‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 476 sur 649 · ÉLOQUENCE POÉTIQUE · texte numérisé non relu

ÉLOQUENCE POÉTIQUE

PRECEPTES DU GENRE

C'est en poésie que Y éloquence est une enchanteresse ; et l'enchantement qu'elle opère , c'est l'illusion et l'intérêt. Ailleurs, elle ne cherche à plaire , à émouvoir , que pour persuader ; ici , le plus souvent elle ne persuade qu'afm de plaire et d'émouvoir. A cela près , ses moyens sont les mêmes , et du côté de l'illusion , et du côté de l'intérêt. La poésie n'est que Yéloquence dans toute sa force et avec tous ses charmes. Voyez , dans Y Iliade , la harangue de Priam aux pieds d'Achille ; dans YEnéide , celle de Sinon ; dans Ovide , celles d'Ajax et d'Ulysse ; dans Milton , celle de Salan ; dans Corneille , les scènes d'Auguste et de Cinna ; dans Racine , les discours de Burrhus et de Narcisse au jeune Néron ; dans la Henriade, la harangue de Potier aux états , etc. C'est tour à tour le langage de Démosthène , de Cicéron , de Massillon , de Bossuet , à quelques hardiesses près , que la poésie autorise , et que Yéloquence elle-même se permet quelquefois.

L'éloquence du poète est Yéloquence exquise de l'orateur appliquée à des sujets intéressants , féconds, sublimes, et les divers genres d'éloquence que les rhéteurs ont distingués , le délibératif,. le démonstratif, le judiciaire, sont du ressort de l'art poétique comme de l'art oratoire ; mais les poètes ont soin de choisir de grandes causes à discuter, de grands intérêts à débattre. Auguste doit-il abdiquer ou garder l'empire du monde ? Ptolémée doit-il accorder ou refuser un asile à Pompée ; et , s'il le reçoit , doit-il le défendre , doit-il le livrer à César vif ou mort ? Voilà de quoi il s'agit dans les délibérations de Corneille. 11 n'est point de spectateur dont l'âme ne reste comme suspendue , tandis que de tels intérêts sont balancés et discutés aveccbaleur. Ce qui rend encore plus théâtrales ces sortes de délibérations , c'est lorsque la cause publique se joint à l'intérêt capital d'un personnage intéres-

sant , dont le sort dépend de ce qu'on va résoudre ; car il faut bien se souvenir que l'intérêt individuel d'homme à homme est le seul qui nous touche vivement. Les termes collectifs de peuple, d'armée , de république , ne nous présentent que des idées vagues ; Rome , Carthage , la Grèce , la Phrygie , ne nous intéressent que par l'entremise des personnages dont le destin dépend du leur.

Quelquefois aussi celui qui parle ne veut que répandre et soulager son cœur. Par exemple , lorsqu'Andrornaque fait à Céphise le tableau du massacre de Troie, ou qu'elle lui retrace les adieux d'Hector , son dessein n'est pas de l'instruire , de la persuader , de l'émouvoir : elle n'attend , ne veut rien d'elle. C'est un cœur déchiré qui gémit, et qui., trop plein de sa douleur, ne demande qu'à l'épancher. Rien de plus naturel , rien de plus favorable au développement des passions.

Plus la passion tient de la faiblesse , plus il lui est nécessaire de se répandre au dehors : l'amour j a plus de confidents que la haine et que l'ambition , celles-ci supposent dans l'âme une force qui lui sert à les renfermer. Achille, indigné contre Agamemnon , se retire seul sur le rivage de la mer ; s'il avait aimé Briséis , il aurait eu besoin de Patrocle.

On a reproché à notre scène tragique d'avoir trop de discours et trop peu d'action : ce reproche bien entendu peut être juste. Nos poètes se sont engagés quelquefois dans des analyses de sentiments aussi froides que superflues ; mais , si le cœur ne s'épanche que parce qu'il est trop plein de sa passion , et lorsque la violence de ses mouvements ne lui permet pas de les retenir, l'effusion n'en sera jamais ni froide , ni languissante. La passion porte avec elle , dans ses mouvements tumultueux , de quoi varier ceux du style ; et si le poète est bien pénétré de ses situations , s'il se laisse guider par la nature , au lieu de vouloir la conduire à son gré , il placera ces mouvements où la nature les sollicite ; et, laissant couler les

DISCOURS ET MORCEAUX ORATOIRES

sentiments à pleine source , il en saura prévenir à propos l'épuisement et la langueur.

La douleur est de toutes les passions la plus éloquente , ou plutôt c'est elle qui rend éloquentes toutes les autres passions , et qui attendrit et rend pathétique toute espèce de caractère : douce et tendre , sombre et terrible , plaintive et déchirante, furieuse et atroce, elle prend toutes les couleurs. Du haut de la tribune et du haut de la claire , elle remue tout un peuple ; du théâtre , où elle domine , elle trouble tous les esprits , elle transperce tous les cœurs. Celui qui sait la mettre en scène et faire entendre ses accents, n'a pas besoin d'autre langage. Ce n'est pourtant pas ce que j'appelle Véloquence de la douleur. Cette éloquence pure et sublime est celle que Sophocle, Euripide, Virgile, Ovide, Racine et Voltaire, ont possédée à un si liaut point. Je nomme Ovide, parce qu'il est souvent aussi naturel et aussi pénétrant que tous ces grands poètes. Voyez dans ses Métamorphoses ( fable de Polyxène ) avec quelles gradations ces trois grands caractères de douleur sont exprimés.

Pohjxène, au moment d'e'lre immolée aux mânes d'Achille :

Vlque Ncoploiemum slantcm, ferrumque tenentem, Vtque suo viclit flgentem lumina vultu .• Vlerejamdudùm generoso sanguine, dixit :

Nulla mora est, etc. «.

Tel est le langage de la douleur noble et tranquille , d'autant plus touchante qu'elle est plus douce ; et c'est le caractère que Cicéron lui donne dans la bouche deMilon.

Hécube, en se précipitant sur le corps sanglant de sa fille :

Nala, tua? {quidenim superest? ) dolor ultime malris, JYata,jaces, etc. s.

Il semble impossible de réunir dans la douleur plus de traits déchirants; et cette image du malheur le plus accablant n'est rien encore en comparaison de ce qui va suivre.

Hécube, après avoir reconnu le corps de son fils Polydore percé de coups et flottant sur les eaux :

Troades exclamant- Obmuluil illa dolore; Etpariler voeem lacrymasque introrsùs obortas, Dévorât ipse dolor, etc. s.

L'antiquité n'a rien , à mon avis , de plus éloquent que ces trois scènes de douleur; et j'ai cru

» Voyez Ovlilc, Métamorphoses , ltv. xm, ) 1 td., ibid.

:• M., ibid

devoir les donner pour modèles d'éloquence poé tique.

MARMONTEL. Éléments de Lilièrature,l. 11 4

Page 1