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LES MALHEURS DE LA MÉFIANCE

Vois-tu ce malheureux qu'un tyran de Sicile 9 Appelle à son festin! Pâle, et tout effrayé De cette menaçante et sinistre amitié, 11 effleure, en tremblant, de ses lèvres livides, Ces breuvages suspects et ces mets homicides, Vers les lambris dorés lève un œil éperdu, El croit voir sur son front le glaive suspendu :

2 On connaît l'histoire du courtisan Damoelès, invité par Denis le tyran A un repas splcndidc, mais pendant lequel, un glaive attaché par mi ni restait suspendu sur sa tète. (N. E.)

OU PHILOSOPHIE PRATIQUE

lelle est la déliance au banquet de la vie. Que dis-je! son poison en corrompt l'ambroisie; Elle-même contre elle aiguise le poignard, Donne aux ombres un corps, un projet au hasard, Charge un mot innocent d'un crime imaginaire , Et s'effraye à plaisir de sa propre chimère : Ainsi, dans leurs forêts, les crédules humains [mains, Craignaient ces dieux affreux qu'avaient forgés leurs

Quel besoin plus pressant nous donna la nature, Que de communiquer les chagrins qu'on endure, De faire partager sa joie et sa douleur , Et dans un cœur ami de répandre son cœur? Toi seul, triste martyr de ta sombre prudence, Toi seul ne connais pas la douce confiance; En vain de ton secret tu te sens oppresser; Au sein de quels amis l'oseras-tu verser? Des amis! Crains d'aimer! les plus pures délices Dans ton cœur soupçonneux se changent en supplices: Des plus mortels poisons l'abeille fait son miel; Toi du plus doux objet tu composes ton fiel. Ton cœur dans l'amitié prévoit déjà la haine, De soupçons en soupçons l'amour jaloux te traîne : Un génie ennemi brise tous tes liens ; Tu n'as plus de parents , plus de concitoyens ; Te voilà seul. Va , fuis loin des races vivantes; Habite avec les rocs, les arbres et les plantes, Dans quelque coin désert, dans quelque horrible lieu, Où tu ne pourras plus calomnier que Dieu , Où la voix des torrents se fasse seule entendre. Mais à voir les humains tu ne dois plus prétendre; Ton âme morte à tout ne vit que par l'effroi; Les morts sont aux vivants moins étrangers que toi , Le regret les unit; et toi, tout t'en sépare.

Hélas! il le connut ce supplice bizarre, L'écrivain qui nous lit entendre tour à tour La voix de la raison et celle de l'amour ». Quel sublime talent! souvent quelle sagesse! Mais combien d'injustice et combien de faiblesse! La crainte le reçut au sortir du berceau ; La crainte le suivra jusqu'aux bords du tombeau. Vous qui de ses écrits savez goûter les charmes, Vous tous qui lui devez des leçons et des larmes, Pour prix de ces leçons et de ces pleurs si doux, Cœurs sensibles, venez, je le conDe à vous. Il n'est pas importun : plein de sa défiance , Rarement des mortels il souffre la présence. Ami des champs, ami des asiles secrets, Sa triste indépendance habite les forêts; Là-haut sur la colline il est assis peut-être Pour saisir le premier le rayon qui va naître; Peut-être au bord des eaux, par ses rêves conduit, De leur chute écumante il écoule le bruit; Ou, lier d'être ignoré , d'échapper à sa gloire, feu pâtre qui raconte il écoule l'histoire; h écoute, et s'enfuit, et sans soins, sans désirs, [tache aux hommes qu'il craint ses sauvages plaisirs.

Mais s'il se montre à vous, au nom de la nature Dont sa plume éloquente a tracé la peinture, Ne l'effarouchez pas; respectez son malheur; Par des mots caressants apprivoisez son cœur. Hélas! ce cœur brûlant, fougueux dans ses caprices, S'il a fait ses tourments, il a fait vos délices. Soignez donc son bonheur , et charmez son ennui ; Consolez-le du sort, des hommes, et de lui.

Vains discours! rien ne peut adoucir sa blessure; Contre lui ses soupçons ont armé la nature. L'étranger dont les yeux ne l'avaient vu jamais , Qui client ses écrits sans connaître ses traits;

» J.-J Rousseau. (N. KO

Le vieillard qui s'éteint, l'enfant simple et timide Qui ne sait pas encor ce que c'est qu'un perfide; Son hôte , son parent, son ami lui font peur : Tout son cœur s'épouvante au nom de bienfaiteur. Est-il quelque mortel, à son heure suprême, Qui n'expire appuyé sur le mortel qu'il aime; Qui ne trouve des pleurs dans les yeux attendris D'un frère ou d'une sœur, d'une épouse ou d'un fils? L'infortuné qu'il est, à son heure dernière, Souffre à peine une main qui ferme sa paupière ; Pas un ancien ami qu'il cherche encor des yeux ; Et le soleil lui seul a reçu ses adieux.

Malheureux! le trépas est donc ton seul asile? Ah!danslatombe,aumoins,repose enfin tranquille. Ce beau lac, ces flots purs, ces fleurs, ces gazons frais, Ces pâles peupliers , tout t'invite à la paix. Respire donc enfin de tes tristes chimères; Vois accourir vers toi les époux et les mères; Regarde ces amants qui viennent chaque jour Verser sur ton cercueil les larmes de l'amour: Vois ces groupes d'enfants se jouant sous l'ombrage Qui de leur liberté viennent te rendre hommage, Et dis, en contemplant ce spectacle enchanteur, «Je ne suis point heureux, mais j'ai fait leur bonheur.» demlle. L'Imagination.

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