LES TROIS TRAGIQUES GRECS
Un guerrier la rappelle 3 à sa haute origine; C'est Eschyle : il s'arrête, et, la considérant, Il démêle en ses traits je ne sais quoi de grand. Il s'indigne; à Thespis il arrache sa proie, Puis parle en maître, étouffe une bruyante joie; Mais de ses pieds d'abord couvre la nudité, Sur son front éclairci ramène la fierté. Au son des instruments il l'agite , il l'éveille; De Marathon alors il conte la merveille. Salamine, Platée, il vous peint en soldat : Dès qu'il parle de guerre, on croit voir un combat. Au cœur de son élève un feu nouveau fermente. Uu démon sombre et noir la presse, la tourmente. Elle éclate à la fin: son maître forcené, Eschyle , de son œuvre est lui-même étonné. Terrible, elle se montre en amazone altière, Et debout , sans effroi , parle à la Grèce entière , Qui s'émeut et frémit, et lui répond en chœur.
Mais Sophocle déjà brûlait au fond du cœur; Et bientôt pour époux il s'offre à Melpomène. Eschyle, furieux, court, descend dans l'arène, Et défie au combat Sophocle : il est vaincu. Malheureux!... d'un seul jour il avait trop vécu. Il fuit : la jeune élève, excusable peut-être, Préféra pour époux son amant à son maître.
Sophocle, en ses transports, plus sage sans froideur, De sa fière moitié sut réprimer l'ardeur, Tempéra de ses yeux le regard trop farouche , A des discours plus doux accoutuma sa bouche. Son accent âpre et dur devint mélodieux, Et sublime, et voisin du langage des dieux, Sans perdre de son feu ni de son énergie. Mais, de mille autres dons par Sophocle enrichie, Elle parut auguste, imposante en son port, Vive encor sans rudesse , et grande sans effort : Près d'Eschyle, en un mot, on voyait Melpomène S'élancer en guerrière; elle s'avance en reine : Mais, sensible à des soins si généreux, si doux, Elle honora, chérit son vénérable époux, Qui vit taire l'envie, en montrant à la Grèce La touchante Antigone, enfant de sa vieillesse.
Euripide, ravi de ce noble maintien, Aborde Melpomène; en un seul entrelien, Lui fait naître du goût pour la philosophie. De l'estime d'un sage elle se glorifie. Cette sagesse aimable et sans austérité
Avait , comme son style, en sa simplicité,
Un caractère doux, grave et mélancolique.
A l'imiter en tout sa compagne s'applique :
Docile à ses conseils , du plus sublime ter»
Elle apprit à descendre au naïf abandon ,
Même à négliger l'art pour la simple nature.
Du cœur elle connut la route la plus sûre :
Elle fit retentir le cri de la pitié,
Peignit l'amour brûlant , la touchante amitié ,
Etla douleur qui même en sa bouche eutdes charmes
Oh ! qu'elle a fait aux Grecs verser de douces larmes!
On redisait partout ses chants libérateurs :
Socrate fut enfin un de ses auditeurs.
De son maître pourtant le ton philosophique
Perçaiten ses discours... que sais-je?.^. en sa critique,
Souvent son propre sexe est à peine épargné ;
Mais elle intéressait, tout lui fut pardonné... 4.
gollin-d'uarleville. Melpomène et Tltalie.