la douce influence des lettres , cl se liaient aux souvenirs de leur plus illustre époque. Il aimait la royauté comme l'antique protectrice, comme la noble amie des arts et du génie français. 11 aimait son pays comme une terre de gloire, patrie naturelle de tous les talents, fertile en guerriers, en grands hommes ; donnant à l'Europe sa langue, ses lois et ses mœurs ; quelquefois heureuse avec imurudenec malheureuse avec dignité ; et , dans
CARACTÈRES OU PORTRAITS
toutes les fortunes , puissante par l'illustration de tant de souvenirs , parmi lesquels il retrouvait cette splendeur des lettres qui lui était si chère.
Nul talent n'eut un caractère à la fois plus classique et plus personnel à l'auteur. M. de Fonlancs avait porté l'élégance jusqu'au point où elle devient une création littéraire. Un petit nombre d'écrits marqués de celle empreinte heureuse et rare suffisaient à sa renommée. Il intéressait par son style, par celle poésie naturelle avec art, correcte avec nouveauté , qui reproduisait la ressemblance, et non pas l'imitation des modèles. Bans son éloquence , dont les formes faciles et [ pures annonçaientunelangue si polie, ilavaitmêlé quelque chose de poétique et d'élevé qui rappelait les grands orateurs sacrés du dix-septième siècle. Ses vers, d'un tour noble, harmonieux, concis, se portaient naturellement sur les pensées religieuses ; ils en recevaient l'inspiration. Majestueuse et rapide dans l'épître où il a célébré l'éloquence des livres saints , celte inspiration est attendrissante et naïve dans le poème de la Chartreuse ; une tristesse pleine de douceur et de poésie "anime celte espèce d'élégie : la mélodie des paroles s'y confond avec l'émotion de l'âme ; et Ton croit entendre au loin quelques sons à peine affaiblis de la lyre de Racine.
M. de Fontanes travaillait avec soin ses beaux vers ; un goût difficile l'a ramené sur plusieurs ouvrages de sa jeunesse , qu'il a refaits et embellis. Souvent il se plaisait à lutter contre les poètes de l'antiquité , et ses fragments de traductions sont des chefs-d'œuvre , dont il n'a pas toujours réclamé la gloire. Combien ne devait-on pas espérer que ses loisirs produiraient encore d'heureux fruits pour lés lettres ! II avait lu , à l'Académie française , des odes dont l'élévation et l'harmonie rappellent l'école de Rousseau. On savait qu'il avait souvent repris avec ardeur l'entreprise d'un poème sur la Grèce délivrée, sujet d'un favorable augure pour les amis de la gloire et des arts. Plusieurs chants étaient achevés avec cette perfection de détails qu'il ne séparait pas de l'imagination poétique.
Il était plus que jamais occupé par la passion île l'étude , et par la verve du talent. Cette impression répandait sur ses entretiens et dans tous les traits de son caractère un charme d'enthousiasme , de ïiaturç] et de bonté qui lui était par-
ticulier. On voyait de toutes parts en lui l'homme supérieur et l'excellent homme ; on voyait une âme dont tous les sentiments étaient généreux et rapides comme les instincts mêmes du talent. Jamais on ne réunit à plus de vivacité une toléi ranceplus aimable. Personne ne concevait mieux toutes les opinions désintéressées et sincères. Personne n'appréciait davantage la fidélité à d'autres amitiés que la sienne. Mais surtout quelle grâce cl quel feu dans ses discours , lorsqu'il parlait des grands modèles de notre admirable littérature ! Quel sentiment délicat ! quelles ingénieuses applications de leurs beautés ! quelle mémoire éloquente !
Même après la première atteinte d'un mal funeste, ses amis l'ont vu libre d'inquiétudes, rendu tout entier à la vie , revenant à ses souvenirs de littérature et d'éloquence , et l'âme ardente , attentive, récitant quelques vers de nos grands poêles , dont son imagination était sans cesse entretenue. Il allait publier un de ses premiers ouvrages , qu'il avait revu avec tout l'effort et toute l'expérience du talent, el qui devait soutenir une honorable rivalité ; son imagination était toui occupée de ces heureuses et paisibles idées qu'inspirent les lettres : hélas ! l'ouvrage qu'il venait . d'achever devait paraître trop tard pour lui-même; et cet heureux retour vers les poétiques inspirations de sa jeunesse avait été son dernier adieu à la vie. Une entière sécurité de quelques heures fut suivie d'un danger sans espérance; et, au milieu des promesses divines de la religion , ses dernières pensées , obscurcies des ombres de la mort , n'eurent que peu de temps pour s'arrêter sur la douleur de sa respectable épouse et de sa fille qu'il léguait en mourant à l'auguste intérêt du roi.
Puissent les regrets du public s'attacher longtemps à une si honorable mémoire , et récompenser ainsi ce beau caractère , dont toutes les vertus étaient des mouvements du cœur; et ce beau talent que l'on doit admirer comme un modèle de goût et d'élévation , ou plutôt qu'il faut pleurer maintenant, puisqu'il était l'expression et la vive image de celui que nous avons perdu , de celte âme si bienveillante , si généreuse, si supérieure à l'envie, et si naturellement passionnée pour tout ce qu'il y a de grand et de bon sur la terre !
Villf.main. Discours de réception :
l'Académie française.
ET PARALLELES
CARACTERES MORAUX
C'est un homme dont la vanilé seule forme le caractère; qui ne fait rien par goût, qui n'agit uue par ostentation , et qui , voulant s'élever audessus des autres, est descendu au-dessous de lui-même. Familier avec ses supérieurs, important avec ses égaux , impertinent avec ses inférieurs , il tutoie , il protège , il méprise. Vous le saluez, il ne vous voit pas ; vous lui parlez , il ne vous écoute pas ; vous parlez à un autre , il vous interrompt. Il lorgne , il persifle , au milieu de la société la plus respectable et de la conversation la plus sérieuse. Il dit à l'homme vertueux de venir le voir, il lui indique l'heure du brodeur et du bijoutier. Il n'a aucune connaissance , il donne des avis aux savants et aux artistes. Il en eût donné à Vauban sur les fortifications, à Lebrun sur la peinture , à Racine sur la poésie.
Il fait un long calcul de ses revenus ; il n'a que soixante mille livres de rente, il ne peut vivre. Il consulte la mode pour ses travers comme pour ses babils, pour son médecin comme pour son tailleur. Vrai personnage de théâtre , à le voir , vous croiriez qu'il a un masque ; à l'entendre , vous diriez qu'il joue un rôle : ses paroles sont vaines, ses actions sont des mensonges, son silence même est menteur. Il manque aux engagements qu'il a; il en feint quand il n'en a pas. 11 ne va pas où on l'attend ; il arrive tard où il n'est point attendu. Il n'ose avouer un parent pauvre, ou peu connu. Il se glorifie de l'amitié d'un grand à qui il n'a jamais parlé , ou qui ne lui a jamais répondu. 11 a du bel esprit la suffisance et les mots satiriques ; de l'homme de .qualité , les talons rouges , le coureur et les créanciers.
Pour peu qu'il fût fripon , il serait en tout le contraste de l'honnête homme : en un mot , c'est un homme d'esprit pour les sots qui l'admirent ; c'est un sot pour les gens scnsé6 qui l'évitent. Mais, si vous connaissiez bien cet homme, ce n'est ni un homme d'esprit, ni un sot; c'est un fat, c'est le modèle d'une infinité de jeunes sots mal élevés *.
DF.SMUIIS.
l'impertinent.
J'entends Théodectc de l'antichambre ; il grossit sa voix à mesure qu'il s'approche. Le voilà entré : il rit , il crie , il éclate ; on bouche ses oreilles , c'est un tonnerre ; il n'est pas moins redoutable parles choses qu'il dit, que parle ton dont il parle; il ne s'apaise, il ne revient de ce grand fracas que pour débrouiller des vanités et des sottises. Il a si peu d'égard au temps , aux personnes , aux bienséances, que chacun a son fait sans qu'il ait eu intention de le lui donner ; il n'est pas encore assis qu'il a, à son insu, désobligé toute l'assemblée. A-t-on servi , il se met le premier à table , et dans la première place ; les femmes sont à s:» droite et à sa gauche : il mange, il boit , il conte , il plaisante , il interrompt tout à la fois ; il n'a nul discernement des personnes, ni du maître, ni des conviés ; il abuse de la folle déférence qu'on a pour lui. Est-ce lui , est-ce Euthydème qui donne le repas? Il rappelle à lui toute l'autorité de la table; et il y a un moindre inconvénient à la lui laisser entière qu'à la lui disputer : le vin et les viandes n'ajoutent rien à son caractère : si l'on joue, il gagne au jeu, il veut railler celui qui perd , et il l'offense. Les rieurs sont pour lui : il n'y a-sorte de fatuités qu'on ne lui passe. Je cède enfin , et je disparais, incapable de souffrir plus longtemps Théodccle et ceux qui le souffrent.
îîermagoras ne sait pas qui est roi de Hongrie, | il s'étonne de n'entendre faire aucune mention I du roi de Bohême : ne lui parlez pas des guerres de Flandres et de Hollande, dispensez-le du I moins de vous répondre ; il confond les temps , il ; ignore quand elles ont commencé , quand elles | ont fini : combats , sièges, tout lui est nouveau. Mais il est instruit de la guerre des Géants, il en raconte les progrès et les moindres détails; rien ne lui est échappé. 11 débrouille de même l'horrible chaos des deux empires, le babylonien et l'assyrien ; il connaît à fond les Égyptiens et leurs dynasties. Il n'a jamais vu Versailles; il ne
CARACTERES OU PORTRAITS
le verra point ; il a presque vu la tour de Rabel : il en compte les degrés , il sait combien d'architectes ont présidé à cet ouvrage , il sait le nom des architectes. Dirairje qu'il croit Henri IV fils de Henri III ? Il néglige du moins de rien connaître aux maisons de France , d'Autriche , de Bavière : « Quelles minuties ! » dit-il , pendant qu'il récite de mémoire toute une liste de rois des Mèdes , ou de Babylone , et que les noms d'Apronal , d'Hérigébal , de Noesnemordache , de Mardokempad , lui sont aussi familiers qu'à nous ceux de Valois et de Bourton. Il demande si l'Empereur a jamais été marié ; mais personne ne lui apprendra que Ninus a eu deux femmes. On lui dit que le roi jouit d'une santé parfaite ; et il se souvient que Thelmosis, un roi d'Egypte, était valétudinaire , et qu'il tenait celte complexion de son aïeul Alipharmutosis. Que ne sail-il point ? Quelle chose lui est cachée de la vénérable antiquité? Il vous dira que Sémiramis , ou, selon quelques-uns, Sémimaris, parlait comme son fils Ninyas , qu'on ne les distinguait pas à la parole ; si c'était parce que la mère avait une voix mâle comme son fils , ou le fils une voix efféminée comme sa mère, qu'il n'ose pas le décider. Il vous révélera que Nembrod était gaucher, et Sésostris ambidextre; que c'est une erreur de s'imaginer qu'un Artaxerce ait été appelé Longue-Main , parce que les bras lui tombaient jusqu'aux genoux, et non à cause qu'il avait une main plus longue que l'autre , et il ajoute qu'il y a des auteurs graves qui affirment que c'était la droite , qu'il croit néanmoins être bien fondé à soutenir que c'est la gauche.
LE MEME