‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 277 sur 649 · MANIERE DE FAIRE LES VERS · texte numérisé non relu

MANIERE DE FAIRE LES VERS

quelque sujet qu'on traite, ou plaisant ou sublime, Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime : L'un l'autre vainement ils semblent se haïr; La rime est une esclave, et ne doit qu'obéir : Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue, L'esprit à* la trouver aisément s'habitue. Au joug de la raison sans peine elle fléchit, Et, loin de la gêner, la sert et l'enrichit. Mais, lorsqu'on la néglige , elle devient rebelle; Et, pour la rattraper, le sens court après elle. Aimez donc la raison ; que toujours vos écrils Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix. La plupart, emportés d'une fougue insensée, [sée. Toujours loin du droit sens vont chercher leur pen- Ils croiraient s'abaisserdans leurs vers monstrueux, S'ils pensaienteequ'un autrea pu penser comme eux. Évitons ces excès : laissons à l'Italie De tous ces faux brillants l'éclatante folie.

Tout doit tendre au bon sens ; mais, pour y parvenir. Le chemin est glissant et pénible à tenir : Pour peu qu'on s'en écarte, aussitôt on se noie. La raison, pour marcher, n'a souvent qu'une voie. Un auteur, quelquefois trop plein de son objet, Jamais sans l'épuiser n'abandonne un sujet. Fuyez de ces auteurs l'abondance stérile, Et ne vous chargez point d'un détail inutile. Tout ce qu'on dit de trop est fade et rebutant: L'esprit rassasié le rejette à l'instant. Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire. Souvent la peur d'un mal nous conduitdans un pire. Un vers était trop faible , et vous le rendez dur. J'évite d'être long, et je deviens obscur. L'un n'est point trop fardé, mais sa muse est trop nue; L'autre a peur de ramper, il se perd dans la nue. Voulez-vous du public mériter les amours, Sans cesse en écrivant variez vos discours. Un style trop égal, et toujours uniforme, En vain brille à nos yeux, il faut qu'il nous endorme On lit peu ces auteurs nés pour nous ennuyer , Qui toujours sur un ton semblent psalmodier.

Heureux qui dans ses vers sait, d'une voix légère. Passer du grave au doux , du plaisant au sévère ! Son livre, aimé du ciel, et chéri des lecteurs, Est souvent chez Darbin entouré d'acheteurs.

Quoi que vous écriviez, évitez la bassesse : Le style le moins noble a pourtant sa noblesse. Au mépris du bon sens , le burlesque eifronté Trompa les yeux d'abord , plut par sa nouveauté. Que ce style jamais ne souille votre ouvrage. Imitez de Marot l'élégant badinage, Et laissez le burlesque aux plaisants du Pont-Neuf.

Mais n'allez point aussi , sur les pas de Brébeuf , Même en une Pharsale, entasser sur les rives De morts et demourants cent montagnes plaintives !. Prenez mieux votre ton. Soyez simple avec art, Sublime sans orgueil, agréable sans fard.

N'offrez rien au lecteur que ce qui peut lui plaire: Ayez pour la cadence une oreille sévère. Que toujours dans vos vers le sens, coupant les mot», Suspende l'hémistiche, en marque le repos.

Gardez qu'une voyelle, à courir trop hâtée, Ne soit d'une voyelle en son chemin heurtée.

Il est un heureux choix de mots harmonieux ; Fuyez des mauvais sons le concours odieux. Le vers le mieux rempli , la plus noble pensée, Ne peut plaire à l'esprit quand l'oreille est blessée

Durant les premiers ans du Parnasse françois, Le caprice tout seul faisait toutes les lois. Enffo Malherbe vint, et le premier en France Fit sentir dans les vers une juste cadence; ïïun mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la Muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain la langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée. Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber. Tout reconnut ses lois , et ce guide fidèle Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle. Marchez donc sur ses pas; aimez sa pureté , Et de son tour heureux imitez la clarté. Si le sens de vos vers tarde à se faire entendre , Mon esprit aussitôt commence à se détendre,

11 y a dans la Pharsale de Lucain, traduilc par Bicbeuf , Vil :

De mourants et de morts cent montagnes plaintives , D'un sans; impétueux eenl vagues fugitives, etc. <N.E.)

POÉSIE

Et, ôp xo* vains discours prompt a se détacher, Ne suit point un auteur qu'il faut toujours chercher.

Il est certains esprits dont les sombres pensées Sont d'un nuage épais toujours embarrassées : Le jour de la raison ne le saurait percer. Avant donc que d'écrire, apprenez à penser. Selon que notre idée est plus ou moins obscure, L'expression la suit , ou moins nette, ou plus pure : Ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement , Et les mots , pour le dire, arrivent aisément.

Surtout qu'en vos écrits la langue révérée, Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée; En vain vous nie frappez d'un son mélodieux, Si le terme est impropre ou le tour vicieux : Mon esprit n'admet point un pompeux barbarisme, Ni d'un vers ampoulé l'orgueilleux solécisme : Sans la langue, en un mot, l'auteur le plus divin Est toujours, quoi qu'il fasse, un méchant écrivain.

Travaillez à loisir, quelque ordre qui vous presse, Et ne vous piquez point d'une folle vitesse : Un style si rapide, et qui court en rimant, Marque moins trop d'esprit que peude jugement, l'aime mieux un ruisseau qui, sur la molle arène, Dans un pré plein de fleurs lentement se promène, Qu'un torrent débordé , qui d'un cours orageux Roule, plein de gravier, sur un terrain fangeux. Hâtez-vous lentement ; et, sans perdre courage, Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Polissez-le sans cesse, et le repolissez : Ajoutez quelquefois , et souvent effacez. C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent , Des traits d'esprit semés de temps en temps pétillent. Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu ; Que le début, la fin, répondent au milieu; Que d'un art délicat les pièces assorties N'y forment qu'un seul tout de diverses parties; Que jamais du sujet le discours s'écarlanl N'aille chercher trop loin quelque mot éclatant.

Craignez-vous pour vos vers la censure publique? Soyez-vous à vous-même un sévère critique : L'ignorance toujours est prêle à s'admirer. Faites-vous des amis prompts à vous censurer ; Qu'ils soient de vos écrits les confidents sincères , Et de tous vos défauts les zélés adversaires. Dépouillez devant eux l'arrogance d'auteur; Mais sachez de l'ami discerner le flatteur : [joue; rel vous sembie applaudir , qui vous raille et vous Aimez qu'on vous conseille, et non pas qu'on vous Un flatteur aussitôt cherche à se récrier. [loue.

Chaque vers qu'il entend le fait extasier, rout est charmant, divin; aucun mot ne le blesse : 11 trépigne de joie; il pleure de tendresse; Il vous comble partout d'éloges fastueux : »

La vérité n'a point cet air impétueux.

Un sage ami, toujours rigoureux, inflexible, Sur vos fautes jamais ne vous laisse paisible. Il ne pardonne point les endroits négligés ; Il renvoie en leur lieu les vers mal arrangés, (1 réprime des mots l'ambitieuse emphase : Ici le sens le choque , et plus loin c'est la phrase ; Votre construction semble un peu s'obscurcir; Ce terme est équivoque, il le faut éclaircir. C'est ainsi que vous parle un ami véritable.

boilkau. Artpoet-, chant |tr.

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