‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 44 sur 649 · I.A TÉMÉRITÉ l'UNIF. ET LA VALEUR RÉCOMPENSÉE · texte numérisé non relu

I.A TÉMÉRITÉ l'UNIF. ET LA VALEUR RÉCOMPENSÉE

Le marquis de Pcscairc, déjà bien glorieux d<

l'avantage qu'il avait remporté sur les Français, dans un genre de combats où ils ne voulaient point reconnaître d'égaux1, songeait à se rendre recommandable par quelque autre service plus important. Son immense fortune lui avait permis de lever, à ses frais , douze cents gentilshommes, ou vieux soldats, qu'il avait couverts d'armures dorées, et qu'on nommait les braves de Naples. Voulant les mettre à portée de se distinguer autrement que pur la richesse de leurs armes , il alla les établir, avec le consentement du duc d'Albe, dans le bourg de Vigual, sur le sommet d'une montagne escarpée qui dominait dans une partie du Montfcrrat : les ayant encouragés à fortifier promptement ce poste et à s'y bien défendre , il courut leur préparer des secours au cas qu'ils fussent attaqués, comme on devait s'y attendre. En effet, le maréchal de Brissac , commandant l'armée française , comprit si bien la nécessité de les déloger de ce lieu , que, bien qu'il ne fût pas encore parfaitement guéri, il ne voulut se reposer de ce soin sur personne. Rassemblant en corps d'armée toutes les troupes dont il pouvait disposer, sans trop dégarnir la frontière, il investit la montagne, dressa des batteries, et sépara en trois divisions les corps de troupes qui , partant par des routes différentes lorsqu'il donnerait le signal, devaient arriver en même temps au sommet ; mais, comme il avait à craindre que Pcscaire ne survint au moment de l'attaque , et ne le mît entre deux feux, il coupa par des tranchées, et lit garder par des corps de troupes, les seuls chemins par où l'ennemi pouvait aborder.

Lorsqu'il achevait ses dispositions , et avant qu'il donnât le signal de l'attaque , il entendit des cris redoublés , qui parlaient d'une division de son armée ; il lève les yeux et aperçoit un soldat , d'une taille avantageuse, qui, sorti des rangs, court à l'ennemi , décharge à bout portant son arquebuse , la jette par terre , et , l'épée à la main , s'élance dans les retranchements : ses compagnons, après l'avoir inutilement rappelé par leurs cris , transportés de la même ardeur , courent pêle-mêle après lui pour le soutenir ou pour le dégager. Le maréchal , outré de dépit , mais cachant ce qui se passait au fond de son cœur, donna aux deux autres divisions le signal de l'attaque : elle se fit avec plus de régularité que ce début ne semblait l'annoncer. Les braves de Naples se battirent en désespérés; enveloppés de tous côtés , accablés par le nombre , et ne pouvant s'ouvrir un chemin l'épée à la main , ils se firent tuer jusqu'au dernier. A peine le combat

* Dans un combat particulier en cb.inip clo» de quaUÇ contre n.u-111'Ci en 1535.

NARRATIONS

était-il achevé , qu'on vit arriver le marquis de Pescaire avec douze cents chevaux et trois mille arquebusiers. S'apereevant que ses gens étaient défaits et que les Français étaient maîtres de la montagne, il se retira sans entreprendre de forcer les barrières qui lui en défendaient l'approche.

N'ayant plus rien à craindre de la part de l'ennemi, le maréchal ne songea plus qu'à distribuer des récompenses à ceux qui les avaient méritées. Il établit son tribunal dans le lieu même où s'était passée l'action. Douze soldats vinrent successivement déposer à ses pieds les enseignes qu'ils avaient prises sur l'ennemi ; il leur passa au cou une chaîne d'or d'où pendait une médaille du même métal frappée à son coin : il loua publiquement ceux des officiers qui s'étaient particulièrement distingués , et promit de les recommander au roi; enfin il parla avec intérêt du brave guerrier qui avait montré une valeur plus qu'humaine, en se précipitant seul au milieu des ennemis, et parut regretter que la mort, sans doute, ne lui eût pas permis de se présenter avec les autres pour recevoir le prix dû à son action. Un officier qui se trouvait présent répondit que ce brave n'était pas mort, ni même blessé, et que la honte seule l'avait empêché de se présenter. « Je veux « le voir, répondit Rrissac, je vous charge de me « l'amener. » Tandis que le capitaine s'acquittait de celte mission , le maréchal manda auprès de lui le prévôt de l'armée. Voyant approcher le coupable, il lui dit d'un ton sévère. : « Soldat , « quel est ton nom et ton pays? i Le jeune homme répondit avec embarras qu'il était fils naturel du seigneur de Boisi , et qu'il en portait le nom. « La chose étant ainsi , je ne serai point « ton juge , puisque je ne puis te méconnaître « pour un proche parent du côté de ma mère ; « mais , fusses-tu mon fils , je ne t'épargnerais « pas, après la faute que tu viens de commettre. « Malheureux ! quel exemple as-tu donné au reste « de l'armée ! Prévôt , qu'on le charge de fers , « et qu'on le garde soigneusement : votre tête « me répondra de la sienne. »

A cet ordre , qui fut exécuté sans ménagement, la tristesse et le dépit se peignirent sur tous les visages : on détourna la vue, on s'enfuit avec précipitation, pour n'être pas témoin d'un spectacle si révoltant ; mais , si la présence du général et l'habitude de l'obéissance eurent assez de force pour contenir, dans ce premier moment , les mains et la voix des soldats, ils s'en dédommagèrent amplement dans leurs tentes, et dans des convcnliculcs particuliers que toute l'autorité des chefs no pouvait empêcher. Boisi était devenu le sujet de leurs entretiens , et d'une foule de réflexions chagrines et décourageantes : « C'était à lui seul, disait-on, qu'était due la victoire

éclatante qu'on venait de remporter, et, par contre-coup , la conservation du Montferrat et des fertiles contrées qui nourrissaient l'armée. Sans lui , sans son heureuse audace , il paraissait certain que Pescaire serait arrivé avant qu'on eût livré l'assaut. L'était-il également qu'on eût risqué l'attaque quatre heures plus tard , et que les troupes s'y fussent portées avec la même ardeur, en apercevant sur leurs épaules une armée prête à les assaillir ? Si une ardeur de jeunesse , un désir immodéré de gloire lui avaient fa'it franchir les règles d'une austère discipline , cette faute involontaire était-elle impardonnable? Ne l'avait-il pas suffisamment expiée en se dévouant luimême pour le salut de la patrie? et la fortune , en l'arrachant à une mort certaine, ne l'avait-elie pas suffisamment absous? s

C'était principalement sur le maréchal que tombaient les murmures : « Quelle astuce il avait employée pour s'assurer d'un homme simple et sans défiance ! S'il se croyait offensé, que ne le témoignait-il ? S'il ne cherchait qu'un prétexte pour être dispensé de récompenser une action éclatante , que ne restait-il tranquille ?Content de l'hommage volontaire que lui rendaient ses compagnons , Boisi ne demandait ni grâce, ni décoration. Convenait-il à un maréchal de France de recourir au mensonge et à la duplicité pour le déterrer et le perdre? Reconnaissait-on à ce trait un général qui voulait qu'on le regardât comme le père de ses soldats et le partisan déclaré de la valeur, quelque part qu'elle se trouvât?... »

Le maréchal , à qui ces murmures ne déplaisaient pas jusqu'à un certain point, jugeant cependant qu'il devenait dangereux de les laisser fermenter trop longtemps , assembla un conseil de guerre , sur lequel il se déchargea du soin de juger Boisi, qu'il avouait pour son parent, mais que, par cette raison même, il promettait d'abandonner à la sévérité des lois. Les principaux officiers de l'armée, qui composaient ce conseil, quoique mus de pitié et d'une sorte d'admiration pour le coupable, le condamnèrent unanimement à la m ort , parce qu'ils étaient tenus de se conformer à la lettre de l'ordonnance ; mais ils supplièrent le maréchal de considérer la nature de la faute, l'âge du coupable, sa conduite précédente, le vif intérêt qu'il avait su inspirer à toute l'armée , et, puisqu'il n'éiait échappé à la mort que par une sorte de miracle, de ne pas se montrer plus cruel que les ennemis ; en un mot, de se contenter de la peine qu'il lui avait déjà infligée en le tenant quinze jours dans une situation pire que la mort.

Le général, sans expliquer encore ses intentions, fit entrer le prisonnier dans la salle du conseil, et lui dit : « Malheureux Boisi, connais « toute l'énormilé de ta faute, et, sans le faire

NARRATIONS

« illusion sur l'événement qui ne dépendaifpas de « toi , confesse qu'en méprisant mes ordres, qu'en s troublant mes opérations, lu as exposé les armes « du roi à recevoir un affront, et donné à les pa- « reils un exemple qu'il ne convenait pas de laisser a impuni. Aussi les seigneurs que tu vois assem- « blés t'ont-ils unanimement condamné à mort. « Leur devoir les y forçait , mais ils ont eu pitié « de ta jeunesse , et sont devenus tes inlerces- « seurs. Je t'accorde la vie, mais je t'avertis en « même temps qu'elle n'est plus à loi , elle m'ap- « partient tout entière ; et je ne t'en laisse la jouisi sanec qu'en me réservant le droit de te la re- « demander toutes les fois que le service du roi « l'exigera. Approche, et, délivré des chaînes qui « ont été le châtiment et l'expiation de ta faute, < viens en recevoir de mes mains une autre , qui € sera le prix de ta valeur et le gage de ton déa vouement. » En achevant ces mots, il lui attacha autour du cou une chaîne d'or deux fois plus pesante que celles qu'il avait distribuées aux douze braves qui lui avaient apporté les drapeaux pris sur l'ennemi, et lui dit d'aller trouver son écuyer, qui lui délivrerait un cheval d'Espagne , une armure complète, et un équipage pareil à celui de ses autres gardes , au nombre desquels il le retenait.

garnier. Histoire de France , liv. xxvn.

LE PREMIER HOMME FAIT L HISTOIRE DE SES PREMIERS MOUVEMENTS, DE SES PREMIÈRES SENSATIONS, DE SES PREMIERS JUGEMENTS, APRÈS LA CRÉATION.

Je me souviens de cet instant plein de joie et de trouble où je sentis, pour la première fois, ma singulière existence ; je ne savais ce que j'étais , où j'étais, d'où je venais. J'ouvris les yeux : quel surcroît de sensation ! lalumière, la voûte céleste, la verdure de la terre, le cristal des eaux, tout m'occupait , m'animait , et me donnait un sentiment inexprimable de plaisir. Je crus d'abord que tous ces objets étaient en moi, et faisaient partie de moi-même. Je m'affermissais dans cette pensée naissante, lorsque je tournai les yeux vers l'astre de la lumière : son éclat me blessa ; je fermai involontairement la paupière, et je sentis une légère douleur. Dans ce moment d'obscurité, je crus avoir perdu tout mon être.

Affligé, saisi d'étonnement , je pensais à ce grand changement, quand tout à coup j'entends des sons : le chant des oiseaux, le murmure des airs, formaient un concert dont la douce impression me remuait jusqu'au fond de l'àme; j'écoutai longtemps, et je me persuadai bientôt que cette harmonie était moi.

Attentif, occupé tout entier de ce nouveau genre d'existence , j'oubliais déjà la lumière, celle autre partie de mon être, que j'avais connue la

première , lorsque je rouvris les yeux. Quelle joie de me retrouver en possession de tant d'objets brillants ! Mon plaisir surpassa tout ce que j'avai: senti la première fois, et suspendit, pour un temps, le charmant effet des sons.

Je fixai mes regards sur mille objets divers ; je m'aperçus bientôt que je pouvais perdre et retrouver ces objets , et que j'avais la puissance de détruire et de reproduire, à mon gré, celle belle partie de moi-même; et, quoiqu'elle me parût immense en grandeur, et pa. la qualité des accidents de lumière, et par la variété des couleurs , je crus reconnaître que tout était contenu dans une portion de mon être.

Je commençais à voir sans émotion , et à entendre sans. trouble, lorsqu'un air léger, dont je sentis la fraîcheur, m'apporta des parfums qui me causèrent un épanouissement intime , et me donnèrent un sentiment d'amour pour moi-même.

Agité par toutes ces sensations , pressé par les plaisirs d'une si belle et si grande existence , je me levai tout d'un coup, et je me sentis transporté par une force inconnue. Je ne fis qu'un pas ; la nouveauté de ma situation me rendit immobile, ma surprise fut extrême; je crus que mon existence fuyait : le mouvement que j'avais fait avait confondu les objets; je m'imaginais que tout était en désordre.

Je portai la main sur ma tête, je touchai mon front et mes yeux ; je parcourus mon corps : ma main me parut être alors le principal organe de mon existence. Ce que je sentais dans cette partie était si distinct et si complet , la jouissance m'en paraissait si parfaite, en comparaison du plaisir que m'avaient causé la lumière et les sons , que je m'attachai tout entier à cette partie solide de mon être , et je sentis que mes idées prenaient de la profondeur et de la réalité.

Tout ce que je touchais sur moi semblait rendre à ma main sentiment pour sentiment, et chaque attouchement produisait dans mon âme une double idée.

Je ne fus pas longtemps sans m'apercevoir que cette faculté de sentir était répandue dans toutes les parties de mon être ; je reconnus bientôt les limites de mon existence, qui m'avait paru d'abord immense en étendue.

J'avais jeté les yeux sur mon corps ; je le jugeais d'un volume énorme, et si grand, que tous les objets qui avaient frappé mes yeux ne me paraissaient, en comparaison, que des poinls lumineux.

Je m'examinai longtemps, je me regardais avec plaisir, je suivais ma main de l'œil , j'observais ses mouvements. J'eus sur tout cela les idées les plus étranges , je croyais (pie le mouvement de nia main n'était qu'une espèce d'existence fugitive , une succession de choses semblables ; je

NARRATIONS

rapprochai de mes yeux ; elle me parut alors plus grande que tout mon corps , et elle fit disparaître à ma vue un nombre infini d'objets.

Je commençai à soupçonner qu'il y avait de l'illusion dans cette sensation qui me venait par les yeux. J'avais vu distinctement que ma main n'était qu'une petite partie de mon corps, et je ne pouvais comprendre qu'elle fût augmentée au point de me paraître d'une grandeur démesurée. Je résolus donc de ne me fier qu'au toucher, qui ne m'avait pas encore trompé , et d'être en garde sur toutes les autres façons de sentir et d'être.

Cette précaution me fut utile : je m'étais remis en mouvement , et je marchais la tête haute et levée vers le ciel ; je me heurtai légèrement contre un palmier; saisi d'effroi, je portai ma main sur ce corps étranger : je le jugeai tel , parce qu'il ne me rendit pas sentiment pour sentiment. Je me détournai avec une espèce d'horreur, et je connus, pour la première fois, qu'il y avait quelque chose hors de moi.

Plus agité par cette nouvelle découverte que je ne l'avais été par toutes les autres, j'eus peine à me rassurer ; et , après avoir médité sur cet événement , je conclus que je devais juger des objets extérieurs comme j'avais jugé des parties de mon corps , et qu'il n'y avait que le toucher qui pût m'assurer de leur existence.

Je cherchais do^c à toucher tout ce que je voyais : je voulais toucher le soleil ; j'étendais les bras pour embrasser l'horizon , et je ne trouvais que le vide des airs.

A chaque expérience que je tentais, je tombais de surprise en surprise ; car tous les objets paraissaient être également près de moi ; et ce ne fut qu'après une infinité d'épreuves que j'appris à me servir de mes yeux pour guider ma main , et , comme elle me donnait des idées toutes différentes des impressions que je recevais par le sens de la vue , mes sensations n'étant pas d'accord entre elles, mes jugements n'en étaient que plus imparfaits , et le total démon être n'était encore pour moi-même qu'une existence en confusion.

Profondément occupé de moi, de ce que j'étais, de ce que je pouvais être . les contrariétés que je venais d'éprouver m'humilièrent. Plus je réfléchissais , plus il se présentait de doutes. Lassé de tant d'incertitudes , fatigué des mouvements de mon âme , mes genoux fléchirent , et je me trouvai dans une situation de repos. Cet état de tranquillité donna de nouvelles forces à mes sens.

J'étais assis à l'ombre d'un bel arbre ; des fruits d'une couleur vermeille descendaient, en forme de grappe, à la portée de la main. Je les louchai légèrement : aussitôt ils se séparèrent de la brandie , comme la figue s'en sépare dans le icmps de sa maturité.

J'aVais saisi un de ces fruits ; je m'imaginai avoir fait une conquête, et je me glorifiai de la faculté que je sentais de pouvoir contenir dans ma main un autre être tout entier. Sa pesanteur, quoique peu sensible , me parut une résistance animée, que je me faisais un plaisir de vaincre. J'avais approché ce fruit de mes yeux ; j'en considérais la forme et les couleurs. Une odeur' délicieuse me le fit approcher davantage ; il se trouva près de mes lèvres; je tirais à longues aspirations le parfum, et je goûtais à longs traits les plaisirs de l'odorat. J'étais intérieurement rempli de cet air embaumé. Ma bouche s'ouvrit pour l'exhaler ; elle se rouvrit pour en reprendre : je sentis que je possédais un odorat intérieur plus fin , plus délicat encore que le premier; enfin, je goûtai.

Quelle saveur ! quelle nouveauté de sensation ? Jusque-là je n'avais eu que des plaisirs ; le goût me donna le sentiment de la volupté. L'intimité de la jouissance fit naître l'idée de la possession. Je crus quelasubstancedeçefruitétaitdevenuelamienne, et que j'éiais le maître de transformer les êtres.

Flatté de cette idée de puissance, incité par le plaisir que j'avais senti, je cueillis un second et un troisième fruit , et je ne me lassai pas d'exercer ma main pour satisfaire mon goût ; mais une langueur agréable, s' emparant peu à peu de tous mes sens, appesantit mes membres, et suspendit l'activité de mon âme. Je jugeai de mon inaction par la mollesse de mes pensées ; mes sensations émoussées arrondissaient tous les objets , et ne me présentaient que des images faibles et mal terminées. Dans cet instant, mes yeux, devenus inutiles , se fermèrent, et ma tête, n'étant plus soutenue par la force des muscles, pencha pour trouver un appui sur le gazon. Tout fut effacé, tout disparut. La trace de mes pensées fut interrompue, je perdis le sentiment de mon existence. Ce sommeil fut profond , mais je ne sais s'il fut de longue durée , n'ayant point encore l'idée du temps, et ne pouvant le mesurer. Mon réveil ne fut qu'une seconde naissance, et je sentis seulement que j'avais cessé d'être. Cet anéantissement que je venais d'éprouver me donna quelque idée de crainte, et me fitsentir que je ne devais pas exister toujours.

J'eus une autre inquiétude : je ne savais si je n'avais pas laissé dans le sommeil quelque partie de mon être. J'essayai mes sens ; je cherchai à me reconnaître.

Dans cet instant, l'astre du jour, sur la fin de sa course , éteignit son flambeau. Je m'aperçus à peine que je perdais le sens de la vue; j'existais irop pour craindre de cesser d'être; et ce fut vainement que l'obscurité où je me trouvai me rappela l'idée de mon premier sommeil *.

buffon , Histoire naturelle de l'homme.

i Voyez Narrations eu vers, nidnc sujet.

Soyez simple avec art

Sublime sans orgueil, agréable sans fard. BOILEAO. AH poèt-, chant I.

La matière a cessé d'être muette ou passive ; une créature distincte entre toutes celles qui respirent est appelée ; elle s'avance d'un pas mesuré, H le chef du roi de la nature s'élève avec noblesse «ous des cheveux ondoyants. Ses yeux ont le droit d'interroger autour de lui ; la pensée y passe ; de là elle semble s'étendre au loin , et percer dans les profondeurs de l'avenir. L'intelligence, ce magnifique présent d'un Dieu qui n'avait peut-être rien de mieux à donner, réside sur son front découvert, et annonce de hautes destinées. Le sentiment est dans sa voix ; son âme se fait entendre ; toutes les parties de son corps se rapprochent sans gêne, et s'agencent avec harmonie. Ses bras raccompagnent, et ne le portent pas : la moindre portion de lui-même est en contact avec la terre ; il ne communique avec elle que par des points, comme s'il ne devait la fouler qu'en passant. Il marche, et l'on sent qu'il va donner des ordres ; il s'arrête, et le sol dont sa noble figure se détache, à bien dire, ne lui sert que de piédestal , sur les côtés duquel les divers animaux se groupent en manière de bas-relief. Une ligne moelleuse et flexible semble descendre de sa tète à la plante de ses pieds : l'esprit de vie la parcourt tout entière , circule autour des formes , les anime , et fait briller sa Jointe carminée à travers une peau diaphane. Ici, la vigueur ne dérobe rien à la grâce ; à l'instar des membres , sans efforts elles naissent l'une de Vautre. Dans cette création merveilleuse, on dirait qu'il n'a été employé d'éléments matériels que ce qu'il en fallait pour rendre l'intelligence sensible , et lui soumettre la matière elle-même. C'est la solution d'un beau problème des forces motrices.

KERATRY. De résistance de Dieu, 1810

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