LES TROUBADOURS MODERNES
Des nuances plus fugitives et moins faciles à saisir forment les traits de ces auteurs ingénieux et légers dont l'à-propos fut , pour ainsi dire, la première muse ; plus leur esprit souple et varié s'accommode aux circonstances qui l'inspirent, plus il a quelquefois de peiné à leur survivre. Mais, si leur gloire est moins imposante et moins durable , elle est , peut-être , plus douce et plus tranquille. L'envie et la haine s'éloignent d'eux, car leurs succès sont peu disputés dans ces cercles brillants dont ils embellissent les fêtes; dignes héritiers de nos vieux troubadours , prouvant par leur gaieté cette antique et joyeuse origine, ils courent dans tous les lieux où le plaisir les appelle ; ils entrent, une lyre à la main , dans le palais des princes ; ils payent noblement l'hospitalité dans ces demeures du luxe et de la grandeur, en y chassant la contrainte et les soucis par les jeux d'une muse badine , qui mêle plus d'une fois les leçons de la sagesse aux chants de la folie et du plaisir. Plus heureux encore , ils viennent s'asseoir aux banquets de l'amitié; partout la joie redouble à leur passage. C'est la joie qui leur dicta ces vaudevilles piquants, ces refrains qu'une heureuse naïveté rendit populaires ; c'est la joie encore qui , mieux que l'or et la faveur, acquitta les vers qu'elle lit naître, en les répétant de la cour à la ville , jusqu'aux extrémités de la France. Les fruits de leur imagination riante, après avoir charmé les contemporains, sont même recueillis avec soin par la postérité , s'ils réunissent la finesse ou naturel , et la satire
agréable des mœurs au respect pour séances sociales.
bien-
DE FONTANES
LA ctraiosiTÉ, ou LES manies.
La curiosité n'est pas un goût pour ce qui est bon ou ce qui est beau, mais pour ce qui est rare, unique, pour ce qu'on a, et ce que les autres n'ont point. Ce n'est pas un attachement à ce qui est parfait , mais à ce qui est couru , à ce qui est à la mode ; ce n'est pas un amusement , mais une passion , et souvent si violente , qu'elle ne cède à l'amour et à l'ambition que par la petitesse de son objet. Ce n'est pas une passion qu'on a généralement pour les choses rares , et qui ont cours , mais qu'on a seulement pour une certaine chose qui est rare, et pourtant à la mode.
Le fleuriste a un jardin dans un faubourg; il y court au lever du soleil, et il en revient à son coucher. Vous le voyez planté , et qui a pris racine au milieu de ses tulipes et devant la solitaire. Il ouvre de grands yeux, il frotte ses mains , il se baisse , il la voit de plus près , il ne l'a jamais vue si belle , il a le cœur épanoui de joie; il la quitte pour Yorientale; de là il va à la veuve; il passe au drap d'or; de celle-ci à l'agate , d'où il revient enfin à la solitaire i où il se fixe , où il se lasse , où il s'assied , où il oublie de dîner ; aussi est-elle nuancée , bordée , huilée , à pièces emportées ; elle a un beau vase, ou un beau calice : il la contemple , il l'admire . Dieu et la nature sont en cela tout ce qu'il n'admire point ; il ne va pas plus loin que l'oignon de sa tulipe , qu'il ne livrerait pas pour mille écus, et qu'il donnera pour rien quand les tulipes seront négligées , et que les œillets auront prévalu Cet homme raisonnable , qui a une âme , qui a un culte et une religion, revient chez soi, fatigué, affamé , mais fort content de sa journée : il a vu des tulipes.
Parlez à cet autre de la richesse des moissons, d'une ample récolte , d'une bonne vendange ; il est curieux de fruits ; vous n'articulez pas, vous ne vous faites pas entendre : parlez-lui de figues et de melons ; dites que les poiriers rompent de fruits cette année, que les pêchers ont donné avec abondance ; c'est pour lui un idiome inconnu ; il s'attache aux seuls pruniers , il ne vous répond pas. Ne l'entretenez pas même des pruniers : il n'a de l'amour que pour une certaine espèce, toute autre que vous lui nommez le fait sourire et se moquer. 11 vous mène à l'arbre , cueille artistement celte prune exquise ; il l'ouvre , vous
ripais de diverses
i de tulipes. (N. E.
ET PARALLELES
en donne une moitié , et prend l'autre. Quelle chair ! dit-il ; goûtez-vous cela ? cela est divin ! voilà ce que vous ne trouverez pas ailleurs! Et là-dessus ses narines s'enflent, il cache avec peine sa joie et sa vanité , par quelques dehors de modestie. 0 l'homme divin en effet! homme qu'on ne peut jamais assez louer et admirer, homme dont il sera parlé dans plusieurs siècles ! Que je voie sa taille et son visage , pendant qu'il vit ! Que j'observe les traits et la contenance d'un homme qui, seul entre les mortels, possède une telle prune l
Un troisième que vous allez voir, vous parle des curieux ses confrères, et surtout de Diognète. « Je l'admire, dit-il, mais je le comprends moins que jamais. Pensez-vous qu'il cherche à s'instruire par les médailles , et qu'il les regarde comme des preuves parlantes de certains faits , et des monuments fixes et indubitables de l'ancienne histoire? Rien moins. Vous croyez peutêtre que la peine qu'il se donne pour recouvrer une tête vient du plaisir qu'il se fait de ne voir pas une suite d'empereurs interrompue? C'est encore moins. Diognète sait d'une médaille le fruste, le flou, et la fleur de coin * ; il a une tablette dont toutes les places sont garnies, à l'exception d'une seule; ce vide lui blesse la vue, et c'est précisément et à la lettre pour le remplir qu'il emploie son bien et sa vie. i
« Vous voulez , ajoute Démocède , voir mes estampes? «Et bientôt il les étale, et vous les montre. Vous en rencontrez une qui n'est ni noire , ni nette , ni dessinée , et d'ailleurs moins propre à être gardée dans un cabinet, qu'à tapisser un jour de fête le Petit-Pont ou la rue Neuve. Il convient qu'elle est mal gravée, plus mal dessinée ; mais il assure qu'elle est d'un Ralien qui a travaillé peu , qu'elle n'a presque pas été tirée, que c'est la seule qui soit en France de ce dessin, qu'il l'a achetée très-cher, et qu'il ne la changerait pas pour tout ce qu'il y a de meilleur. « J'ai , conlinuc-t-il , une sensible affliction , et qui m'obligera de renoncer aux estampes pour le reste de mes jours : j'ai tout Callot2, hormis une seule, qui n'est pas à la vérité de ses bons ouvrages ; au contraire, c'est une des moindres, mais qui achèverait Callot ; je travaille depuis vingt ans à recouvrer cette estampe , et je désespère enfin d'y réussir : cela est bien rude. »
Tel autre fait la satire de ces gens qui s'engagent , par inquiétude ou par curiosité , dans de
longs voyages ; qui ne font ni mémoires, ni relations ; qui ne portent point de tablettes ; qui vont pour voir, et qui ne voient pas , ou qui oublient ce qu'ils ont vu ; qui désirent seulement de connaître de nouvelles tours ou de nouveaux clochers , et de passer des rivières qu'on n'appelle ni la Seine, ni la Loire; qui sortent de leur patrie pour y retourner ; qui aiment à être absents ; qui veulent un jour être revenus de loin : et ce satirique parle juste et se fait écouter.
Mais quand il ajoute que les livres en apprennent plus que les voyages , et qu'il m'a fait comprendre par ses discours qu'il a une bibliothèque, je souhaite de la voir. Je vais trouver cet homme qui me reçoit dans une maison où, dès l'escalier, je tombe en faiblesse d'une odeur de maroquin noir dont ses livres sont tous couverts. 11 a beau me crier aux oreilles , pour me ranimer, qu'ils sont dorés sur tranche , ornés de filets d'or, et de la bonne édition ; me nommer les meilleurs l'un après l'autre; dire que sa galerie est remplie , à quelques endroits près , qui sont peints de manière qu'on croit voir de vrais livres arrangés sur des tablettes, et que l'œil s'y trompe; ajouter qu'il ne lit jamais , qu'il ne met pas le pied dans celte galerie, qu'il y viendra pour me faire plaisir ; je le remercie de sa complaisance, et ne veux , non plus que lui , visiter sa tannerie, qu'il appelle bibliothèque.
Un bourgeois aime les bâtiments ; il se fait bâtir un hôtel si beau , si riche et si orné , qu'il est inhabitable. Le maître , honteux de s'y; loger, ne pouvant peut-être se résoudre à le louer à un prince ou à un homme d'affaires , se retire au galetas , où il achève sa vie , pendant que l'enfilade et les planchers de rapport sont en proie aux Anglais et aux Allemands qui voyagent,^! qui viennent là du Palais-Royal , du palais L... G...5 et du Luxembourg. On heurte sans fin à cette belle porte ; tous demandent à voir la maison , et personne à voir monsieur.
Dipbile commence par un oiseau, et finit par mille. Sa maison n'en est pas infectée, mais empestée ; la cour , la salle , l'escalier , le vestibule , les chambres , le cabinet , tout est volière. Ce n'est plus un ramage , c'est un vacarme ; les vents d'automne et les eaux dans leurs plus grandes crues , ne font pas un bruit si perçant et si aigu; on ne s'entend non plus parler les uns les autres que dans ces chambres où il faut attendre, pour faire le compliment d'entrée, que les petits
i Le fruste sert a désigner la détérioration d'une médaille; une médaille fruste est une médaille usée, altérée, le flou , qui est aussi un terme de peinture, désigne la pureté et le joùt moelleux de la médaille, i.c coin est la matrice qui servait a donner l'empreinte a la pièce. (N. e ^
» Célèbre dessinateur français, dont l'œvro a été gravée. Une de ses compositions les plus connues est la Tentation de saint Antoine. (rt. E.)
s Le palais Lcsdiguicrcs. (H, B.)
CARACTÈRES OU PORTRAITS, ET PARALLÈLES
oiseaux dans son sommeil : ]
chiens aient aboyé. Ce n'est plus pour Diphile un agréable amusement ; c'est une affaire laborieuse, et à laquelle à peine il peut suffire.
Il passe les jours , ces jours qui échappent , et qui ne reviennent plus , à verser du grain et à netroyer des ordures. Il donne pension à un homme qui n'a point d'autre ministère que de siffler des serins au flageolet, et de faire couver des canaris. 11 est vrai que ce qu'il dépense d'un côté, il l'épargne de l'autre ; car ses enfants sont sans maître et sans éducation. Il se renferme le soir, fatigué de son propre plaisir , sans pouvoir jouir du moindre repos, que ses oiseaux ne reposent, et que ce petit peuple , qu'il n'aime que parce qu'il chante , ne cesse de chanter. Il retrouve ses
même il est oiseau, il est huppé, il gazouille, il perche, il rêve la nuit qu'il mue , ou qu'il couve.
Cet autre aime les insectes, il en fait tous les jours de nouvelles emplettes : c'est surtout le premier homme de l'Europe pour les papillons , il en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Quel temps prenez-vous pour lui rendre visite ! il est plongé dans une amère douleur , il a l'humeur noire , chagrine , et dont toute sa famille souffre : aussi a-t-h fait une perte irréparable. Approchez, regardez ce qu'il vous montre sur son doigt , qui n'a plus de vie , et qui vient d'expirer : c'est une chenille, et quelle chenille 1
IA BJICÏÈ1US,