‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 488 sur 649 · CLÉMENCE D'AUGUSTE · texte numérisé non relu

CLÉMENCE D'AUGUSTE

Prends un siège, Cinna, prends ; et, sur toute chose, Duserve exactement la loi que je l'impose. Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours; *

■ Se- Un* t'unii'Oe, vaincu par Antoine cl Oclav

D'aucun mot, d'aucun cri n'eu interromps le cours. Tiens ta langue caplive; et, si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence, Tu pourras me répondre après tout à loisir : Sur ce point seulement contente mon désir.

Qu'il te souvienne

De garder la parole, et je tiendrai la mienne.

Tu vois le jour, Cinna; mais ceux dont tu le tiens Furent les ennemis de mon père, el les miens. Au milieu de leur camp lu reçus la naissance; Et, Iorsqu'aprôs leur mort lu vins en ma puissance, Leur haine enracinée au milieu de ton sein T'avait mis contre moi les armes à la main. Tu fus mon ennemi même avant que de naître, Et tu le fus encor quand tu me pus connaître; Et l'inclination jamais n'a démenti Ce sang qui t'avait fait du contraire parli. Autant que tu l'as pu , les effets l'ont suivie; Je ne m'en suis vengé qu'en le donnant la vie. Je te fis prisonnier pour te combler de biens ; Ma cour fut la prison ; mes faveurs tes liens. Je te restituai d'abord ton patrimoine; Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine; El tu sais que, depuis, à chaque occasion, Je suis tombé pour toi dans la profusion. Toutes les dignités que tu m'as demandées, Je te les ai sur l'heure et sans peine accordées ; Je t'ai préféré même à ceux dont les parents Ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs; A ceux qui de leur sang m'ont acheté l'empire, Et qui m'ont conservé le jour que je respire : De la façon , enfin , qu'avec toi j'ai vécu , Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu. Quand le ciel me voulut, <èn rappelant Mécène, Après tant de faveurs montrer un peu de haine, Je te donnai sa place en ce triste accident, Et te fis après lui mon plus cher confident. Aujourd'hui même encor, mon âme irrésolue Jle pressant de quitter ma puissance absolue, De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis, Et ce sont , malgré lui , les tiens que j'ai suivis. Rien plus , ce même jour, je te donne Emilie, Le digne objet des vœux de toute l'Italie, Et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins, Qu'en te couronnant roi je l'aurais donné moins. Tu t'en souviens, Cinna; tant d'heur cl tant de gloira Ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire. Mais, ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer, Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner!

Moi, seigneur, moi que j'eusse une âme si traîtresse! Qu'un si lâche dessein...

Tu tiens mal la promesse:

Sieds-toi ; je n'ai pas dit encor ce que je veux; Tu te juslihras après, si lu le peux.

Ecoule, cependant, et tiens mieux la parole. Tu veux m'assassiner demain au Capilole, Pendant le sacrifice, et ta main, pour signal , Me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal. La moitié de tes gens doit occuper la porte, L'antre moitié le suivre, et le prêter main-forlc. Ai-je de bons avis, ou de mauvais soupçons? De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? Procule , Glabrion, Virginian, Rutile, Marcel, Plante, Lcnas, Pompone, Albin, Icile, Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé ; Le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé :

DISCOURS

Un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes, Et qui , désespérant de les plus éviter, Si tout n'est renversé , ne sauraient subsister. /

Tu te tais, maintenant, et gardes le silence, Plus par confusion que par obéissance.

Quel était ton dessein, et que prétendais-tu, Après m'avoir au temple à les pieds-abattu? Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique? Si j'ai bien entendu tantôt ta politique , Son salut désormais dépend d'un souverain Qui, pour tout conserver, tienne tout en sa main; Et, si sa liberté te faisait entreprendre, Tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre ; Tu l'aurais acceptée au nom de tout l'Etat, Sans vouloir l'acquérir par un assassinat. Quel était donc ton but? D'y régner en ma place? D'un étrange malheur son destin le menace, Si , pour monter au trône et lui donner la loi , Tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi ; Si jusques à ce point son sort est déplorable, Que lu sois après moi le plus considérable, Et que ce grand fardeau de l'empire romain Ne puisse, après ma mort, tomber mieux qu'en ta main.

Apprends à te connaître, et descends en toi-même. On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime; Chacun tremble sous toi , chacun t'offre des vœux; Ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux : Mais tu ferais pitié, même à ceux qu'elle irrite, Si je l'abandonnais à ton peu de mérite. Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux ; Conte-moi tes vertus , tes glorieux travaux , Les rares qualités par où tu m'as dû plaire, Et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire. Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient ; Elle seule l'élève, et seule le soutient; C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne; Tu n'as crédit ni rang, qu'autant qu'elle t'en donne ; Et , pour te faire choir, je n'aurais aujourd'hui Qu'à retirer la main qui seule est ton appui, j'aime mieux, toutefois, céder à ton envie ; Règne , si lu le peux , aux dépens de ma vie. Mais oses-tu penser que les Serviliens, Les Cosses, les Métels , les Pauls, les Fabiens, Et tant d'autres, enlin, de qui.les grands courages Des héros de leur sang sont les vives images, Quittent le noble orgueil d'un sang si généreux , Jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux? Parle, parle, il est temps.

le même. Cinna, act-v.sc. ire.

MODELE d'EXEIICICS.

Le pardon généreux d'Auguste , les vers qu'il prononce , qui sont le sublime de la grandeur d'àme , ces vers que l'admiration a gravés dans la mémoire de tous ceux qui les ont entendus , et cet avantage attaché à la beauté du dénoûment, de laisser au spectateur une dernière impression qui est la plus heureuse et la plus vive de toutes celles qu'il a reçues, ont fait regarder assez généralement celle tragédie comme le chef-d'œuvre de Corneille; cl, si Ton ajoute à ce grand méritedu cinquième acte le discours éloquent de Cinna dans la scène où il fait le tableau des proscriptions d'Octave , cette autre scène si théâtrale où Auguste délibère avec

ceux qui ont résolu de l'assassiner, les idées profondes et l'énergie du style qu'on remarque dans ce dialogue aussi frappant à la lecture qu'au théâtre , le monologue d'Auguste au quatrième acte, la fierté du caractère d'Emilie, et les traits heureux dont il est semé, cette préférence paraîtra suffisamment justifiée. Avant de détailler les raisons peut-être non moins puissantes qu'on peut y opposer, j'ai cru devoir traduire le récit de Sénèque d'où l'auteur de Cinna a tiré son sujet. II l'avait imprimé avec la pièce, mais en latin ; et, comme tout le monde sait à peu près par cœur la scène du pardon , on sera plus aisément à portée, en écoutant la traduction de Sénèque, de se rappeler ce que le poète a emprunté au philosophe. Ce morceau se trouve dans le Traité de la Clémence.

« Auguste fut un prince doux et modéré, etc. »

Quoiqu'on ait dû reconnaître dans ce morceau toutes les idées principales , et souvent même les expressions dont Corneille s'est servi dans le monologue d'Auguste et dans la fameuse scène du cinquième acte, je ne crois pas qu'on me soupçonne d'avoir voulu diminuer en rien le mérite de l'ouvrage ni celui de l'auteur. Je me suis , au contraire , assez souvent expliqué sur l'honneur attaché à ces heureux emprunts, qui ne profitent que clans les mains habiles. Il y a loin d'une conversation à une tragédie. J'ai voulu faire connaître bien précisément le fonds que Corneille a fait valoir , ce qui est à autrui , et ce qui n'est qu'à lui. Celte connaissance est nécessaire pour apprécier le degré d'invention qu'il a mis dans chacun de ses ouvrages ; et cet exemple peut servir en même temps à repousser les reproches injustes tant répétés parles détracteurs de Racine et deVoltaire, qui, pour leur refuser le génie, rappellent sans cesse ce qu'ils nomment leurs larcins, comme s'il n'y avait qu'eux qui s'en fussent permis de semblables; comme s'il eût existé, depuis la renaissance des lettres , un esprit qui ne dûjl rien à l'esprit des autres; enfin comme si cette importation des richesses anciennes ou étrangères n'était pas, à proprement parler, le commerce du talent, espèce de commerce qui ne peut ; comme beaucoup d'autres , se faire avec succès que par des hommes déjà fort riches de leur propre fonds, et capables d'améliorer celui d'autrui. N'oublions pas surtout de remarquer combien l'auteur de Cinna a embelli les détails qu'il a puisés dans Sénèque. Tel est l'avantage inappréciable des beaux vers , telle est la supériorité qu'ils ont sur la meilleure prose, que la mesure et l'harmonie ont mis dans toutes les bouches ce qui demeurait comme enseveli dans les écrits d'un philosophe , et n'existait que pour un petit nombre do

ET MORCEAUX ORATOIRES

îccteurs. Cette précision , commandée par le rliythnie poétique a tellement consacré les paroles que Corneille prête à Auguste , qu'on croirait qu'il n'a pu s'exprimer autrement; et la conversation d'Auguste et de Cinna ne sera jamais autre chose que les vers qu'on a retenus de Corneille.

Le monologue d'Auguste au quatrième acte , rempli de traits de force et de vérité heureusement imités de Sénèque, les beautés réelles qui , mêlant par intervalles l'admiration à la curiosité, soutiennent l'attention des spectateurs jusqu'au cinquième acte , dont le sublime les transporte assez pour leur faire oublier que jusque-là l'attention et l'intérêt ont souvent faibli et varié , ont fait regarder assezgénéralement celte tragédie comme le chef-d'œuvre de Corneille...

A l'égard du cinquième acte, un siècle et demi de succès l'a consacré. La beauté des vers et la simplicité sublime du style font voir que, si l'auteur est redevable à Sénèque de tout le fond de celte scène immortelle , il avait dans son âme le sentiment de la vraie grandeur, et en connaissait l'expression. Il n'y avait qu'Auguste mis en scène par Corneille qui pût dire :

Je suis maître de moi, etc.

Ces paroles mémorables font couler des larmes d'admiration et d'attendrissement, et ce mélange est une des émotions les plus douces que notre ù me puisse éprouver.

Lorsqu'un moment auparavant Auguste dit à Cinna :

Apprends a te connaître, et descends en toi-même. On l'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime ; Chacun tremble sous loi, chacun rolîre des vœux : Ta fortune est bien haut ; tu peux ce que tu veux ; Mais lu ferais pitié, môme à ceux qu'elle irrite, Si je t'abandonnais a ton peu de mérite.

Voltaire rapporte à ce sujet le mot connu du maréchal de La Feuillade : Tu me gâtes le soyons amis , Cinna. Si le roi m'en, disait autant, je le remercierais de son amitié. Cette remarque fait honneur à la délicatesse et au goût du courtisan: elle est certainement fondée. Mais comme il faut toujours que la saine critique considère les objets sous toutes les faces , pourquoi ne nous apercevons-nous pas que cet endroit nuise en rien au plaisir que nous fait toute la scène? C'est qu'au fond le spectateur n'est pas fâché de voir Cinna humilié devant Auguste, qui devient alors si grand , qu'il attire à lui tout l'intérêt : disons plus, il attire toute l'attention, et, tant qu'il parle, à peine prend-on garde à celui qui l'écoute. De plus, Cinna lui-même a parlé de lui précédemment dans les mêmes termes ; il a dit d'Auguste :

Ce prince magnanime, Qui du peu que je suis fait une (clic estime.

Depuis la lin du second acte, on s'est accoutumé

à n'avoir pas une grande idée de Cinna. On n'est donc pas étonné que l'empereur ne fasse pas de lui plus de cas qu'il n'en fait lui-même. On ne voit que la bonté qui pardonne, et l'on oublie tout le reste. Sans doute la bienséance dramatique eût été mieux observée si ces vers n'y étaient pas; mais ce n'est pas un de ces défauts qui blessent les convenances essentielles , tant il y a de nuances dans les fautes comme dans les yea'ulés! Voltaire remarque , en parlant du grand succès de Cinna, que les idées qui dominent dans cet ouvrage, les discussions politiques sur la meilleure forme de gouvernement, l'espèce de gloire attachée à l'habileté et au courage des conspirateurs, devaient plaire à des esprits occupés des factions et des troubles qui avaient éclaté pendant le ministère de Richelieu, et produit des révoltes et des guerres civiles.

la harpe. Cours de Littérature.

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