L'INCONSTANT
Inconstant! oh , voilà votre*mot ordinaire! Eh! c'est pour ne pas être inconstant, au contraire, Qu'on me voit sur mes pas revenir tout exprès : J'aime bien mieux changer auparavant qu'après. C'estqueje fus trompé,c'estqu'ilfautsouvent l'être, C'est qu'il est maint état qu'on ne peut bien connaître, A moins que par soi-même on ne l'ait exercé : Ce n'est qu'après l'essai qu'on est désabusé. J'aurais pu me trouver dans cette circonstance, Sans être pour cela coupable d'inconstance. Je goûte d'un état ; j'y suis mal , et j'en sors; Rien de plus naturel. Quoi! faudrait-il alors Végéter sans désirs , sans nulle inquiétude; Et, stupide jouet de la sotte habitude, Garder par indolence un état ennuyeux, N'être heureux qu'à demi quand on peut être mieux? Vous mettez à ceci beaucoup trop d'importance ; M'allez-vous quereller pour un peu d'inconstance ? A tout le genre humain dites-en donc autant. A le bien prendre, enfin, tout homme est inconstant, Un peu plus, un peu moins, et j'en sais bien la cause : C'est que l'esprit humain tient à si peu de chose, Un rien le fait tourner d'un et d'autre côté.- On veut fixer en vain cette mobilité : Vains elforts! il échappe, il faut qu'il se promène; Ce défaut est celui de la nature humaine. La constance n'est point la vertu d'un mortel ; Et, pour être constant, il faut être éternel. D'ailleurs, quand on y songe, il serait bien étrange Qu'il fût seul immobile : autour de lui tout change ; La terre se dépouille, et bientôt reverdit , La lune tous lès mois s'accroît et s'arrondit... Quedis-je? en moins d'un jour, tourà tour on essuie Et le froid et le chaud , et le veut et la pluie.
I Tout passe, tout finit, tout s'efface ; en un mot, Tout change : changeons donc, puisque c'est notre loi.
I COLLIN-D'HARLEVILLE. L'Inconstant,
act. il, se. ix.
l'irrésolu sur le choix d'un état.
Au choix de quelque état êtes-vous arrêté ?
— Mais... non; depuis dix ans pourtant j'ai médite Cent fois sur tous; aucun n'emporte la balance. Tour à tour le barreau , les armes, la finance,
Se partagent mes goûts, sans fixer mon destin , Et mon esprit toujours flotte plus incertain. — Vous dédaignez,je crois, la finance ? — Au contraire. Moi , j'irais dédaigner tout ce que l'on révère ! De l'argent je sais trop le magique pouvoir.
— Et cependant sur vous rien n'a pu prévaloir. Vousaimiez le commerce? — Oui,certe! et quand Je Qu'il peut de mon pays accroître la puissance, [pense La splendeur, je me dis : L'homme dont les travaux A nos prospérités ouvre des champs nouveaux ,
Est grand, il fait le bien ; et sa noble industrie
Le rend, dans tous les temps, l'homme de la patrie ;
Cet honorable état m'aurait déjà fixé.
— Mais qui donc vous relient encore embarrassé?
— Le barreau, m'ayant pris un temps considérable, Me semblerait d'ailleurs, peut-être, préférable.
Le droit, qui mène à tout, partout considéré, Aux postes éminents sert de premier degré : Administrer l'Etat , défendre l'innocence, Eclairer la justice ou tenir sa balance, Voilà les fonctions, les sublimes emplois Où je puis m'élever par l'étude des lois. — Vous penseriez donc. ..? — 0 ui ! si le métier des armes Encor plus éclatant, ne m'offrait plus de charmes. — Mais le danger? — Peut-il arrêter un grand cœur? On se bat, etqu'importe? on est mortou vainqueur1. Déjà depuis longtemps je ne sais quelle ivresse Vient s'emparer de moi quand je songe à la Grèce, Lorsque je vois voler, vers ces bords malheureux, Mes amis, nos savants, nos soldats valeureux; Quand je songe à l'effet de l'élan sympathique Qui semble nous porter vers ce peuple héroïque, Je ne me conçois plus : moi qui devais courir, Qui depuis si longtemps voulais le secourir!... — Eh bien donc! vous allez...?— Je vais encore attendre. Mais je suis toujours là! prêt à tout entreprendre. J'attends, il le faut bien; et si j'avais pensé Qu'on s'embarquât sitôt , je me serais pressé. Rien n'est perdu pourtant : une cause si belle! L'abandonner!... toujours je fis des vœux pour elle ; Si même je pouvais ensemble réunir Et la gloire et l'amour dans un prompt avenir! J'entrevois le bonheur, mais il m'échappe encore ; Que sais-je? il est peut-être un état que j'ignore, Et qui surpasse tout.
Onésime Leroy. L'Irrésolu, se. «'.u.