LE JOUR DES MORTS
De ces solennités, par qui sut autrefois L'imagination suppléer à nos lois, Aucune n'est égale à ces pompes funèbres, Qu'elle-même embellit chez cent peuples célèbres. Plein de ces grands pensers et de ces grands tableaux, J'ai médité longtemps, assis sur les tombeaux, Non pas pour y chercher dans ma mélancolie Le secret de la mort, mais celui de la vie.
i l.c rigoureux hiver de 1709. (N. E.) s Celte sublime réponse fut réellement faite par vace du Canada n un capitaine européen. (N. E./
Regardez ces débris dispersés par les vents : Croyez-vous tous ces morts étrangers aux vivants? Non : d'un tendre intérêt sources toujours fécondes, Lestombeauxsont placés aux conlinsdedeuxmondes; Rendez-vous triste et cher, où confondant leurs vœux, La vie et le trépas correspondent entre eux. Ceux que vouscroyez morts vivent dans vos hommages, Vous conservez leurs noms, vous gardez leurs images.
Eh! qui n'a pas connu ces dogmes révérés? Voyez comme, assemblant ces restes adorés, Le sauvage avec joie en remplit sa cabane, Et change en lieu sacré sa retraite profane! L'amour de son pays, c'est l'amour des aïeijx. Allez lui commander d'abandonner ces lieux : « Dis donc, vous répond-il , dis aux os de nos pères : Levez-vous, et marchez aux terres étrangères2! » Dans ses marques de deuil quel sentiment proloud! Tandis que, sur sa main posant son triste front, L'époux morne et pensif pleure un fils qu'il adore, La mère, en gémissant, vient le nourrir encore, Et, sur la tombe où glt l'objet de ses douleurs, Elle verse en silence et son lait et ses pleurs.
Un cri religieux, le cri de la nature, Vous dit : « Pleurez, priez sur cette sépulture ; Vos parents, vos amis dorment dans ce séjour, Monument vénérable et de deuil et d'amour. Ces êtres consacrés par les devoirs suprêmes, Honorez-les pour eux,pour l'État, pour vous-mêmes. s Ainsi le dogme saint de l'immortalité Recommande notre ombre à la postérité ; Ainsi prêtant sa force au saint nœud qui nous lie, Le respect pour les morts gouverne encor la vie.
Aussi voyez comment l'automne nébuleux Tous les ans, pour gémir, nous amène en ces lieux; Où des siècles humains, que les temps renouvellent, Les générations en foule s'amoncellent; Où Page qui n'est plus attend l'âge suivant; Où chaque grain de poudre autrefois fut vivant! Là, des cœurs attendris écoutant le murmure, La foi vient recueillir les pleurs de la nature. Cette religion dont les austères lois Quelquefois du sang même ont étouffé la voix, Aujourd'hui visitant les funèbres enceintes, Entre l'homme vivant et les races éteintes, Réveillant de l'amour les pieuses douleurs, De la mort elle-même emprunte les couleurs; Ce n'est plus son habit, ses hymnes d'allégresse, C'est sa robe de deuil et ses chants de tristesse. Hélas ! quand ses élus, au gré de leurs désirs, S'enivrent à longs traits des célestes plaisirs, Pour leurs frères souffrants mère compatissante, Elle élève vers Dieu sa voix attendrissante : Dieu reçoit de ses mains l'holocauste d'un dieu.
Pour courir au tombeau tous sortent du saint lieu; Aucun ne se méprend, chacun connaît la pierre Où tout ce qu'il aima repose sur la terre, Et le tertre modeste où git l'humble cercueil , Et la croix funéraire, et l'if ami du deuil, Qui , protégeant les morts de son feuillage sombre, A l'ombre des tombeaux aime à mêler son ombre. Dieu! sous combien d'aspects, dans ce triste n Se montrent le regret, la douleur cl l'amour! Là, les cheveux épars, la sœur pleure son frère ; Hélas! trop tôt ravie aux baisers de sa mère, Une vierge a subi son précoce destin ; Un jour, par ses accents, précurseurs du matin , Pour les travaux du jour le coq l'eût éveillée; Le soir, par des chansons égayant la veillée, Au bruit de la romance et des vieux fabliaux . Elle eût tourné la roue et roulé les fuseaux ! Ailleurs, un faible enfant, d'une mère chérie.
MORALE RELIGIEUSE , OU PHILOSOPHIE PRATIQUE
Sans connaître la mort, redemande la vie. Plus loin, chauve et courbé, ce vieillard pleureassis Entre le corps d'un père et le tombeau d'un fils ; Et , par ses cheveux blancs, averti d'y descendre, Déjà choisit sa place à côté de leur cendre.
Approchez : là repose un héros villageois, Qui laissa ses sillons pour les drapeaux des rois. Le trépas, au hasard peuplant son noir royaume, L'oublia dans les camps, et le prit sous le chaume ; Tout le hameau le pleure; il ne contera plus Les grands coups qu'il porta, les hauts faits qu'il a vus.
Quelle est , sur la hauteur, celte tombe isolée Où s'empresse à grands flots la troupe désolée? Ah! c'est de leur pasteur le monument pieux ; Heur espoir sur la terre, il l'est encore aux cieux.
L'ami pleure un ami , l'époux pleure une épouse- Hélas! de leur bonheur la fortune jalouse, A peine encor formés a brisé leurs doux nœuds; Elle expire, et son fils, ô destin malheureux! Ce fils, à qui jamais ne sourira son père, Meurt avant d'être né, dans le sein de sa mère. Tel le bouton naissant se fane avec la fleur. Partout les cris du sang et les larmes du cœur, Les cités, les hameaux, les palais, les cabanes , Tous ont leurs morts, leurs pleurs, leurs cercueils et [leurs mânes.
Durant le jour entier les soupirs, les sanglots, Roulent de tombe en tombe, et d'échos en échos. Souvent on croit ouïr des voûtes sépulcrales De lamentables voix sortir par intervalles.
delille. L'Imagination, ch. vu.
Mais c'est là mort surtout dont les touchants tableaux Placent l'homme au-dessus de tous les animaux ; Là, dans tout l'intérêt de sa dernière scène, Parait la dignité de la nature humaine.
Dans leur stupide oubli les animaux mourants Jettent vers le passé des yeux indifférents ; Savent-ils s'ils ont eu des enfants, des ancêtres^ S'ils laissent des regrets, s'ils sontchers àleurs maîtres? Gloire, amour, amitié, tout est fini pour eux : L'homme seul, plus instruit, est aussi plus heureux; Pour lui , loin d'une-vie en orages féconde, Quand ce monde finit, commence un autre monde. Et du tombeau , qui s'ouvre à sa fragilité,. Part le premier rayon de l'immortalité; Son âme se ranime, et dans sa conscience Auprès de la vertu retrouve l'espérance. De loin il entrevoit le séjour du repos, De ses parents en pleurs il entend les sanglots; Il voit, après sa mort, leur troupe désolée, D'un long rang de douleurs border son mausolée. Au sortir d'une vie, où de maux et de biens La fortune inégale a tissu ses liens.
Il reprend fil à fil cette trame si chère Dont la mort va couper la chaîne passagère; Le souvenir lui peint ses travaux, ses succès, La gloire qu'il obtint, les heureux qu'il a faits. Ainsi , sur les confins de la nuit sépulcrale, L'affreuse mort, au fond de la coupe fatale, Laisse encore pour lui quelques gouttes de miel ; Il touche encor la terre en montant vers le ciel. Sur sa couche de mort il vit pour sa famille, Sent tomber sur son cœur les larmes de sa fille, Prend son plus jeune enfant, qui, sans prévoir son sort, Essaye encor la vie, et joue avec la mort ; Recommande à l'aîné ses domaines champêtres, Ses travaux imparfaits, l'honneur de ses ancêtres; Laisse à tous en mourant le faible à secourir, L'innocent à défendre, et le pauvre à nourrir; De ses vieux serviteurs récompense le zèle ; Jouit des pleurs touchants de l'amitié fidèle, Reçoit son dernier vœu, lui fait son dernier don ; De ses ennemis même emporte le pardon ; Et, dans l'embrassement d'une épouse chérie,. Délie et ne rompt pas les doux nœuds de la vie. le même. Les Trois Régnes, cU. toi-
MORCEAUX LYRIQUES
PRÉCEPTES DU GENEE.
Le grand avantage des poètes lyriques de la Grèce fut l'importance de leur emploi , et la vérité de leur enthousiasme.
Le rôle d'un poète lyrique, dans l'ancienne Rome et dans toute l'Europe moderne, n'a jamais été que celui d'un comédien ; chez les Grecs , au contraire , c'était une espèce de ministère public , religieux , politique ou moral.
Ce fut d'abord à la religion que la lyre fut consacrée , et les vers qu'elle accompagnait furent le langage des dieux; mais elle obtint plus de faveur encore à louer les hommes.
La Grèce était plus idolâtre de ses héros que de ses dieux ; et le poète qui les chantait le mieux était sûr de charmer, d'enivrer tout un peuple. Les vivants furent jaloux des morts: l'encens qu'ils leur voyaient offrir ne s'exhalait point en fumée, les vers chantés à leur louange passaient de bouche en bouche , et se gravaient dans tous les esprits. On vit donc les rois de la Grèce se disputer la faveur des poètes , et s'attacher à eux pour sauver leur nom de l'oubli.
Et quelle émulation ne devaient pas inspirer des honneurs qui allaient jusqu'au culte ! Si l'on eu croit Homère, le plus fidèle peintre des mœurs, la lyre, dans la cour des rois, faisait les délices des festins ; le chantre y était révéré comme l'ami des Muscs et le favori d'Apollon 1 : ainsi l'enthousiasme des peuples et des rois allumait celui des poètes , et tout ce qu'il y avait de génie dans la Grèce se dévouait à cet art divin. Mais ce qui acheva de le rendre important et grave, ce fut l'usage qu'en fit la politique , en l'associant avec les lois, pour aider à former les mœurs.
Ce n'était donc pas seulement à louer l'adresse d'un homme obscur, la vitesse de ses chevaux , ou sa vigueur au combat de la lutte , mais à élever l'Ame des peuples , que l'ode olympique était destinée , et dans l'éloge du vainqueur, étaient rappelés tous les litres de gloire du pays qui l'avait vu naître : puissant moyen pour exciter
i Voyez les premiers livres de l'Odyssée. (N.E.) ï Timotliee était un musicien grec, l'crgolcsc, un des plus anciens et des plus célèbres composileurs, ne a Casoria
l'émulation des vertus! Ainsi, née au sein de la joie, ennoblie par la religion , accueillie et honorée par l'orgueil des rois et par la vanité des peuples , employée à former les mœurs , en rappelant de grands exemples , en donnant de grandes leçons , la poésie lyrique avait un caractère aussi sérieux que l'éloquence même. Il n'est donc pas étonnant qu'un poète honoré à la cour des rois , dans les temples des* dieux , dans les solennités de la Grèce assemblée , fût écouté dans les conseils et à la tête des armées , lorsque , animé luimême par les sons de sa lyre, il faisait passer dans les âmes, aux noms de liberté , de gloire et de patrie , les sentiments dont il était rempli.
On ne veut pas ajouter foi au pouvoir de cette éloquence, secondée de l'harmonie, et aux transports qu'elle excitait , en remuant l'âme des peuples par les ressorts les plus puissants; on ne veut pas y croire, tandis qu'en Italie on voit encore la musique, par la voix d'un homme affaibli, et dans la fiction la plus vaine, enivrer tout un peuple froidement assemblé.
Supposez, au milieu de Rome , Pergolèse , la lyre à la main , avec la voix de Timotliee 2 et l'éloquence de Démoslhène , rappelant aux Romains leur ancienne splendeur et les vertus de leurs ancêtres; vous aurez l'idée d'un poète lyrique et des grands effets de son art.
Le poète lyrique n'avait pas toujours un caractère sérieux; mais il avait toujours un caractère vrai. Anacréon chantait le vin et les plaisirs, parce qu'il était buveur et voluptueux ; Sapho chantait l'amour parce qu'elle brûlait d'amour.
Ces deux sortes d'ivresse ont pu , dans tous les temps et dans tous les pays , inspirer les poètes ; mais dans quel autre pays que la Grèce la poésie lyrique a-t-elle eu son caractère sérieux et sublime, si ce n'est chez les Hébreux , et peut-être aussi dans nos climats du Nord , du temps des druides et des bardes?
Chez les Romains et parmi nous , Horace , Malherbe, Rousseau feignaient de chanter sur la lyre, mais Orphée, Amphion , Thcrpandre,
en 1704, et mort en 173", a lasm' différents opéras, mais il est connu surtout par son imn.o. tel nu: ut. (N. i- ;
MORCEAUX LYRIQUES
Tyrtee, Alcée, ne feignaient rien; ils chantaient réellement aux accords de la lyre , peutêtre mu j au son des instruments analogues au caractère et à l'intention de leur chant. Les Grecs disaient que la déesse Harmonie était fdle de Mars et de Vénus , pour dire qu'elle était douée d'une force et d'une grâce irrésistibles.
Les hommes de génie que l'Italie moderne a pu produire dans ce genre sublime , comme Chiabrera et Crudeli *, n'ayant à s'exercer que sur des sujets vagues, n'ont été, comme Horace, que de faibles imitateurs de ces hommes passionnés qui , dans la Grèce , ajoutaient aux mouvements de la plus sublime éloquence , le charme de la poésie , et la magie des accords.
En Espagne , nul encouragement , et aussi nul succès pour le lyrique sérieux et sublime , quoique la langue y fût disposée. On ne laisse pourtant pas de trouver dans les poètes espagnols quelques odes d'un ton élevé : celle de Louis de Léon , sur l'invasion des Mores , est remarquable , en ce que la fiction en est la même que l'allégorie du Camoëns pour le cap de Bonne-Espérance.
L'ode , en Angleterre , a eu plus d'émulation et plus de succès ; mais ce n'est encore là qu'un enthousiasme factice. Si on y veut trouver l'ode antique, il faut la chercher dans les poésies des anciens bardes ; c'est Ossian qu'il faut entendre , gémissant sur le tombeau de son père , et se rappelant ses exploits.
J'ai dit que l'on trouvait le grand caractère de l'ode antique dans les poésies des Hébreux , parce que l'enthousiasme en est sincère , et que l'objet en est sérieux et sublime. Ce n'est point un jeu de l'imagination que les cantiques de Moïse et ceux de David ; ils chantaient l'un et l'autre avec une verve que l'on appellerait génie , si ce n'était pas l'inspiration même de l'Esprit divin. C'est cette inspiration et les élans rapides qu'elle donnait à leur âme , que les poètes allemands ont imités de nos jours. Mais le vague de leurs peintures , l'allégorie continuelle de leur style , les détails recherchés de leurs descriptions font trop voir que leur enthousiasme est simulé.
Le seul de ces poètes qui ait donné à l'ode son caractère antique , c'est le célèbre Gleim 2, dans ses chants de guerre prussiens. On l'a appelé avec raison le Tyrlée de son pays ; on l'a comparé aux bardes des Germains et aux scaldes des anciens Danois.
L'ode française a de la pompe , du coloris , de
iChiabrera, poète italien, florissait dans le lGme et le 1W siècle: il mérita le surnom de Pintlare italien. Crudeti, poète italien, ne en 1703: le recueil de ses poésies csL Intitule : Rime e prosa del dollor Crudeli- (N. E.)
s Poète allemand qui vivait au commencement du
l'harmonie; mais elle est peu rapide,* et- encore moins passionnée: c'est que jamais nos poètes lyriques n'ont été animés d'un véritable enthousiasme. Quel moment que la mort de Henri IV, si Malherbe avait eu l'âme de Sully, et si , frappé comme il devait l'être de ce monstrueux parricide , il avait fait éclater sa douleur, ou plutôt celle de la patrie qui voyait massacrer son père dans ses bras ! Malherbe , Racan , Rousseau luimême ont voulu être élégants , nombreux , fleuris; ils n'ont presque jamais parlé à l'âme , leurs odes sont froidement belles , et on les lit comme ils les ont faites , c'est-à-dire, sans être ému.
marmontel. Éléments de Litliralwe, t. m s.
EXISTENCE DE DIEU
Les cieux instruisent la terre A révérer leur Auteur :
Tout ce que leur globe enserre * Célèbre un Dieu créateur.
Oh! quel sublime cantique, Que ce concert magnifique De tous les célestes corps !
Quelle grandeur infinie!
Quelle divine harmonie Résulte de leurs accords!
De sa puissance immortelle Tout parle , tout nous instruit.
Le jour au jour la révèle, La nuit l'annonce à la nuit.
Ce grand et superbe ouvrage N'est point pour l'homme un langage Obscur et mystérieux.
Son adorable structure Est la voix de la nature Qui se fait entendre aux yeux.
Dans une éclatante voûte Il a placé de ses mains Ce soleil qui, dans sa route, Éclaire tous les humains.
Environné de lumière , Cet astre ouvre sa carrière Comme un époux glorieux, Qui, dès l'aube matinale, De sa couche nuptiale Sort brillant et radieux.
L'univers, à sa présence, Semble sortir du néant.
Il prend sa course, il s'avance Comme un superbe géant.
Bientôt sa marche féconde Embrasse le tour du monde Dans le cercle qu'il décrit;
18'ne siècle. Ses poésies lyriques lui ont mérite non-seulement le nom de Tyrtee, mais aussi celui d' Anacreon allemand, (N. K.)
S Voyez l'article entier dans l'auteur.
4 Vieux mot employé pour renferme.
MORCEAUX LYRIQUES
Et, par sa chaleur puissante, La nature languissante Se ranime el se nourrit.
Oh ! que tes œuvres sont belles , Grand Dieu! quels sont tes bienfaits Que ceux qui te sont fidèles Sous ton joug trouvent d'attraits !
Ta crainte inspire la joie ; Elle assure notre voie, Elle nous rend triomphants; Elle éclaire la jeunesse, Ej fait briller la sagesse Dans les plus faibles enfants1.
J.-B. ROUSSEAU. Ode II, liv
MODELE D'EXERCICE
Bien des gens regardent les Psaumes de Rousseau comme ce qu'il a produit de plus parfait; c'est au moins ce qu'il paraît avoir le plus travaillé; mais son talent est plus élevé dans ses odes , et plus varié dans ses cantates. La diction de ses Psaumes est en général élégante et pure, et souvent très-poétique. Il s'y occupe d'autant plus du choix des mots , qu'il a moins à faire pour celui des idées. Ses strophes , de quelque mesure qu'elles soient , sont toujours nombreuses , et il connaît parfaitement l'espèce de cadence qui leur convient. C'est peut-être de tous nos poètes celui qui a le plus travaillé pour l'oreille , et c'est la preuve qu'il avait une aptitude naturelle pour le genre de poésie que l'oreille juge avec d'autant plus de sévérité , qu'elle en attend plus de plaisir, et que la diversité du mètre fournit plus de ressources et plus d'effets. Quoique les pensées soient partout un mérite essentiel , elles le sont dans une ode moins que partout ailleurs , parce que l'harmonie peut plus aisément en tenir lieu. Des penseurs trop sévères, et, entre autres, Montesquieu , ont cru que c'était une raison de mépriser la poésie lyrique. Mais il ne faut mépriser rien de ce qui fait plaisir en allant à son but , el le poète lyrique qui chante n'est pas obligé de penser autant que le philosophe qui raisonne. Rousseau possède au plus haut degré cet heu reux don de l'harmonie, l'un de ceux qui caractérisent particulièrement le poète. On en peut juger par les rhylhmes différents qu'il a employés dans ses Psaumes, et toujours avec le même bonheur.
Seigneur, dans la gloire adorable
Quel morlcl est digne d'eulrer 7
Qui pourra, grand Dieu, pénétrer
Ce sanctuaire Impénétrable, Oi'i tes saints inclinés, d'un œil respectueux, Conlcniplcnl de ton front l'éclat majestueux !
1 Voyez, plus haut, Morale religieuse ou Philosophie produite.
Ces deux alexandrins , où l'oreille se repose après quatre petits vers , ont une sorte <}r dignité conforme au sujet.
La strophe de dix vers à trois pieds cl demi , l'une des plus heureuses mesures qui soient du domaine de l'ode , a deux repos où elle s'arrête successivement, et peut, dans son circuit, embrasser toutes sortes de tableaux, comme elle peut s'alliera tous lestons.
Dans une éclatante voûte, etc.
A cette comparaison, le psalmiste en ajoute une autre qui n'est pas moins bien rendue par le poète français , et n'offre pas une peinture moins complète.
L'univers ù sa présence , etc.
Quelquefois il paraphrase longuement et faiblement ce qui est beaucoup plus beau dans la simplicité de l'original.
Les cieux instruisent la lerre,etc.
Comme le reste du psaume est fort supérieur, on le cite souvent aux jeunes gens , et j'ai vu ce même commencement rapporté avec les plus grands éloges dans vingt ouvrages faits pour l'éducation de la jeunesse. Il serait utile , au contraire, de leur faire apercevoir la différence de cette première strophe aux autres. Les deux premiers vers sont beaux, quoiqu'ils ne vaillent pas, à mon gré, la simplicité si noble de l'original 2 : Les cieux racontent la gloire de l'Eternel, cl le firmament annonce l'ouvrage de ses mains. Mais tous les vers suivants sont remplis de fautes. Enseire est un mot dur et désagréable, déjà vieilli du temps de Rousseau. Le globe des cieux est une expression très-faussc. Résulte de leurs accords termine la strophe par un vers aussi sourd que prosaïque. Jamais le mot résulte n'a dû entrer que dans le raisonnement. Mais ce qu'il y a de plus vicieux, c'est la redondance de tous ces mots presque synonymes : sublime cantique , concert magnifique, divine harmonie , grandeur infinie: c'est un amas de chevilles indignes d'un bon poète.
On pardonne de légères négligences , de petites imperfections, même dans un morceau de peu d'étendue, où d'ailleurs les beautés prédominent; mais un terme absolument impropre , un vers absolument mauvais, ne saurait s'excuser dans une ode qui n'en a que trente ou quarante. la HARPE. Cours de Littérature, t. vi.
2 Cceli enarrant gloriam
annuntlat Firmameiitum,
MORCEAUX LYRIQUES
1,'lNSPIRATION , 00 L'ENTHOUSIASME LYRIQUE. MODÈLE D'EXERCICE.
Le comte du Luc, l'un des protecteurs de Rousseau , plénipotentiaire à la paix de Bade , et ambassadeur en Suisse, avait bien servi la France dans ses négociations. 11 était d'une mauvaise santé. Le poète veut lui témoigner sa reconnaissance , le louer des services qu'il a rendus à l'État , et lui souhaiter une santé meilleure et une longue vie. Ce fonds est bien peu de chose : voici ce qu'il en fait. Il commence par nous peindre l'état violent où il est quand le démon de la poésie veut s'emparer de lui. Il se compare à Protée , quand il veut échapper aux mortels qui le combattent ; au prêtre de Delphes , quand il est rempli du dieu qui va lui dicter ses oracles : il nous apprend tout ce que doit coûter de travaux et de veilles cette laborieuse inspiration. Ce début serait fort étrange , et ce ton serait d'une hauteur déplacée , si le poëte allait tout de suite à son but , qui est la santé du comte du Luc. Il n'y aurait plus aucune proportion entre ce qu'il aurait annoncé et ce qu'il ferait : il ressemblerait à ces imitateurs maladroits qui , depuis , ont tant abusé de ces formules rebattues d'un enthousiasme factice qu'il est si aisé d'emprunter, et qui deviennent si ridicules , quand on ne les soutient pas. Mais , iei , Rousseau est encore bien loin du comte du Lue , et le chemin qu'il va faire justifiera la pompe et la véhémence de son exorde.
Des veilles, des travaux, un faible cœur s'étonne. Apprenons toutefois que le fils de Latone,
Dont nous suivons la cour, rie nous vend qu'à ce prix ces traits de vive flamme, Et ces ailes de feu qui ravissent une àme
Au céleste séjour.
C'est par là qu'autrefois d'un prophète fidèle l L'esprit, s'affranchissant de sa chaîne mortelle,
Par un puissant effort, S'élançait dans les airs comme un aigle intrépide, Et jusque chez les dieux allait d'un vol rapide
Interroger le sort.
C'est par là qu'un mortel, forçant les rives sombres, Au superbe tyran qui règne sur les ombres
Fit respecter sa voix.
Heureux si, trop épris d'une beauté rendue, Par un excès d'amour il ne l'eût pas perdue
Une seconde fois.
Telle était de Phébus la vertu souveraine, Tandis qu'il fréquentait les bords de l'Hippocrène
Et les sacrés vallons.
Mais ce n'est plus le temps, depuis que l'avarice, Le mensonge flatteur, l'orgueil et le caprice,
Sont nos seuls Apollons.
Ah! si ce dieu sublime, échauffant mon génie, Scssuscitait pour moi de l'antique harmonie
Les magiques accords j SI je pouvais du ciel franchir les va*tes roules, Ou percer par les chants les Infernales voùtet
De l'empire des morts I
Je n'irais point, des dieux profanant la retraite, Dérober aux destins, téméraire interprète.
Leurs augustes secrets ; Je n'irais point chercher une amante ravie, Ni, la lyre à la main , redemander sa vie
Au gendre de Cérès.
Enflammé d'une ardeur plus noble et moins stérile, J'irais, j'irais pour vous, ô mon illustre asae,
0 mon fidèle espoir, Jmplorer aux enfers ces trois fières déesses Que jamais jusqu'ici nos vœux et nos promesses
N'ont eu l'art d'émouvoir.
Nous savons donc enfin où il en voulait venir. Nous concevons qu'il ne lui fallait rien moins que cette espèce d'obsession dont il a paru tourmenté par le dieu des vers , puisqu'il s'agit de tenter ce qui n'avait réussi qu'au seul Orphée , de fléchir les Parques et d'attendrir les Enfers. Il va faire pour l'amitié ce qu'Orphée avait fait pour l'amour, et sa prière est si touchante , le chant de ses vers est si mélodieux, qu'il paraît être véritablement ee même Orphée qu'il veut imiter.
Puissantes déités qui peuplez cette rive, Préparez, leur dirais-je, une oreille attentive
Au bruit de mes concerts.
Puissent-ils amollir vos superbes courages En faveur d'un héros digne des premiers âges
Du naissant univers !
Non, jamais, sous les yeux de l'auguste Cybèle, La terre ne vit naître un plus parfait modèle
Entre les dieux mortels ; Et jamais la vertu n'a, dans un siècle avare, D'un plus riche parrum, ni d'un encens plus rare
Vu fumer ses autels.
Cest lui, c'est le pouvoir de cet heureux géni« Qui soutient la vertu contre la tyrannie
D'un astre injurieux.
L'aimable Vérité, fugitive, importune, N'a trouvé qu'en lui seul sa gloire, sa fortune.
Sa patrie et ses dieux.
Corrigez donc pour lui vos rigoureux usages, Prenez tous les fuseaux qui pour les plus longs âges
Tournent entre vos mains.
C'est à vous que du Styx les dieux inexorables ont confié les jours, hélas! trop peu durables Des fragiles humains!
Si ces dieux, dont, un jour, tout doit être la proie. Se montrent trop jaloux de la fatale soie
Que vous leur redevez, Ne délibérez plus, tranchez mes destinées, Et renouez leur fil à celui des années
Que vous lui réservez.
Ainsi, daigne le ciel, toujours pur et tranquille. Verser sur tous les jours que votre main nous file
Un regard amoureux!
Et puissent les mortels, amis de l'innocence, Mériter tous les soins que votre vigilance
Daigne prendre pour euxl
MORCEAUX LYRIQUES
C'est ainsi qu'au delà de la falale barque
Iles chants adouciraient de l'orgueilleuse Parque
L'Impitoyable loi :
Lachésis apprendrait à devenir sensible.
Et le double ciseau de sa sœur inflexible '
Tomberait devant moi.
Il tomberait, sans doute, si l'oreille des divinités infernales était sensible au charme des beaux vers. C'est là qu'est bien placé l'orgueil poétique, devenu aujourd'hui un lieu commun postiche parmi nos rimeurs , qui ne sentent pas combien il est ridicule quand on ne sait pas le rendre intéressant: il l'est ici, parce que le poète, encore tout bouillant de l'inspiration , tout plein du sentiment qui lui a dicté son éloquente prière, ne croit pas qu'on puisse lui résister, et nous fait partager cette confiance si noble et si naturelle. Quelle foule de beautés dans ce morceau ! Pas une expression qui ne soit riche , pas un détail qui ne rappelle ce langage des dieux que devait parler le rival d'Orphée. Un homme vertueux est ici le plus parfait modèle que la terre ait vu naître entre les dieux mortels. Le protecteur de l'équité est ici celui qui la soutient contre la tyrannie d'un astre injurieux. La durée de notre vie est la falale soie que les Parques redoivent aux dieux du Slyx: partout , la poésie de l'ode.
Il continue , et fait souvenir le comte du Luc que les dieux , en lui prodiguant leurs dons , ne l'ont pas exempté de la loi commune, qui mêle pour nous les maux avec les biens ; et cette idée est rendue avec la même élégance.
C'en était trop, hélas ! et leur tendresse avare, Vous refusant un bien dont la douceur répare
Tous les maux amassés, r-rit sur votre santé, par un décret funeste, Le salaire des dons qu'à votre âme céleste
Elle avait dispensés.
Il rappelle tout ce que son héros a fait de mémorable , et , quand il a tout dit , il se sert de l'artifice permis en poésie ; ii suppose qu'il n'est pas en état de remplir un si grand sujet. Il demande quel est l'artiste qui l'osera , quel sera l'Apelle de ce portrait. Pour lui, las de sa course, il revient à lui-même , et termine son ode aussi heureusement qu'il l'a commencée.
Que ne ptfis-je franchir celte noble barrière ! Mais, peu propre aux efforts d'une longue carrière,
Je vais jusqu'où je puis ; Et, semblable à l'abeille en nos jardins éclose, De différentes (leurs j'assemble et je compose
Le miel que je produis.
Sans cesse en divers lieux errant à l'aventure, Des spectacles nouveaux que m'offre la nature
Mes yeux sont égayés; Et, tantôt dans les bois, tantôt dans les prairies , Je promène toujours mes douces rêveries
Loin des chemins frayés.
Celui qui, se livrant à des routes vulgaires. Ne détourne jamais des routes populaires
Ses pas Infructueux, Marche plus sûrement dans une humble campagne Que ceux qui, plus hardis, percent de la montagne
Les sentiers tortueux.
Toutefois, c'est ainsi que nos maîtres célèbres Ont dérobé leurs noms aux épaisses ténèbres
De leur antiquité :
Et ce n'est qu'en suivant leur périlleux exemple Que nous pouvons, comme eux, arriver jusqu'au temple
De l'Immortalité.
Notre poésie lyrique a pu traiter de plus grands sujets et offrir de plus grandes idées. Les idées ne sont pas ce qui brille le plus dans Rousseau ; mais , pour l'ensemble et le style , je ne connais rien dans notre langue de supérieur à cette ode. On peut y apercevoir quelques taches , mais légères et en bien petit nombre. Le seul vers qu'il eût fallu , je crois , retrancher de ce chef-d'œuvre, est celui-ci :
Et je verrais enfin de mes froides alarmes Fondre tous les glaçons.
Cette métaphore est de mauvais goût.
la harpe. Cours de Lillèralure.