‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 377 sur 649 · LES DIFFÉRENTS AGES · texte numérisé non relu

LES DIFFÉRENTS AGES

Le temps,qui change tout,change aussi nos humeurs: Chaque âge a ses plaisirs, son esprit et ses mœurs. Un jeune homme, toujours bouillant en ses caprices, Est prompt à recevoir l'impression des vices ;

i Ces paroles sont adressées par Alphonse, roi de Portugal, A Don redro, son fils. (N.E.t

Est vain dans ses discours, volage en ses désirs, Rétif à la censure, et fou dans les plaisirs*

L'âge viril, plus mûr, inspire un air plus sage, Se pousse auprès des grands , s'intrigue , se ménage, Contre les coups du sort songe à se maintenir, Et loin dans le présent regarde l'avenir.

La vieillesse chagrine incessamment amasse; Garde , non pas pour soi , les trésors qu'elle entasse * Marche en tous ses desseins d'un pas lent ef glacé; Toujours plaint le présent et vante le passé : Inhabile aux plaisirs dont la jeunesse abuse, Blâme en eux les douceurs que l'âge lui refuse 2. boileah. Art poet., eu. m.

Sans soin du lendemain , sans regret de la veille L'enfant joue et s'endort, pour jouer se réveille. Trop faible encor , son cœur ne saurait soutenir Le passé, le, présent, et l'immense avenir. A peine au présent seul son âme peut suffire; Le présent seul est tout : un coin est son empire, Un hochet son trésor, un point l'immensité, Le soir son avenir, un jour l'éternité. Mais l'homme tout entier est caché dans l'enfance : Ainsi le faible gland renferme un chêne immense.

Par l'ardeur de ses sens le jeune homme emporté Dévore le présent avec avidité ; Mais il ne peut fixer sa fougue vagabonde : Plein des brûlants transports dont son cœur surabonde, Il déborde, pareil à l'élément fumeux Qui croit, monte , et répand ses bouillons écumeux ; Devance l'avenir, entend de loin la gloire; Appelle à lui les arts, les plaisirs , la victoire; Rêve de longs succès , rêve de longs amours , Et d'une trame d'or file, en riant, ses jours. Age aimable, âge heureux, ton plus bel apanage, Ce n'est donc point l'amour, la beauté, le courage, Et la gloire si belle , et les plaisirs si doux ! Non , tu sais espérer : ce plaisir les vaut tous.

L'âge mûr , à son tour , solstice de la vie , S'arrête, et sur lui-même un instant se replie, Et tantôt en arrière , et tantôt devant soi , Se tourne sans regret, ou marche sans effroi. Ce n'est plus l'homme en fleurs nous faisant des promes C'est l'homme en plein rapport déployant ses richesses. Ses esprits ont calmé leurs bouillons trop ardents; Sa prudence est active, et ses transports prudents; Ses conseils sont nos biens, sa sagesse est la nôtre; La moitié de sa vie est la leçon de l'autre; Et, sur le temps passé mesurant l'avenir, Prévoir, pour sa raison , n'est que se souvenir.

Hélas! telle n'est point la vieillesse cruelle; Elle n'attend plus rien, on n'attend plus rien d'elle Si la raison encor lui permet de prévoir, C'est des yeux de la crainte , et non plus de l'espoir. Voyez ce chêne antique : en son âge encor tendre, Dans les champs paternels il aimait à s'étendre ; Chaque jour plus robuste et plus audacieux, Il plongeait dans la terre , il s'élançait aux cieux ; Mais, quand l'âge a durci sa racine débile, Dans la terre marâtre il languit immobile; Et voilà la vieillesse! Adieu les grands desseins! Adieu l'amour, les vœux, l'hommage des humains! Pour le soleil couchant il n'est point d'idolâtre;

2 Voyez l'Ait pudique d'Horace, que TJoile.i passage.

DÉFINITIONS

Déplacé sur la scène, il descend du théâtre ; Alors, n'attendant rien ni du temps ni d'autrui, Il revient au présent, se ramène sur lui. Que dis-je! le présent est un tourment lui-même : 11 se rejette donc sur le passé qu'il aime; H cherche à consoler, par un doux souvenir, Et la douleur présente, et les maux à venir : Et même, lorsqu'il touche à l'extrême vieillesse, Quelque ombre de bonheur charme encor sa faiblesse. Du festin de la vie, où l'admirent les dieux, Ayant goûté longtemps les mets délicieux, Convive satisfait, sans regret, sans envie, S'il ne vit pas, du moins il assiste à la vie. Ce qu'il fit autrefois, il le voit aujourd'hui, Et le présent lui-même est le passé pour lui *.

delille. L'Imagination, ch. VI.

IUCAIN , ou l'enthousiasme du poète.

L'avenir!... pour lui seul chante et vit le poète; Sans regarder son siècle , au sein de la retraite, Il écrit, l'œil fixé sur la postérité, Et déjà respirant son immortalité.

Je crois sentir la mienne en célébrant Pharsale. Quel sujet! quels exploits! quels tableaux il étale! Ce n'est point ces combats, ces héros ignorés, Si par Virgile , Homère , ils n'étaient célébrés : C'est dans ses fondements la liberté sapée! L'univers asservi! Caton, César, Pompée!

Les plus grands des humains l'un à l'autre opposés! Le plus grand des débals par l'histoire exposés! Des crimes , des vertus d'un nouveau caractère , kome opposée a Rome , et la terre à la terre! ih! si tous ces transports dont je suis tourmenté, Ces élans inquiets vers la postérité, Ne sont pas de l'orgueil une vaine chimère, 0 sublime Virgile, et toi, divin Homère, Un jour peut-être, un jour, grâce à des noms si beaux, L« monde assocîra mon urne à vos tombeaux ; Et Caton et Pompée, au temple de mémoire, Posteront près de vous le chantre de leur gloire.

legouvé. Épicharis et Néron, act. n, se il.

Page 1