‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 266 sur 649 · DUFRESNY ET DESTOUCHES · texte numérisé non relu

DUFRESNY ET DESTOUCHES

Tous deux brillèrent à peu près dans le même temps sur la scène , et s'y distinguèrent par des qualités différentes et presque opposées : Destouches, naturel et vrai , sans jamais être ignoble ou négligé ; Dufresny, original et neuf, sans cesser d'être vrai et naturel : l'un, s'attachant à des ridicules plus apparents ; l'autre, saisissant des ridicules plus détournés : le pinceau de Destouches plus égal et plus sévère; la louche de Dufresny plus spirituelle et plus libre : le premier, dessinant avec plus de régularité la figure entière ; le second, donnant plus de trait et de jeu à la physionomie : Destouches, plus réfléchi dans ses plans, plus intelligent dans l'ensemble; Dufresny, animant par des scènespiquantessa marche irregulière et décousue. L'auteur du Glorieux, sachant claire à la multitude et aux connaisseurs; son

rival , ne faisant rire la multitude qu'après que les connaisseurs l'ont avertie : tous deux enfin occupant au théâtre une place qui leur est propre et personnelle ; Dufresny, par un mélange heureux de verve et de finesse, par un genre de gaieté qui n'est qu'à lui , et qu'il trouve néanmoins sans la chercher, par un style qui réveille toujours sans qu'on ose le prendre pour modèle, et qu'on ne doit ni blâmer ni imiter; Destouches, par uno sagesse de composition et de pinceau qui n'ôte rien à l'action et à la vie de ses personnages, par un sentiment d'honnêteté et de vertu , qu'il sait répandre au milieu du comique même , par le talent de lier et d'opposer les scènes entre elles; enfin , par l'art plus grand encore d'exciter à la fois le rire et les larmes, sans qu'on se repente d'avoir ri, ni qu'on s'étonne d'avoir pleuré *. d'aiembert. Éloge de Dcstouches.

On sait que Fontenelle est le premier qui ait orné les sciences des grâces de l'imagination ; mais , comme il le dit lui-même , il est très-difficile d'embellir ce qui ne doit l'être que jusqu'à un certain degré. Un tact très-fin , et pour lequel l'esprit ne suffit pas , a pu seul lui indiquer cette mesure. Fontenelle a surtout cette clarté qui, dans les sujets philosophiques, est la première des grâces. Son art de présenter les objets est pour l'esprit ce que le télescope est pour l'œil de l'observateur : il abrège les -distances. L'homme peu instruit voit une surface d'idées qui l'intéresse ; l'homme savant découvre la profondeur cachée sous cette surface. Ainsi il donne des idées à l'un , et réveille les idées de l'autre.

Pour la partie morale , Fontenelle a l'air d'un philosophe qui connaît les hommes , qui les observe, qui les craint, qui quelquefois les méprise, mais qui ne trahit son secret qu'à demi. Presque toujours il glisse à côté des préjugés , se tenant à la distance qu'il faut pour que les uns lui rendent justice , et que les autres ne lui en fassent pas un crime. Il ne compromet point la raison , ne la montre que de loin , mais la montre toujours.

A l'égard de sa manière ( car il en a une), la finesse et la grâce y dominent , comme on sait , bien plus que la force ; il n'est point éloquent , ne doit et ne veut point l'être , mais il attache et il plaît. D'autres relèvent les choses communes par des expressions nobles ; lui, presque toujours, peint les grandes choses sous des images fami-

l Dufresny , contrôleur gênerai des jardins de Louis XIV, était né a Paris en 1648. Il y mourut en 172 i. (N. E.)

ET PARALLELES

2Gi

lièrcs. Cette manière peut être critiquée, mais elle est piquante. D'abord, elle donne le plaisir de la surprise par le contraste et par les nouveaux rapports qu'elle découvre; ensuite, on aime à voir un homme qui n'est pas étonné des grandes choses : ce point de vue semble nous agrandir. Peut-être môme lui savons-nous gré de ne pas vouloir nous forcer à l'admiration , sentiment qui nous accuse toujours un peu ou d'ignorance, ou de faiblesse *.

thomas. Essai sw les eioycs.

L'historien de la nature est grand , fécond , varié, majestueux comme elle ; comme elle, il s'élève sans effort et sans secousse ; comme elle, il descend dans les plus petits détails , sans être moins attachant ni moins beau. Son style se plie à tous les objets, et en prend la couleur : sublime, quand il déploie à nos regards l'immensité des êtres et les richesses delà création, quand il peint les révolutions du globe, les bienfaits ou les rigueurs de la nature : orné quand il décrit , profond quand il analyse, intéressant lorsqu'il nous raconte l'histoire de ces animaux devenus nos amis et nos bienfaiteurs* Juste envers ceux qui l'ont précédé dans le même genre d'écrire, il loue Pline le naturaliste et Arislote, et il est plus éloquent que ces deux grands hommes. En un mot, son ouvrage est un des beaux monuments de ce siècle, élevé pour les âges suivants, et auquel l'antiquité n'a rien à opposer.

Page 1