‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 552 sur 649 · LE PAT IGNORANT · texte numérisé non relu

LE PAT IGNORANT

L'orateur- des foyers et des mauvais propos J Quels titres sont les siens? L'insolence et des mots , Les applaudissements , le respect idolâtre D'un essaim d'étourdis , chenilles du théâtre, Et qui, venant toujours grossir le tribunal Du bavard imposant qui dit le plus de mal , Vont semer, d'après lui , l'ignoble parodie Sur les fruits du talent et les dons du génie. Cette audace d'ailleurs, cette présomption, Qui prétend tout ranger à sa décision, Est d'un fat ignorant la marque la plus sûre; L'homme éclairé suspend l'éîoge et la censure, Il sait que sur les arts, les esprits et les goûts , Le jugement d'un seul n'est point la loi de tous , Qu'attendre est pour juger la règle la meilleure, Et que l'arrêt public est le seul qui demeure.

J'ai rencontré souvent de ces gens à bons mots , De ces hommes charmants, qui n'étaient que des sols. Malgré tous les efforts de leur petite envie, Une froide épigramme, une bouffonnerie A ce qui vaut mieux qu'eux n'ôtera jamais rien ; Et, malgré les plaisants, le bien est toujours bien. J'ai vu d'autres méchants d'un grave caractère, Gens laconiques , froids , à qui rien ne peut plaire ; Examinez-les bien : un ton sentencieux Cache leur nullité sous un air dédaigneux. Mais à l'esprit méchant je ne vois point de gloire.

Si vous saviez combien cet esprit est aisé ! Combien il en faut peu ! comme il est méprisé! Le plus stupide obtient la même réussite. Eh! pourquoi tant de gens ont-ils ce plat mérite? Stérilité de l'ânie , et de ce naturel ,

Agréable, amusant, sans bassesse et sans fiel.

On dit l'esprit commun; par son succès bizarre, La méchanceté prouve à quel point il est rare : Ami du bien, de l'ordre et de l'humanité, Le véritable esprit marche avec la bonté. Cléon n'offre à nos yeux qu'une fausse lumière; La réputation des mœurs est la première; Sans elle , croyez-moi , tout succès est trompeur ; Mon estime toujours commence par le cœur :

Sans lui, l'esprit n'est rien ; et, malgré vos maximes, Il produit seulement des erreurs et des crimes ». guesset. Le Méchant.

Que dans ses procédés l'homme est inconséquent: On recherche un esprit dont on hait le talent; On applaudit aux traits du méchant qu'on abhorre , Et, loin de le proscrire, on l'encourage encore. Mais convenez aussi qu'avec ce mauvais ton , Tous ces gens dont il est l'oracle et le bouffon , Craignent pour euxle sort des absents qu'il leur livre, Et que tous avec lui seraient fâchés de vivre : i On le voit une fois, il peut être applaudi ; Mais quelqu'un voudrait-il en faire son ami? — On le craint, c'est beaucoup. — Mérite pitoyable! Pour les esprits sensés est-il donc redoutable? C'est ordinairement à de faibles rivaux Qu'il adresse les traits de ses mauvais propos. Quel honneur trouvez-vous à poursuivre, à confondre, A désoler quelqu'un qui ne peut vous répondre? Ce triomphe honteux de la méchanceté Réunit la bassesse et l'inhumanité.

Quand sur l'esprit d'un autre on a quelque avantage, N'est-il pas plus flatteur d'en mériter l'hommage, De voiler, d'enhardir la faiblesse d'autrui, Et d'en être à la fois et l'amour et l'appui ?

Vous le croyez heureux? Quelle âme méprisable! Si c'est là son bonheur, c'est être misérable. Étranger au milieu de la société, Et partout fugitif, et partout rejeté, Vous connaîtrez bientôt par votre expérience Que le bonheur du cœur est dans la confiance. Un commerce de suite avec les mêmes gens, L'union des plaisirs, des goûts, des sentiments; Une société peu nombreuse, et qui s'aime, Où vous pensez tout haut, où vous êtes vous-même, Sans lendemain , sans crainte et sans malignité , Dans le sein de la paix et de la sûreté, Voilà le seul bonheur honorable et paisible D'un esprit raisonnable et d'un cœur né sensible. Sans amis, sans repos, suspect et dangereux, L'homme frivole et vague est déjà malheureux. Mais jugez avec moi combien l'est davantage Un méchant affiché, dont on craint le passage; Qui, traînant après lui les rapports, les horreurs, L'esprit de fausseté , l'art affreux des noirceurs , Abhorré, méprisé, couvert d'ignominie, Chez les honnêtes gens demeure sans patrie : Voilà le vrai proscrit, et vous le connaissez.

S'amuser , dites-vous! Quelle erreur est la vôtre!

Quoi ! vendre tour à tour, immoler l'une à l'autre

Chaque société; diviser les esprits,

Aigrir les gens brouillés, ou brouiller des amis,

Calomnier, flétrir les femmes estimables,

Faire du mal d'autrui ses plaisirs détestables :

Ce germe d'infamie et de perversité

Est -il dans la même âme avec la probité?

Tout le monde est méchant ! Oui , ces cœurs haïssables,

Ce peuple d'hommes faux, de femmes, d'agréables,

Sans principes, sans mœurs; esprits bas et jaloux,

Qui se rendent justice en se méprisant tous.

Voyez, lie partie, Caraeléresi

ET PARALLÈLES

En vain ce peuple affreux, sans frein et sans scrupule , De la bonté du cœur veut faire un ridiculet Pour chasser ce nuage et voir avec clarté Que l'homme n'est point fait pour la méchanceté, Consultez, écoutez pour juges, pour oracles, Les hommes rassemblés ; voyez , à nos spectacles , Quand on peint quelque trait de candeur , de bonté , Où brille en tout son jour la tendre humanité : Tous les cœurs sont remplis d'une volupté pure» fc» r.'p«t là qu'on entend le cri de la nature.

LE MÊME. Ibid-, acte IV, se. IV.

MODELE D'EXERCICE

Il était tout simple d'opposer au code de la méchanceté le langage du bon sens et la morale d'un bon cœur ; mais ce contraste , supérieuremen t exécuté dans le rôle d'Arislc , dislingue la comédie du Méchant. Ce rôle est le modèle de ceux où il ftmt soutenir le ton sérieux et moral , qui est entre deux excès , la froideur et la déclamation. C'est là , d'ordinaire , le double inconvénient de ces personnages que, dans la comédie , on appelle des raisonneurs. Depuis le Cléante du Tartufe, qui a si bien différencié la véritable et la fausse dévotion, l'Arisle du Méchant est celui qui a le mieux fait parler la raison. Le style de la pièce dans cette partie n'est ni moins piquant , ni moins parfait que dans les autres, et peut-être était encore plus difficile; car, dans un ouvrage où il ne fan t jamais perdre de vue l'agrément , rien n'est si voisin de l'ennui que de prêcher la raison. Mais Gressct a su tour à tour l'assaisonner ou l'animer , la rendre agréable ou intéressante , au point que rien ne contribua plus à son succès que le rôle d'Ariste , surtout dans la grande scène du quatrième acte entre Valère et lui. L'avantage qu'il a sur un jeune homme qui ne fait que répéter les leçons de son maître Cléon , n'était pas ce qu'il y avait de plus malaisé dans ce rôle; mais, devant Cléon lui-même , qui est tout brillant d'esprit , il fallait plus d'art pour maintenir Ariste dans la supériorité qui convient à la bonne cause, sans subordonner le personnage principal. C'est une loi bien remarquable dans le genre dramatique , que cette nécessité si essentielle de ne jamais abaisser le premier personnage , celui sur qui l'auteur appelle principalement l'attention. Quoi qu'il puisse avoir de vicieux, il ne doit jamais descendre du rang où l'ont placé les convenances théâtrales. Il peut , il doit être confondu dans ses projets , puni par ses propres fautes ; mais, en général, il doit être tel qu'il n'y ait en lui de méprisable que le vice dont la censure est l'objet de la pièce. Cette théorie est très-déliée, et demande quelque explication, parce que, si elle n'est pas bien entendue, elle semble, au premier coup d'oeil , contraire à la moralité , reconnue

pour une des premières lois dramatiques , cl c'est la méprise où sont tombés les détracteurs outrés du théâtre. Pourquoi , ont-ils dit , faire admirer la présence d'esprit d'un scélérat comme Tartufe? Pourquoi rendre la méchanceté de Cléon si séduisante à force d'esprit? Pour mieux remplir l'objet que l'art se propose. En effet, il ne serait pas bien merveilleux que l'on détestât le crime sans talent, ou que l'on méprisât le vice sans esprit. Mais donner à l'un et à l'autre tout ce qu'il y a de plus capable d'éblouir, et pourtant amener le spectateur , en dernier résultat , â les condamner et à les flétrir , voilà ce qui est digne du plus beau de tous les arts. Si Tartufe était un maladroit sur la scène , l'hypocrite du parterre serait rassuré, et dirait : J'en sais davantage. Mais il ne commet pas une faute ; il est le plus fin et le plus avisé de tous les hommes, et pourtant il échoue. La conséquence est frappante : c'est que l'hypocrisie , malgré toutes ses ruses , est tôt ou lard confondue. De même, si l'auteur du Méchant veut faire tomber ce faux air de supériorité que donne si aisément la méchanceté, et qui fait que tant de sots s'efforcent d'être méchants , y réussira-t-il en ne donnant à son personnage ni agrément ni séduction? Vraiment, dirait chacun à part soi , ce n'est pas ainsi que la méchanceté peut réussir : un tel homme n'est qu'odieux et dégoûtant ; et le dégoût et l'indignation ne tomberaient que sur le personnage , et non pas sur son vice. Mais que fait l'artiste qui sait son métier , et qui a bien compris la loi que j'explique ? Il sépare habilement le vice et le personnage vicieux : il donne à celui-ci tous les avantages naturels qu'il peut avoir, et qui lui laissent dans le cadre dramatique la place distinguée qu'il doit occuper; et, comme tous ces avantages ne le garantissent pas de l'opprobre qui l'accable à la fin de la pièce , quand il est reconnu pour ce qu'il est, il résulte que , plus il a montré de qualités estimables et de dehors heureux, plus le vice, qui ternit tout , inspire de mépris et d'aversion*

la harpe. Cours de Littérature.

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