‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 487 sur 649 · REMORDS DE PHÈDRE · texte numérisé non relu

REMORDS DE PHÈDRE

Misérable! et je vis, et je soutiens la vue De ce sacré Soleil dont je suis descendue! J'ai pour aïeul le père et le maître des dieux; Le ciel , tout l'univers est plein de mes aïeux. Où me cacher? Fuyons dans la nuit infernale! Mais, que dis-je? mon père y tient l'urne fatale. Le Sort, dit-on , l'a mise en ses sévères mains ; Minos juge aux enfers tous les pâles humains. Ah! combien frémira son ombre épouvantée, Lorsqu'il verra sa lille, à ses yeux présentée, Contrainte d'avouer tant de forfaits divers, Et des crimes peut-être inconnus aux enfers ! Que diras-tu, mon père, à ce spectacle horrible? Je crois voir de les mains tomber l'urne terrible; Je crois te voir, cherchant un supplice nouveau, Toi-même de ton sang devenir le bourreau. Pardonne! Un dieu cruel a perdu ta famille; Reconnais sa vengeance aux fureurs de ta fille. Hélas! du crime affreux dont la honte me suit, Jamais mon triste cœur n'a recueilli le fruit. Jusqu'au dernier soupir de malheurs poursuivie, Je rends dans les tourments une inutile vie '.

iucine. Phèdre, act. iv, se. vi.

MODELE D'EXERCICE

3e ne connais rien dans aucune langue audessus de ce morceau : il étincelle de traits de la première force. Quelle foule de sentiments et d'images ! Quelle profonde douleur dans les uns! quelle pompe à la foismagnifique et effrayante dans les autres ! et quel coup de l'art , quel bonheur du génie d'avoir pu les réunir ! L'imagination de Phèdre, conduite par celle du poëtc, embrasse le ciel, la terre et les enfers. La terre lui présente tous ses crimes , et ceux de sa famille ; le ciel , des aïeux qui la font rougir ; les enfers, des juges qui la menacent : les enfers , qui attendent les autres criminels , repoussent la malheureuse Phèdre. Et quelle inimitable harmonie dans les vers ! quelle énergie de diction ! Je me suis soutint rappelé qu'un jour, dans une conversation

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sur Racine, Voltaire, après avoir déclamé co morceau avec l'enthousiasme que lui inspiraient les beaux vers, s'écria: Non, je ne suis rien auprès de cet homme-là. Ce n'est pas qu'il faille voir dans cette exclamation presque involontaire un aveu d'infériorité ; c'était l'hommage d'un grand génie , dont la sensibilité était en proportion de sa force , et à qui l'admiration faisait tout oublier, jusqu'au sentiment de l'amour-propre. Nous verrons dans la suite que l'auteur de Zaïre, sans avoir rien qui soit dans ce genre , balance tant de perfection par d'autres avantages. Mais quel homme que celui qui a pu seul arracher à Voltaire le cri que vous venez d'entendre !

Il prophétisait , Despréaux , lorsqu'il disait a son ami , dans une épitre digne de tous les deux :

Eh ! qui, voyant un jour la douleur vertueuse

De Phèdre, malgré soi perfide, incestueuse,

D'un si noble travail justement étonné,

Ne bénira d'abord le siècle fortuné

Qui, rendu plus fameux par tes illustres veilles,

Vit naître sous ta main ces pompeuses merveilles?

Voltaire a observé quelque part que ces merveilles étaient plus touchantes que pompeuses : il me semble qu'elles sont l'un et l'autre , et ce que je viens d'en citer le prouve assez. Mais, en effet, ce qu'il y a de louchant, ce qu'il y a d'unique dans le rôle de Phèdre , c'est l'horreur qu'elle a pour elle-même. Jamais la conscience n'a parlé si haut contre le crime , et jamais aussi une passion criminelle n'inspira une plus juste pitié. Ce contraste est marqué dans la Phèdre d'Euripide ; il l'est même aussi dans celle de Sénèque, malgré la déclamation qui étouffe si souvent toute vérité : mais qu'il l'est bien plus fortement dans Racine ! Il a su lui donner en même temps et plus de passion, et plus de remords.

la harpe. Cours de Littérature

TROUBLE ETAÛ.TATION b'AUGUSTE , SANS CESSE EN BUTTE AUX CONSPIRATIONS.

Ciel , à qui voulez-vous désormais que je fie Les secrets de mon âme et le soin de ma vie? Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis , Si, donnant des sujets, il ôte les amis; Si tel est le destin des grandeurs souveraines, Queleurs pi usgrands bienfaits n'attirent que des haine" Et si votre rigueur les condamne à chérir Ceux que vous animez à les faire périr. Pour elles rien n'estsûr; qui peultoiU,doiltoulcraindrt' Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.

Quoi! lu veux qu'on l'épargne, et n'as rien épargné! Songe aux fleuves de sang où (ou bras s'est baigné; De combien ont rougi les champs cie Macédoine; Combien en averse la défaite d'Antoine.

ET MORCEAUX ORATOIRES

Combien celle de Sexte ', et revois tout d'un temps

Pérouse au sien noyée et tous ses habitants.

Remets dans ton esprit, après tant de carnages,

De tes proscriptions les sanglantes images",

Où loi-même, des tiens devenu le bourreau ,

Au sein de ton tuteur enfonças le couteau;

Et puis ose accuser le destin d'injustice,

Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice,

Et que, par ton exemple à ta perle guidés,

Ils violent les droits que tu n'as pas gardés!

Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise.

Quille ta dignité comme tu l'as acquise;

Rends un sang infidèle à l'infidélité,

Et souffre des ingrats après l'avoir été.

Mais que mon jugement au besoin m'abandonne!

Quelle fureur, Cinna , m'accuse et te pardonne;

Toi , dont la trahison me force à retenir

Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,

Me traile en criminel , et fait seule mon-crime,

Relève , pour l'abattre , un trône illégitime ,

Et, d'un zèle effronté couvrant son attentat, .

S'oppose, pour me perdre, au bonheur de l'État!

Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre!

Tu vivrais en repos après m'avoir l'ait craindre !

Non, non, je me trahis moi -même d'y penser :

Qui pardonne aisément, invile à l'offenser.

l'unissons l'assassin, proscrivons les complices.

Maisquoi! toujours du sang,et toujours des supplices!

Ma cruaulé se lasse, et ne peut s'arrêler :

Je veux me faire craindre, et ne fais qu'irriter.

Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile ,

Une tète coupée en fait renaître mille;

Et le sang répandu de mille conjurés

Rend mes jours plus maudits, el non plus assurés.

Octave, n'attends plus les coups d'un nouveau Brute;

Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute;

Meurs : tu ferais pour vivre un lâche et vain effort,

Si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort,

Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse

Pour le faire périr tour à tour s'intéresse;

Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir,

Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre ou mourir.

La vie est peu de chose , et le peu qui t'en reste

Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste.

Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat,

Eteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat :

A toi-même, en mourant, immole ce perfide :

; Contentant ses désirs, punis son parricide ; Fais un tourment pour lui de ton propre trépas, En faisant qu'il le voie , et n'en jouisse pas. Mais jouissons plutôt nous-même de sa peine; Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine. 0 Romains! ô vengeance ! ô pouvoir absolu !

\ O rigoureux combat d'un cœur irrésolu , Qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose , D'un prince malheureux ordonnez quelque chose. Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner? Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.

corneille. Cinna, acl. îv, se. III.

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