HOMÈRE ET VIRGILE
De la divinité que célèbrent mes vers La sublime épopée est le plus beau domaine : C'est là qu'elle commande et qu'elle habite en reine. Salut! toi , le plus cher de tous ses favoris , Vieil Homère, salut! De tes divins écrits, Tous les talents divers empruntent leur puissance. C'est toi que l'on peignait ainsi qu'un fleuve immense, Où , la coupe à la main, venaient puiser les arts. Virgile sur toi seul attachait ses regards; lîouchardon 2 des héros l'empruntait les modèles; Ta Muse à Bossuet prêta souvent ses ailes; Phidias 3 sur le lien tailla son Jupiter. Tel que tu peins ce dieu sur le trône de l'air, liien loin des autres dieux qui devant lui s'abaissent, Ainsi tous tes rivaux devant loi disparaissent : Ou, tel que lu peignais ce souverain des cieux , De sa puissante main enlevant tous les dieux , Les maîtres du pinceau , les rois de l'harmonie, Tu les suspendis tous à ton puissant génie. Partout cher à la Grèce, et partout citoyen, Sept langages divers enrichissent le lien. Que n'as-tu point tracé dans ta vaste peinture? Les champs et les cités, les arts et la nature , Ton ouvrage peint tout : tel brille dans tes vers Le bouclier céleste où se meut l'univers. Que tu m'offres du cœur des peintures savantes ! Les mains du sang d'Hector encor toutes fumantes, Achille au nom de père adoucit sa fierté; Par la voix des vieillards lu louas la beauté4. Qui peint mieux les héros que ta muse guerrière? Alexandre pleura de n'avoir point d'Homère. Ton berceau fut caché! qu'importe aux nations? Le Nil nous tait sa source, et nous verse ses dons. Le monde est ta pairie : enseigne tous les âges , Plais a tous les esprits, vis dans tous les langages : Tes vers, que la nature a marqués de ton sceau, Comme elle en vieillissant ont un charme nouveau.
1 Ou ne connaît rien de positif sur ïoile. On protend que ce critique d'Homère vivait dans le w« siècle avant J.-C. (N.E.)
t Unucliardon, sculpteur français, ne eu 1698, mort en 1702. Il disait que, quand il lisait Homère, les nommes lui paraissaient plus grands de six pieds. (N.E)
L'antiquité crédule a perdu ses miracles; Tous ces dieux que tu fis, leur culte, leurs oracles, Tout est anéanti : tes autels sont debout; Tu n'eus point de tombeau, mais ton temple est partout. Accepte donc mon hymne, ô dieu de l'harmonie! Mais quel mortel guidé par un plus doux génie. Avec un air si simple, et de si nobles traits, S'avance d'un front calme? Ah! je le reconnais; C'est Virgile accordant sa lyre harmonieuse : La flûte qui soupire est moins mélodieuse. Le génie, il est vrai , moins prodigue pour lui , Le laisse quelquefois sur les traces d'autrui ; Pour former son nectar, il imite l'abeille, Peuple heureux dont sa muse a chaulé la merveille, Qui compose son miel de mille sucs divers; Et quel miel , ô Virgile! est plus doux que tes vers? Si d'un accent moins fier ta voix chanta les armes, Ah ! combien la Didon m'a fait verser de larmes ! Ton charme le plus doux, ton art le plus flatteur, L'imagination le puisa dans ton cœur.
Homère, déployant sa force poétique, Dans sa mâle beauté m'offre l'Hercule antique: Ta muse me rappelle, en ses traits moins hardis, De la belle Vénus les charmes arrondis. Ta vigueur sans efforts, c'est la grâce elle-même; Avant de l'admirer, le lecteur sent qu'il t'aime. Des lrésorsvdu génie économe prudent, Brillant, mais naturel, et pur, quoiqu'abondant, Chez toi toujours le goût employa la richesse; Le goût fut ton génie; et ma lière déesse, Dont les coursiers fougueux erraient encor sans frein, A mis, pour les guider, les rênes dans ta main 5. dklillk. L'Imagination, en. V.