‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 399 sur 649 · L'ALOUETTE ET SES PETITS, AVEC LE MAITRE D'UN CHAMP · texte numérisé non relu

L'ALOUETTE ET SES PETITS, AVEC LE MAITRE D'UN CHAMP

Ne t'attends qu'à loi seul:c'est un commun proverbe. Voici comme Esope le mil En crédit.

FABLES

ZGZ

Les alouettes font leur nid Dans les blés quand ils sont en herbe, C'est-à-dire, environ le temps Que tout aime, et que tout pullule dans le monde,

Monstres marins au fond de l'onde, Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.

Une pourtant de ces dernières Avait laissé passer la moitié du printemps Sans goûter les plaisirs des amours printanières. A toute force enfin elle se résolut D'imiter la nature et d'être mère encore. Elle bâtit un nid , pond , couve, et fait éclore A la hâte : le tout alla du mieux qu'il put. Le» blés d'alentour mûrs avant que la nitée Se trouvât assez forte encor Pour voler et prendre l'essor ; De mille soins divers l'alouette agitée S'en va chercher pâture, avertit ses enfants D'être toujours au guet, et faire sentinelle.

« Si le possesseur de ces champs Vient avecque son Dis, comme il viendra, dit-elle, Ecoutez bien ; selon ce qu'il dira, Chacun de nous décampera. »

Sitôt que l'alouette eut quitté sa famille, Le possesseur du champ vient avecque son Dis. « Les blés sont mûrs, dit-il ; allez chez nos amis Les prier que chacun , apportant sa faucille, Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. » Notre alouette, de retour, Trouve en alarme sa couvée.

L'un commence : « Il a dit que, l'aurore levée, L'on fit venir demain ses amis pour l'aider. » « S'il n'a dit que cela, repartit l'alouette, Rien ne nous presse encor de changer de retraite. Mais c'est demain qu'il faut tout de bon écouler. Cependant soyez gais ; voilà de quoi manger. » Eux repus, tout s'endort, les petits et la mère. L'aube du jour arrive, et d'amis point du tout. % L'alouelle à l'essor ', le maître s'en vient faire

Sa ronde ainsi qu'à l'ordinaire.

« Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose Sur de tels paresseux à servir ainsi lents. Mon fils, allez chez nos parents Les prier de la même chose. »

L'épouvante est au nid plus forte que jamais. * Il a dit ses parents, mère! c'est à celte heure... » « Non , mes enfants, dormez en paix :

Ne bougeons de notre demeure. »

L'alouette eut raison , car personne ne vint*- Pour la troisième fois le maître se souvint De visiter ses blés, o Notre erreur est extrême , Dit-il, de nous atlendre à d'autres gens que nous. Il n'est meilleur ami ni parent que soi-même :

P.elenez bien cela, mon fils; etsavez-vous Ce qu'il faut faire? Il faut qu'avec notre famille Nous prenions dès demain chacun notre faucille: C'est là notre plus court; et nous achèverons

Notre moisson quand nous pourrons. »

Dès lois que le dessein fut su do l'alouette : t C'està cecoupqu'ill'autdécamper,mesenfants!>

Et les petits, en même temps,

Voletants, se culebutants,

Délogèrent tous sans trompette*.

LA FONTAINE, liV.1V, 22.

LE PIIILOSOPUE SCYTHE.

Un philosophe austère et né dans la Scythie, Se proposant de suivre une plus douce vie, Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux Un sage assez semblable au vieillard de Virgile 3, Homme égalant les rois,hommeapprochantdes dieux, El, comme ces derniers, satisfait et tranquille : Son bonheur consistait aux beautés d'un jardin. Le Scythe l'y trouva, qui , la serpe à la main , De ses arbres à fruit retranchait l'inutile, Ëbranchait, émondait, était ceci, cela,

Corrigeant partout la nature, Excessive à payer ses soins avec usure.

Le Scythe alors lui demanda Pourquoi cette ruine : « Etait-il d'homme sage * De mutiler ainsi ces pauvres habitants?

Qtiillez-moi votre serpe, instrument de dommr.^o ;

Laissez agir la faux du Temps :

Ils iront assez tôt border le noir rivage. — J'ôlele superflu, dit l'autre; et, l'abattant,

Le reste en profite d'autant. »

Le Scythe, retourné dans sa triste demeure, Prend la serpe à son tour,coupeet tailleà toutcheure, Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis

Un universel abatis.

Il ôte de chez lui les branches les plus belles, Il tronque son verger contre toule raison,

Sans observer temps ni saison , .

Lunes ni vieilles ni nouvelles.

Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien

Un indiscret stoïcien :

Celui-ci retranche de l'âme Désirs et passions, le bon et le mauvais,

Jusqu'aux plus innocents souhaits.

Contre de telles gens, quant à moi , je réclame : Us ôtent à nos cœurs le principal ressort, Ils font cesser de vivre avant que l'on soit mort.

LE MÊME, tiv. XII. 20.

« Lorsque Palouctlc eut pris son vol et quitté ses ix Bcmar<|iicz la précision de ce tour. (Cf. E.) t Voyez les Kuits alliques d'Aulu-Uelle, même sujet.

3 Le vieillard de Corycie, dont pnrlc Virgile au quitrlèm ivre dos Gcorgiqucs, vers 127. (N. E.) •»Élail-ccle fait d'un homme sage? (K.B.)

ALLEGORIES.

ALLEGORIE

PRECEPTES DU GENRE

On n'a point assez distingué Yalïégorie d'avec î'apologue ou la fable morale.

Le mérite de l'apologue est de cacher le sens moral, ou la vérité qu'il renferme , jusqu'au moment de la conclusion , qu'on appelle moralité.

Le mérite de l'allégorie est de n'avoir pas besoin d'expliquer la vérité qu'elle enveloppe ; elle la fait sentir à chaque trait par la justesse de ses rapports.

L'allégorie se propose, non pas de déguiser, mais d'embellir la vérité et de la rendre plus sensible. C'est, comme on l'a très-bien dit, une métaphore continuée. Or une qualité essentielle de la métaphore est d'être transparente ; il fallait donc aussi donner pour qualité distinctive à Yalïégorie cette clarté , cette transparence qui laisse voir la vérité , et qui ne l'obscurcit jamais. On la voit sans cesse occupée à rendre son objet sensible, écartant, comme des nuages, tout ce qui allère la justesse de l'allusion et des rapports.

L'allégorie est quelquefois aussi une façon de présenter avec ménagement une vérité qui offenserait , si on l'exposait toute nue ; mais elle la déguise moins. C'est un conseil discrètement donné , mais dont celui qu'il intéresse ne peut manquer de sentir à chaque trait l'application. L'ode d'Horace , tant de fois citée : 0 navis, réfèrent in mare te novi fluctus , en est l'exemple et le modèle ; entre un vaisseau et la république , entre la guerre civile et une mer orageuse , tous les rapports sont si frappants, que les Romains ne pouvaient s'y méprendre , et la vérité n'eut jamais de voile plus fin ni plus clair.

L'allégorie , par sa ressemblance et par la justesse de ses rapports, doit toujours laisser entrevoir la vérité qu'elle enveloppe ; son objet est manqué, si l'esprit s'y trompe, ou si, satisfait d'en apercevoir la surface , il ne désire pas autre chose , et n'en pçnèlrc nas le fond.

Là, pour nous enchanter, tout est mis en usage 5 Tout prend un corps , une âme , un esprit , un visage. boileau. ArlpoCl , ebant m.

Plutarque a raison de comparer les fictions poétiques aux feuilles de vigne , sous lesquelles le raisin doit être caché ; mais , toutes les fois que le sujet en lui-même a son utilité morale , c'est un raffinement puéril que d'y chercher un sens mystérieux.

Ce n'est pas que , dans les poëmes épiques , et particulièrement dans ceux d'Homère, il n'y ait bien des détails où l'allégorie est sensible; et alors , la vérité voilée y perce de façon à frapper tous les yeux : telle est l'image des Prières, tel est l'ingénieux épisode de la ceinture de Vénus ; mais regarder l'Iliade comme une allégorie continue , c'est attribuer à Homère des rêves qu'il n'a jamais faits.

C'est particulièrement dans les présages, dans les songes, dans le langage prophétique, que les poètes emploient Yalïégorie. Dans l'Iliade, tandis qu'Hector et Polydamas attaquent le camp des Grecs , un aigle audacieux vole à leur gauche , tenant dans ses serres un énorme dragon , qui , palpitant et ensanglanté, ose combattre, se replie, et blesse son vainqueur. L'oiseau sacré laisse tomber sa proie.

C'est de cette image qu'Horace semble avoir pris la comparaison de l'aiglon avec le jeune Drusus : Qualem minislrum fulminis alilem, etc.

L'art de Yalïégorie consiste à peindre vivement et correctement , d'après l'idée ou le sentiment, la choser qu'on personnifie : comme la Renommée, dans Y Enéide de Virgile ; l'Envie , dans les Métamorphoses d'Ovide et dans la Henriade; les Prières, dans Y Iliade, etc. Il n'y a peut-être jamais eu ^allégorie ni plus belle, ni plus adroite, ni plus éloquemment employée que celle-ci.

Des modèles parfaits de Yalïégorie en action sont la fable de l'Amour et la Folie, dans la Fontaine ; l'épisode de la Haine dans l'opéra à'Armide; la Mollesse, dans le Lutrin. Quelque belle que soit Yalïégorie, clic serait froide, si elle était longue. Un poëmc tout allégorique ne serait pas soulcnablc, eût-il d'ailleurs mille beautés-

ALLLGORIES.

oui»

Presque loule la mythologie des Grecs, comme celle des Égyptiens , est allégorique ; et ses fictions étaient peut-être , dans leur nouveauté , ce que l'esprit humain a jamais inventé de plus ingénieux ; mais , à présent qu'elles sont rebattues , la poésie descriptive a bien plus de mérite et de gloire à peindre la nature toute nue , qu'à l'envelopper de ces voiles depuis longtemps usés.

Les emblèmes ne sont que des allégories que peut exprimer le pinceau. C'est ainsi qu'on a représenté le Nil, la tête voilée, pour faire entendre que la source de ce fleuve était inconnue ; c'est ainsi que , pour désigner la paix , on a peint les colombes de Vénus faisant leur nid dans le casque de Mars.

C'est une idée assez heureuse , pour exprimer la crainte des maux d'imagination, que Vallc'goric d'un enfant qui souffle en l'air des boules de savon, et qui, s'effrayant de leur chute, inspire la même frayeur à une foule d'autres enfants, sur qui ces boules vont retomber. Ainsi les peintres , à l'exemple des poêles , font quelquefois usage de ces fictions allégoriques , mais rarement avec succès.

Lucien nous a transmis l'idée d'un tableau allégorique des noces d'Alexandre et de Roxane : le peintre était Aétion. Son tableau , qu'il exposa dans les jeux Olympiques, fit l'admiration de la Grèce assemblée, et Raphaël l'a dessiné tel que Lucien" l'a décrit.

Les philosophes eux-mêmes emploient souvent le style allégorique. Platon , que la nature avait fait poêle , exprime assez souvent ainsi les idées les plus sublimes. C'estlui qui a dit que la Divinité est située loin de Douleur et de Volupté. On doit à Xénophon la belle allégorie du jeune Hercule entre la Volupté et la Vertu. Mais qui avait imaginé celle des Furies , nées du sang d'un père répandu par son fils, du sang de Cœlus mutilé par Saturne? C'est là le sublime &&Y allégorie. Cette façon de s'énoncer fait le charme du style de Montaigne : dans ses écrits, l'idée abstraite ne se présente jamais nue : "il voit tout ce qu'il pense , il peint tout ce qu'il dit.

marmomtkl. Éléments de Littérature, t. i I.

Page 1