‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 276 sur 649 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

POESIE

POESIE

L\ POÉSIE

PRECEPTES DU GENRE

Celle faculté brillante s'occupe moins du réel que du possible , plus étendu que le réel ; souvent même elle préfère au possible des fictions auxquelles on ne peut assigner de limites. Sa voix peuple les déserts , anime les êtres les plus insensibles, transporte d'un objet à l'autre les qualités et les couleurs qui servaient a les distinguer; et, par une suite de métamorphoses , nous entraîne dans le séjour des enchantements, dans ce monde idéal, où les poètes, oubliant la terre , s'oubliant eux-mêmes, n'ont plus de commerce qu'avec des intelligences d'un ordre supérieur.

C'est là qu'ils cueillent leurs vers dans les jardins des Muses, que les ruisseaux paisibles roulent j en leur faveur des ilôts de lait et de miel, qu'Apollon descend descieux pour leur remettre va lyre, qu'un souffle divin , éteignant tout à coup leur raison, les jette dans les convulsions du délire, et les force de parler le langage des dieux dont ils ne sont plus que les organes.

Il est des poêles qui sont en effet entraînés par cet enthousiasme qu'on appelle inspiration divine, fureur poétique. ./Eschyle, Pindare et tous nos ■grands poêles le ressentaient, puisqu'il domine encore dans leurs écrits. Qucdis-jc? Démoslhènc à la tribune, des particuliers dans la société, nous le font éprouver tous les jours. Ayez vousmême à peindre les transports ou les malheurs d'une de ces passions qui, parvenues à leur

comble , ne laissent plus à l'àme aucun sentiment de libre , il ne s'échappera de votre bouche et de vos yeux que des traits enflammés, et vos fréquents écarts passeront pour des accès de fureur ou de folie. Cependant vous n'aurez cédé qu'à la voix de la nature.

Celle chaleur, qui doit animer toutes les productions de l'esprit , se développe dans la poésie avec plus ou moins d'intensité , suivant que le sujet exige plus ou moins de mouvement, suivant que l'auteur possède plus ou moins ce talent sublime qui se prèle aisément aux caractères des passions , ou ce sentiment profond , qui tout à coup s'allume dans son cœur et se communique rapidement aux noires. Ces deux qualités ne sont pas toujours réunies. J'ai connu un poète de Syracuse qui ne faisait jamais de si beaux vers que lorsqu'un violent enthousiasme le mettait hors de lui-même.

La poésie a sa marche et sa langue particulières. Dans l'épopée et la tragédie , elle imite une grande action dont elle lie toutes les parties à son gré , altérant les faits connus, en ajoutant d'autres qui augmentent l'intérêt, les relevant, tantôt au moyen des incidents merveilleux , tantôt par les charmes variés de la diction , ou par la beauté des pensées cl des sentiments. Souvent la fable , c'est-à-dire la manière de disposer l'action, coûte plus et fait plus d'honneur au poète que la composition même des vers.

Le» autres genres de poésie n'exigent pas de lui une construction si puiiblc , mais toujours clou il

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montrer une sorte dinvcntrons donner par des fictions neuves un esprit de vie à tout ce ''u'il touche , nous pénétrer de sa flamme , et ne jamais oublier que , suivant Simonide , la poésie est une peinture parlante, comme la peinture est une poésie muette.

J'ai dit que la poésie avait une langue particulière. Dans les partages qui se sont faits entre elle et la prose , elle est convenue de ne se montrer qu'avec une parure très-riche, ou du moins trèsélégante , et l'on a remis entre ses mains toutes les couleurs de la nature, avec l'obligation d'en user sans cesse , et l'espérance du pardon , si elle on abuse quelquefois.

Elle a réuni à son domaine quantité de mots interdits à la prose , d'autres qu'elle allonge ou raccourcit , soit par l'addition , soit par le retranchement d'une lettre ou d'une syllabe. Elle a le pouvoir d'en produire de nouveaux , et le privilège presque exclusif d'employer ceux qui ne sont plus en usage , ou qui ne le sont que dans un pays étranger , d'en identifier plusieurs dans un seul , de les disposer dans un ordre inconnu jusqu'alors, et de prendre toutes les licences qui distinguent l'élocution poétique du langage ordinaire.

Les facilités accordées au génie s'étendent sur tous les instruments qui secondent ses opérations. De là ces formes nombreuses que les vers ont reçues de ses mains , et qui toutes ont un caractère indiqué par la nature. Le vers héroïque marche avec une majesté imposante : on l'a destiné à l'épopée ; l'ïambe revient souvent dans la conversation : la poésie dramatique l'emploie souvent avec succès. D'autres formes s'assortissent mieux aux chants accompagnés de danses ; elles se sont appliquées sans efforts aux odes et aux hymnes. C'est ainsi que les poètes ont multiplié les moyens de plaire.

Barthélémy. Voyage d'Anachnrsis.

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