‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 278 sur 649 · MANIERE DE LIRE LES VERS · texte numérisé non relu

MANIERE DE LIRE LES VERS

Arrête, sot lecteur, dont la triste manie Détruit de nos accords la savante harmonie:

Arrête, par pitié! Quel funeste travers, En dépit d'Apollon , le fait lire des vers?

Ah! si ta voix ingrate ou languit, ou détonne, Ou traîna avec lenteur son fausset monotone; Si du feu du génie en nos vers ullumé N'élincelle jamais ton œil inanimé; Si ta lecture enfin, dolente psalmodie, Ne dit rien , ne peint rien à mon Ame engourdie , Cesse, ou laisse-moi fuir. Ton regard abattu Du regard de Méduse a la triste vertu. L'auditeur qu'ont glacé tes sens et ta présence, Croit subir le supplice inventé par Mézence : C'est un vivant qu'on lie au cadavre d'un mort: Attentif à la voix, Phébus même s'endort; Sa défaillante main laisse tomber sa lyre.

C'est peu d'aimer les vers, il les faut savoir lire ; 11 faut avoir appris cet art mélodieux De parler dignement le langage des dieux; Cet art, qui, par les tons des phrases cadencées, Donne de l'harmonie et du nombre aux pensées : Cet art de déclamer, dont le charme vainqueur Assujettit l'oreille et subjugue le cœur. [strophe?

« D'où vient , me diras-tu , cette brusque apo- Lisant pour m'éclairer, je lis en philosophe. Plus un écrit est beau, moins il a besoin d'art, Et le teint de Venus peut se passer de fard. L'harmonieux débit que ta muse me vante Ne séduisit jamais une oreille savante.

De celle illusion qu'un autre soit épris; Mais la vérité nue a pour moi plus de prix. »

Hé quoi! d'une lecture insipide et glacée Tu prétends attrister mon oreille lassée ! Quoi ! traître! à les cotés tu prétends m'enchaîneri A loisir, en détail, tu veux m'assassiner; Dans les longs bâillements et les vapeurs mortelles Ensevelir l'honneur des œuvres les plus belles; El toujours méthodique, el toujours concerté, Des élans d'un auteur abaisser la fierté, Tomber quand il s'élève, et ramper quand il vole!

Ah! gardfe pour toi seullon scrupule frivole: Sois captif dans le cercle obscur et limité Qui fut tracé des mains de l'uniformité; Aux lois de ton compas asservis Melpomène, Et la douleur de Phèdre, et l'amour de Chimène ; Ravale à ton niveau l'essor audacieux De l'oiseau du tonnerre égaré dans les cieux; Meurs d'ennui , j'y consens : sois barbare à ton aise; Mais ne m'accable pas sous un joug qui me pèse ; N'exige pas du moins, insensible lecteur, Que jamais je me plie à ton goût destructeur. Va, d'un débit heureux l'innocente imposture, Sans la défigurer, embellit la nature, Et les trails que la Muse éternise en ses chants, Récités avec art, en seront plus touchants : Ils laisseront dans l'âme une trace durable, Du génie éloquent empreinte inaltérable, Et rien ne plaira plus à tous les goûts divers, Qu'un organe flatleur déclamant de beaux vers. Jadis on les chantait : les annales antiques De Moïse et d'Orphée exaltent les cantiques. Te faut-il rappeler ces prodiges connus? Ces rochers attentifs à la voix de Lfnus? Et Sparte qui s'éveille aux accents de Tvrtée? EtTerpandre apaisant la foule révoltée l? Les poètes divins, maîtres des nations, Savaient noter alors l'accent des passions. L'âme était adoucie el l'oreille charmée,

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POÉSIE

Et même des tyrans la rage désarmée.

Ce fui l'atlrait'des vers qui lit aimer les lois. '

L'art de les déclamer fut le talent des rois.

Les dieux même, les dieux, par la voix des oracles .

De cet art enchanteur consacraient les miracles.

Chez les fils de Cadmus, peuples ingénieux, Que les sons de la lyre étaient harmonieux ! Que, dans ces beaux climats, l'exacte prosodie Aux chansons des Neuf Sœurs prêtait de mélodie! On voyait, à côté des dactyles volants, Le spondée allongé se traîner à pas lents. Chaque mot chez les Grecs , amants de la mesure , Se pliait de lui-même aux lois de la césure. Chaque genre eut son rhythme. En vers majestueux L'épopée entonna ses récits fastueux.

La modeste élégie eut recours au distique ;

Archiloque s'arma de l'ïambe caustique.

A des mètres divers , Alcée , Anacréon , Prêtèrent leur génie , et leur gloire , et leur nom.

Pour nous, enfants des Goths, Apollon plus aval A dédaigné longtemps notre jargon barbare. Ce jargon s'est poli : les Muses, sur nos bords, Ont d'une mine ingrate arraché des trésors. 0 Racine ! ô Boileau ! votre savante audace Fait parler notre langue aux échos du Parnasse; Ce rebelle instrument rend des accents flatteurs; Vouspeignez la nature en sons imitateurs, Tantôt doux et légers, tantôt pesants et graves; Votre Apollon est libre au milieu des entraves; Et l'oreille, attentive au charme de vos vers, Croit de Virgile même entendre les concerts.

FRANÇOIS DE NEUl'CIUTKÀtJ

NARRATIONS

Soyez vif et pressé dans vos narrations. coileau. Arlpoit., cli. m.

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