‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 289 sur 649 · LE MEUNIER SANS-SOUCI · texte numérisé non relu

LE MEUNIER SANS-SOUCI

L'homme est, dans ses écarts, un étrange problème. Qui de nous en tout temps est fidèle à soi-même? Le commun caractère est de n'en point avoir: Le matin incrédule, on est dévot le soir. Tel s'élève et s'abaisse, au gré de l'atmosphère, Le liquide mêlai balancé sous le verre. L'homme est bien variable; et ces malheureux rois, Dont on dit tant de mal , ont du bon quelquefois. J'en conviendrai sans peine , et ferai mieux encore ; J'en citerai pour preuve un trait qui les honore : 11 est de ce héros, de Frédéric second , Qui, tout roi qu'il était, fut un penseur profond, Redouté de l'Autriche, envié dans Versailles, Cultivant les beaux-aris au sortir des batailles, D'un royaume nouveau la gloire et le soutien, Grand rôi , bon philosophe, et fort mauvais chrétien,

11 voulait se construire un agréable asile , Où, loin d'une étiquette arrogante et futile , Il pût non végéter, boire et courir des cerfs , Mais des faibles humains méditer les travers, Et, mêlant la sagesse à la plaisanterie, Souper avec d'Argens, Voltaire et Lameltrie2.

Sur le riant coteau par le prince choisi S'élevait le moulin du meunier Sans-Souci. Le vendeur de farine avait pour habitude D'y vivre au jour le jour, exempt d'inquiétude; Et, de quelque côté que vint souiller le vent, II y tournait son aile , et s'endormait content.

Fort bien achalandé, grâce à son caractère, Le moulin prit le nom de son propriétaire; Et des hameaux voisins, les filles, les garçons Allaient à Sans-Souci pour danser aux chansons. Sans-Souci!... ce doux nom d'un favorable augure Devait plaire aux amis des dogmes d'Epicure. Frédéric le trouva conforme à ses projets, Et du nom d'un moulin honora son palais.

Hélas ! est-ce une loi sur notre pauvre terre Que toujours deux voisins auront entre eux la guerre; Que la soif d'envahir et d'étendre ses droits Tourmentera toujours les meuniers et les rois? En celte occasion le roi fut le moins sage; Il lorgna du voisin le modeste héritage.

Ou avait fait des plans , fort beaux sur le Où le chelif enclos se perdait lotit enlier. | Il fallait, sans cela, renoncer à la.vue, Rétrécir les jardins, et masquer l'avenue.

Des bâtiments royaux l'ordinaire intendant Fil venir le meunier, et d'un ton important : ail nous faut ton mouli u;que veux- tu qu'on t'en donne?

•râleur, connu par plusieurs ouvrages sur I» médecine et métaphysique, i c roi de Prusse estimait bu jui> l'uu et mlrc.iN.K.l

NA1UIATI0NS.

— Rien du tout ; car j'entends ne le vendre à per-

sonne.

Il vous faul est fort bon... mon moulin est à moi... Tout aussi bien, au moins, que la Prusse est au roi.

— Allons, Ion dernier mot, bonhomme, et prends-

[y garde.

— Faut-il vous parler clair? — Oui. — C'est que je

[le garde :

Voilà mon dernier mot. d Ce refus effronté Avec un grand scandale au prince est raconté. M mande près de lui le meunier indocile ; Presse, flatte, promet; ce fut peine inutile, Sans-Snuci s'obstinait, s Entendez la raison, ■Sire, je ne peux pas vous vendre ma maison : Mon vieux père y mourut, mon iils y vient de naître; C'est mon Potstlain, à moi. Je suis tranchant peut être: Ne Pêtes-vous jamais ? Tenez , mille ducats , Au bout de vos discours , ne me tenteraient pas. Il faut vous en passer, je l'ai dit, j'y persiste. »

Les rois malaisément souffrent qu'on leur résiste. Frédéric , un moment par l'humeur emporté : i Parbleu ! de ton moulin c'est bien être entêté ; le suis bon de vouloir l'engager à le vendre : Sais-tuque , sans payer, je pourrais bien le prendre ? Je suis le maître. — Vous!... de prendre mon moulin? Oui; si nous n'avions pas des juges à Berlin, j-

Le monarque, à ce mot, revint de son caprice. Charmé que sous son règne on crût à la justice, Il rit, et se tournant vers quelques courtisans : «Ma foi, messieurs,je crois qu'il faut changer nos plans. aYoisin , garde ton bien ; j'aime fort ta réplique.»

Qu'aurait-on fait de mieux dans une république? Le plus sûr est pourtant de ne pas s'y lier : Ce même Frédéric, juste envers un meunier, Se permit maintes fois telle autre fantaisie : Témoin ce certain jour qu'il prit la Silésie; Qu'à peine sur le trône, avide de lauriers, ' Épris du vain renom qui séduit les guerriers, Il mit l'Europe en feu. Ce sont là jeux de prince ; On respecte un moulin, on vole une province.

ANDRIIU'X.

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