‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 296 sur 649 · MOUT DE COLIGNY · texte numérisé non relu

MOUT DE COLIGNY

Cependant tout s'apprête , et l'heure est arrivée Qu'au fatal dénotaient la reine a réservée. Le signal est donné sans tumulte et sans bruit; C'était à la faveur des ombres de la nuit. De ce mois malheureux l'inégale courrière1 Semblait cacher d'effroi sa tremblante lumière; Coligny languissait dans les bras du repos, Et le sommeil trompeur lui versait ses pavots.

Soudain de mille cris le bruit épouvantable, Vient arracher ses sens à ce calme agréable. Il se lève, il regarde ; il voit de tous côtés Courir des assassins à pas précipités; 11 voit briller partout les flambeaux et les armes; Son palais embrasé, tout un peuple en alarmes;

es serviteurs sanglants , dans la flamme étouffés; Les meurtriers en foule au carnage échauffés , Criant à haute voix: a Qu'on n'épargne personne; C'est Dieu, c'est Médicis , c'est le roi qui l'ordonne !;

Il entend retentir le nom de Coligny : 1 aperçoit de loin le jeune Téligny, Téligny dont l'amour a mérité sa tille, L'espoir de son parti , l'honneur de sa famille, Qui, sanglant, déchiré, traîné par des soldats, Lui demandait vengeance, et lui tendait les bras. Le héros malheureux, sans armes, sans défense, Voyant qu'il faut périr, et périr sans vengeance , Voulut mourir du moins comme il avait vécu ,

vec toute sa gloire et toute sa vertu. Déjà des assassins la nombreuse cohorte Du salon qui l'enferme allait briser la porte; Il leur ouvre lui-même, et se montre à leurs yeux , Avec cet œil serein, ce front majestueux Tel que, dans les combats, maître de son courage,

1 te massacre de la S.iirit-Rarlliélemy eut lieu dans la nuit du Î3 au 24 août 1572. L'amiral de Coligny fut une des plus illustres victimes des vengeances de Chartes IX, çidç Ca'-'jevlne de Médicis, (N. E,î

Tranquille, 11 arrêtait ou pressait le carn&nfe.

A cet air vénérable, à cei auguste aspect, Les meurtriers surpris sont saisis de respect; Une force inconnue a suspendu leur rage. « Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage, Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancs, Que le sort des combats respecta quarante ans. Frappez, ne craignez rien : Coligny vous pardonne; Ma vie est peu de chose , et je vous l'abandonne; J'eusse aimémieux la perdre en combattant pourvous.i Ces tigres, à ces mots , tombent à ses genoux : L'un, saisi d'épouvante, abandonne ses armes; L'autre embrasse ses pieds qu'il trempe de ses larmes5; El de ses assassins ce grand homme entouré, Semblait un roi puissant par son peuple adoré..

Besme, qui dans la cour attendait sa victime, Monte, accourt, indigné qu'on diffère son crime, Des assassins trop lents il veut hâter les coups * Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous. A cet objet louchant lui seul est inflexible; Lui seul, à la pitié toujours inaccessible, Aurait cru faire un crime, et trahir Médicis, Si du moindre remords il se sentait surpris. A travers les soldats il court d'un pas rapide; Coligny l'attendait d'un visage intrépide : El bientôt dans le flanc ce monstre furieux Lui plonge son épée en détournant les yeux, De peur que d'un coup d'œil cet auguste visage Ne fit trembler son bras , et glaçât son courage.

Du plus grand des Français tel fut le triste sort t On l'insulte , on l'outrage encore après sa mort. Son corps percé de coups, privé de sépulture, Des oiseaux dévorants fut l'indigne pâture, Et l'on porta sa tête aux pieds de Médicis : Conquête digne d'elle et digne de son lils 1 Médicis la reçut avec indifférence, Sans paraître jouir du fruit de sa vengeance. Sans remords , sans plaisir, maîtresse de ses sens^ Et comme accoutumée à de pareils présents.

voltaibe. Henriade, chant il.

Page 1