‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 34 sur 649 · MALDONATA, OU LA LIONNE RECONNAISSANTE · texte numérisé non relu

MALDONATA, OU LA LIONNE RECONNAISSANTE

Les Espagnols avaient fondé Buénos-Ayres en 1535. La nouvelle colonie manqua bientôt de vivres : tous ceux qui se permettaient d'en aller chercher étaient massacrés par les sauvages , et l'on se vit réduit à défendre , sous peine de la vie, de sortir de l'enceinte du nouvel établissement. Une femme , à qui la faim sans doute avait donné le courage de braver la mort, trompa la vigilance des gardes qu'on avait établis autour de la colonie pour la garantir des dangers où elle se trouvait par la famine. Maldonata (c'était le nom de la transfuge), après avoir erré quelque temps dans des routes inconnues et désertes, entra dans une caverne pour s'y reposer de ses l'alignes. Quelle fut sa terreur d'y rencontrer une lionne, et sa surprise quand elle vit celte bêle formidable s'approcher d'elle d'un air à demi tremblant la caresser et lui lécher les mains avec des cris de

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douleur plus propres à l'attendrir qu'à l'effrayer ! L'Espagnole s'aperçut bientôt que la lionne était pleine, et que ses gémissements étaient le langage d'une mère qui réclamait du secours pour la délivrer de son fardeau. Maldonata aida la nature dans le moment douloureux où elle semble n'accorder qu'à regret à tous les êtres naissants le jour et cette vie qu'elle leur laisse respirer si peu de temps. La lionne , heureusement délivrée , va bientôt chercher une nourriture abondante , et l'apporte aux pieds de sa bienfaitrice : celle-ci la partageait chaque jour avec les jeunes lionceaux qui , nés par ses soins et élevés avec elle , semblaient reconnaître, par des jeux et des morsures innocentes , un bienfait que leur mère payait de ses plus tendres empressements. Mais, quand l'âge leur eut donné l'instinct de chercher eux-mêmes leur proie, avec la force de l'atteindre et de la dévorer, cette famille se dispersa dans les bois ; et la lionne , que la tendresse maternelle ne rappelait plus dans sa caverne , disparut elle-même , et s'égara dans un désert que la faim dépeuplait chaque jour. Maldonata, seule et sans subsistance, se vit réduite à s'éloigner d'un antre redoutable à tant d'êtres vivants , mais dont sa pitié avait su lui faire un asile. Cette femme , privée avec douleur d'une sociétéchérie, ne fut pas longtemps errante, sans tomber entre les mains des sauvages indiens. Une lionne l'avait nourrie , des hommes la firent esclave ! Bientôt après elle fut reprise par les Espagnols , qui la ramenèrent à Buénos-Ayres. Le commandant , plus féroce lui seul que les lions et les sauvages , ne la crut pas sans doute assez punie de son évasion par les dangers et les maux qu'elle avait essuyés; le barbare ordonna qu'elle fût attachée à un arbre au milieu d'un bois , «=pour y mourir de faim, ou devenir la pâture des monstres dévorants. Deux jours après, quelques soldats allèrent savoir la destinée de cette malheureuse victime. Ils la trouvèrent pleine de vie au milieu de tigres affamés qui , la gueule ouverte sur cette proie, n'osaient approcher devant une lionne couchée à ses pieds avec des lionceaux. Ce spectacle frappa tellement les soldats, qu'ils en étaient immobiles d'attendrissement et de frayeur. La lionne, en les voyant, s'éloigna de l'arbre comme pour leur laisser la liberté dedélier sa bienfaitrice. Mais , quand ils voulurent l'emmener avec eux , l'animal vint à pas lents, confirmer par des caresses et de doux gémissements les prodiges de reconnaissance que celle femme racontait à ses libérateurs. La lionne suivit quelque temps les traces de l'Espagnole avec ses lionceaux , donnant toutes les marques de respect et d'une véritable douleur qu'une famille fait éclater quand elle accompagne jusqu'au vaisseau un père ou un fils rhéri qui s'embarque d'un port de l'Europe pour

le nouveau monde, d'où peut-être il ne reviendra jamais. Le commandant , instruit de toute l'aventure par ses soldats , et ramené par un monstre des bois aux sentiments de l'humanité que son cœur farouche avait dépouillés sans doute en passant les mers , laissa vivre une femme que le ciel avait si visiblement protégée. -

BAYNAL. Histoire philosophique des établissements des Européens dans les Indes.

COMGAT DU TAUREAU.

Au milieu du champ est un vaste cirque envi» ronné de nombreux gradins : c'est là que l'auguste reine , habile dans cet art si doux de gagner les coeurs de son peuple en s'occupant de ses plaisirs, invite souvent ses guerriers au spectacle le plus chéri des Espagnols. Là, les jeunes chefs, sans cuirasse , vêtus d'un simple habit de soie , armés seulement d'une lance , viennent , sur de rapides coursiers, attaquer et vaincre des taureaux sauvages. Des soldats à pied , plus légers encore, les cheveux enveloppés dans des réseaux, tiennent d'une main un voile de pourpre, de l'autre des lances aiguës. L'alcade proclame la loi de ne secourir aucun combattant , de ne leur laisser d'autres armes que la lance pour immoler, le voile de pourpre pour se défendre. Les rois , entourés de leur cour, président à ces jeux sanglants; et l'armée entière, occupant les immenses amphithéâtres , témoigne par des cris de joie, par des transports de plaisir et d'ivresse , quel est son amour effréné pour ces antiques combats.

Le signal se donne , la barrière s'ouvre, le taureau s'élance au milieu du cirque ; mais , au bruit de mille farfares , aux cris , à la vue des spectateurs, il s'arrête , inquiet et troublé : ses naseaux fument ; ses regards brûlants errent sur les amphithéâtres ; il semble également en proie à la surprise, à la fureur. Tout à coup il se précipite sur un cavalier qui le blessé, et fuit rapidement à l'autre bout. Le taureau s'irrite, le poursuit de près, frappe à coups redoublés la terre, et fond sur le voile éclatant que lui présente un combattant à pied. L'adroit Espagnol , dans le même instant, évite à la fois sa rencontre, suspend à ses cornes le voile léger, et lui darde une flèche aiguë qui de nouveau fait couler son sang. Percé bientôt de toutes les lances, blessé de ces traits pénélranls dont le fer courbé reste dans la plaie, l'animal bondit dans l'arène, pousse d'horribles mugissements, s'agite en parcourant le cirque, secoue les flèches nombreuses enfoncées dans son large cou , fait voler ensemble les cailloux broyés, les lambeaux de pourpre sanglants , les flots d'écume rougie, et tombe enfin épuisé d'efforts, de colère et de douleur.

FLOHUN. Gonzalve de Cordouc , liv. v

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