‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 37 sur 649 · CALME AU MILIEU DE L'OCÉAN · texte numérisé non relu

CALME AU MILIEU DE L'OCÉAN

Dix fois le soleil fit son tour sans que le vent fût apaisé. Il tombe enfin, et bientôt après un calme profond luisuccède. Les ondes, violemment émues, se balancent longtemps encore après que le vent a cessé. Mais insensiblement leurs sillons s'aplanissent; et, sur une mer immobile, le navire, comme enchaîné, cherche inutilement dans les airs un souille qui l'ébranlé; la voile, cent fois déployée, retombe cent fois sur les mais. L'onde, le ciel, un horizon vague, où la vue a

NARRATIONS

beau s'enfoncer, dans l'abîme de l'étendue un vide profond et sans bornes , le silence et l'immensité, voilà ce que présente aux matelots ce triste et fatal hémisphère. Consternés et glacés d'effroi, ils demandent au ciel des orages et des tempêtes; et le ciel, devenu d'airain comme la mer, ne leur offre de toutes parts qu'une affreuse sérénité. Les jours, les nuits s'écoulent dans ce repos funeste: ce soleil, dont l'éclat naissant ranime et réjouit la terre, ces étoiles, dont les nochers aiment à voir briller les feux étincelants , ce liquide cristal des eaux, qu'avec tant de plaisir nous contemplons du rivage, lorsqu'il réfléchit la lumière et répète l'azur des cieux, ne forment plus qu'un spectacle funeste; et tout ce qui, dans la nature, annonce la paix et la joie, ne porte ici que l'épouvante, et ne présage que la mort.

Cependant les vivres s'épuisent ; on les réduit , on les dispense d'une main avare et sévère. La nature, qui voit tarir les sources de la vie, en devient plus avide ; et plus les ressources diminuent, plus on sent croître les besoins. A la disette enfin succède la famine, fléau terrible sur la terre, mais plus terrible mille fois sur le vaste abîme des eaux; car au moins sur la terre quelque lueur d'espérance peut abuser la douleur et soutenir le courage; mais au milieu d'une mer immense, solitaire, et environné du néant, l'homme, dans l'abandon de toute la nature , n'a pas même l'illusion pour le sauver du désespoir : il voit comme un abîme l'espace épouvantable qui l'éloigné de tout secours ; sa pensée et ses vœux s'y perdent ; la voix même de l'espérance ne peut arriver jusqu'à lui.

Les premiers accès de la faim se font sentir sur le vaisseau : cruelle alternative de douleur et de rage, où l'on vit des malheureux, étendus sur les bancs, lever les mains vers le ciel, avec des plaintes lamentables, ou courir, éperdus et furieux, de la proue à la poupe, et demander au moins que la mort vînt finir leurs maux !

MARMONTF.L. Les Incas- SÏMPTÔMES ET RAVAGES D'UN OURAGAN A L'iLE-DE-FRANCE.

Un de ces étés qui désolent de temps à autre les terres situées entre les tropiques vint étendre ici ses ravages. C'était vers la fin de décembre, lorsque le soleil au Capricorne échauffe, pendant trois semaines, l'Ile-de-France de ses feux verticaux. Le vent du sud-est, qui y règne presque toute l'année, n'y soufflait plus. De longs tourbillons de poussière s'élevaient sur les chemins et restaient suspendus en l'air. La terre se fendait de toutes parts; l'herbe était brûlée, des exhalaisons

i Voyez les Narrations et Descriptions d'orages, en prose cl en vers.

chaudes sortaient du flanc des montagnes, et la plupart de leurs ruisseaux étaient desséchés. Aucun nuage ne venait du côté de la mer. Seulement, pendant le jour, des vapeurs rousses s'élevaient de dessus ses plaines, et paraissaient, au coucher du soleil, comme les flammes d'un incendie. La nuit même n'apportait aucun rafraîchissement à l'atmosphère embrasée. L'orbe de la lune tout rouge se levait dans un horizon embrumé,d'une grandeur démesurée. Les troupeaux abattus sur les flancs des collines, le cou tendu vers le ciel, aspirant l'air, faisaient retentir les vallons de tristes mugissements : le Cafré même qui les conduisait se couchait sur la terre, pour y trouver de la fraîcheur. Partout le sol était brûlant; et l'air étouffant retentissait du bourdonnement des insectes qui cherchaient à se désaltérer dans le sang des hommes et des animaux. Cependant ces chaleurs excessives élevèrent de l'Océan des vapeurs qui couvrirent l'île comme un vaste parasol. Les sommets des montagnes les rassemblaient autour d'eux, et de longs sillons de feu sortaient de temps en temps de leurs pitons embrumés. Rientôt des tonnerres affreux firent retentir de leurs éclats les bois, les plaines et les vallons : des pluies épouvantables, semblables à des cataractes, tombèrent du ciel. Des torrents écumeux se précipitaientle long des flancs de celte montagne; le fond de ce bassin était devenu une mer ; le plateau où sont assises les cabanes , une petite île ; et l'entrée de ce vallon, une écluse par où sortaient pêle-mêle, avec les eaux mugissantes, les terres , les arbres et les rochers. Sur le soir, la pluie cessa, le vent alise du sud-est reprit son cours ordinaire ; les nuages orageux furent jetés vers le nord-ouest, etle soleil couchant parut àl'horizon *.

bernardin DE SAiNT-PiKRRE- Paul et Virginie. SONGE DE MARC-AURÈLE.

Je voulus méditer sur la douleur; la nuit était déjà avancée; le besoin du sommeil fatiguait ma paupière; je luttai quelque temps; enfin, je fus obligé de céder, et je m'assoupis ; mais dans cet intervalle je crus avoir un songe. 11 me sembla voir dans un vaste portique une multitude d'hommes rassemblés; ils avaient tous quelque chose d'auguste et de grand. Quoique je n'eusse jamais vécu avec eux, leurs traits pourtant ne m'étaient pas étrangers; je crus me rappeler que j'avais souvent contemplé leurs statues dans Rome. Je les regardais tous , quand une voix terrible cl forte retentit sous le portique : Mortels , apprenez à souffrir! Au même instant, devant l'un2, je vis

2 I.'aiiletir fait allusion à ce que l'histoire nous appreuil île Mucius Scévola, de socrale et de Calot). (N- E.)

NARRATIONS

s'allumer Qcs flammes, et il y posa la main. On apporta à l'autre du poison ; il but , et fit une libation aux dieux. Le troisième était debout auprès d'une statue de la Liberté brisée ; il tenait d'une main un livre ; de l'autre, il prit une épée , dont il regardait la pointe. Plus loin, je distinguai un homme tout sanglant, mais calme et plus tranquille que ses bourreaux; je courus à lui en m'écriant : « 0 Régulus ! est-ce toi? » Je ne pus soutenir le spectacle de ses maux ; et je détournai mes regards. Alors j'aperçus Fabricius dans la pauvreté, Scipion mourant dans l'exil, Épictète écrivant dans les chaînes, Sénèque et Traséas les veines ouvertes, et regardant d'un air tranquille leur sang couler. Environné de tous ces grands hommes malheureux, je versais des larmes; ils parurent étonnés. L'un d'eux , ce fut Caton , approcha de moi , et me dit : « Ne nous plains pas, « mais imite-nous; et toi aussi, apprends à vain- « cre la douleur ! » Cependant il me parut prêt à tourner contre lui le fer qu'il tenait à la main; je voulus l'arrête, je frémis, et je m'éveillai. Je réfléchis sur ce songe, et je conçus que ces prétendus maux n'avaient pas le droit d'ébranler mon courage; je résolus d'être homme, de soulïiïr, et de faire le bien.

TUOiMAS Eloge de iMarc-Aurùle.

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