‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 36 sur 649 · MORT DE "ATEL · texte numérisé non relu

MORT DE "ATEL

Le roi arriva jeudi au soir * ; la promenade, lu collation dans un lieu tapissé de jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa; il y eut quelques tables où le rôti manqua , à cause de plusieurs

«A Chantilly, liaison de campagne <ln prince de CondO , chez qui le roi «levait passer quelques jours. Valel était le maître d'hôtel, et Gourvllle, l'inlrndant du prince. (N. e.)

dîners auxquels on ne s'était point attendu. Cela saisit Vatel ; il dit plusieurs fois : « Je suis perdu « d'honneur; voici une affaire que je ne suppor- « terai pas. • Il dit à Gourville : < La tête me « tourne; il y a douze nuits que je n'ai dormi; t aidez-moi à donner des ordres. » Gourville le soulagea en ce qu'il put. Le rôti qui avait manqué, non pas à la table du roi, mais à la vingt-cinquième, lui revenait toujours à l'esprit. Gourville le dit à M. le prince. M. le prince alla jusque dans la chambre de Valel, et lui dit: i Vatel, « tout va bien; rien n'était plus beau que le « souper du roi. ^ Il répondit : « Monseigneur, « votre bonté m'achève, je sais que le rôti a s manqué à deux tables. » — i Point du tout, < dit M. le prince, ne vous fâchez point; tout va « bien. » Minuit vient : le feu d'artifice ne réussit point, il fut couvert d'un nuage; il coûtait seize mille francs. A quatre heures du matin , Vatel s'en va partout; il trouve tout endormi. Il rencontre un petit pourvoyeur, qui lui apporlaitseulement deux charges de marée. Il lui demande: « Est-ce là tout? t — Oui, mons'eur. ^ Il ne savait pas que Vatel avait envoyé à tous les ports de mer. Vatel attend quelque temps ; les autres pourvoyeurs ne vinrent point. Sa tête s'échauffait; il crut qu'il n'y aurait point d'autre marée. 11 trouva Gourville; il lui dit : « Monsieur, je ne « survivrai point à cet affront-ci. » Gourville se moqua de lui. Vatel monte à sa chambre, met son épée contre la porte, et se la passe au travers du cœur, mais ce ne fut qu'au troisième coup (car il s'en donna deux qui n'étaient pas mortels) qu'il tomba mort. La marée cependant arrive de tous côtés, on cherche Vatel pour la distribuer; on va à sa chambre, on heurte , on enfonce la porte, on le trouve noyé dans son sang. On court à M. le prince, qui fut au désespoir. M. le duc pleura; c'était sur Vatel que tournait tout son voyage de Bourgogne. M. le prince le dit au roi fort tristement. On dit que c'était à force d'avoir de l'honneur à sa manière. On le loua fort; on loua et blâma son courage.

M">= de sÉvic.NÉ. Lettres.

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