L'EGLOGUE ET L'IDYLLE
Affranchis l'églogue captive, Tire-la des chaînes de l'art :
Qu'elle soit tendre, mais naïve, Belle sans soin , vive sans fard ; Que , dans des routes naturelles, Elle cueille des fleurs nouvelles.
Sans les chercher trop à i'ecart.
En industrieuse bergère , Qu'elle dépeigne les forêts, Mais sur une toile légère, Et sans coloris indiscrets ; Et que jamais le trop d'étude N'y contraigne aucune attitude, Ni ne charge trop les portraits.
La nature sur chaque image Doit guider les traits du pinceau ; Tout doit y peindre un paysage, Des jeux, des fêtes sous l'ormeau.
L'œil est choqué s'il voit reluire Des palais l'or et le porphyre Où l'on ne doit voir qu'un hameau.
Il veut des grottes, des fontaines, Des pampres, des sillons dorés, Des prés fleuris, de vertes plaines. Des bois, des lointains azurés.
Sur ce mélange de spectacles Ses regards volent sans obstacles, Agréablement égarés.
Là, dans leur course fugitive, Des ruisseaux lui semblent plus beaux Que ces ondes que l'art caplive Dans un dédale de canaux, El qu'avec faste el violence Une sirène au ciel élance, Et fait retomber en berceaux. .
Sur celle scène tout inculte, Mais par là plus charmante aux yeux.
On aime à voir, loin du tumulte, Un peuple de bergers heureux.
Le cœur, sur l'aile de l'Idylle, Porté loin du bruit de la ville, Vient respirer au milieu d'eux.
ores;
DÉFINITIONS
l'élégie.
D'un ton un peu plus haut, mais pourtant sans au- La plaintive Elégie , en longs habits de deuil , [dace, Sait, les cheveux épars, gémir sur un cercueil. Elle peint des amants la joie et la tristesse , Flatte, menace, irrite, apaise une maîtresse. Mais, pour bien exprimer ces caprices heureux, C'est peu d'être poète, il faut être amoureux. Je hais ces vains auteurs dont la muse forcée M'entretient de ses feux toujours froide et glacée ; Qui s'affligent par art, et , fous de sens rassis, S'érigent, pour rimer, en amoureux transis, [vaines; Leurs transports les plus doux ne sont que phrases Ils ne savent jamais que se charger de chaînes, Que bénir leur martyre, adorer leur prison, Et faire quereller le sens et la raison. Ce n'était pas jadis sur ce ton ridicule Qu'Amour dictait les vers que soupirait Tibulle! Ou que, du tendre Ovide animant les doux sons. Il donnait de son art les charmantes leçons. 11 faut que le cœur seul parle dans l'élégie.
boileau. Arlpoêt., Ch. II.
A de simples couleurs mon art plein de magie Sait donner du relief, de l'âme et de la vie. Ce n'est rien qu'une toile ; on pense voir des corps. J'évoque, quand je veux, les absents et les morts. Je transporte les yeux aux confins de la terre. Il n'est événement ni d'amour, ni de guerre, Que mon art n'ait enfin appris à tous les yeux. Les mystères profonds des enfers et des cieux Sont par moi-révélés; par moi l'œil les découvre. Que la porte du jour se ferme , ou qu'elle s'ouvre; Que le soleil nous quitte, ou qu'il vienne nous voir; Qu'il forme un beau matin, qu'il nous montre un J'en sais représenter les images brillantes, [beau soir; Mon art s'étend sur tout; c'est par ses mains savantes Que les champs, les déserts, les bois et les cités Vont en d'autres climats étaler leurs beautés. Je fais qu'avec plaisir on peut voir des naufrages , Et les malheurs de Troie ont plu clans mes ouvrages. Tout y rit, tout y charme : on y voit sans horreur Le pâle Désespoir, la sanglante Fureur, L'inhumaine Clotho, qui marche sur leurs traces; Jugez avec quels traits je sais peindre les Grâces. Dans les maux de l'absence on cherche mon secours ; Je console un amant privé de ses amours.