LES FORÊTS ET LES HABITANTS DES REGIONS GLACIALES
Sous un ciel toujours couvert d'épais nuages , où la clarté du jour pénètre avec peine, s'élèvent de vastes et antiques forêts. L'horreur, le silence
• Les endroits dépeuplés sont si communs en Espagne, qu'il y .1 un substantif particulier pou»- les designer : on dit un
dcspobfdo.
et la nuit les habitent ; des arbres, presque, aussi vieux que la terre qui les porte , s'y élèvent et s'y amoncellent , pour ainsi dire , sans ordre, les uns contre les autres. Leurs branches touffues et entrelacées n'offrent qu'avec peine des routes tortueuses, que des ronces embarrassent encore : là , des cimes énormes succombent sous le poids des années ou par la violence des vents ; elles tombent avec effort sur des troncs antiques qui gisaient à leurs pieds , et recouvraient d'autres troncs à. demi pourris. L'on n'entend , dans ces affreuses solitudes, dans ce séjour rude et sauvage, que les cris rauques et funèbres d'oiseaux voraces , les hurlements des ours qui cherchent une proie , le fracas d'un torrent qui se précipite d'une roche escarpée, rejaillit en vapeur, et fait gronder les échos de ces lieux bruts et incultes , ou le bruit des rochers que la main du temps fait rouler au milieu de ces forêts retentissantes.
Là habitent, dans des cavernes, des hommes durs , féroces , indomptables , ne vivant que de leur chasse , ne se nourrissant que de sang , et ne désirant que de boire dans le crâne de leurs ennemis. Lorsque l'hiver vient étendre ses glaces sur ces âpres contrées, qu'il répand à grands flots la neige, que les eaux cessent de couler, se glacent et durcissent ; que les fleuves sont changés en masse solide , capable de soutenir les plus lourds fardeaux , et que la mer ne présente plus qu'une plaine rigide de glace dure et compacte , cent hommes féroces sortent de leurs tanières. Tout va leur servir de chemin; ils trouveront même , sur la mer et sur les fleuves , des routes plus sûres , plus courtes et moins embarrassées que celles qui traversent leurs forêts. La massue d une main et la hache de l'autre , ils partent pour aller au loin surprendre les animaux dont ils se nourrissent , et enlever des bourgades entières pour servir à leurs repas inhumains. Ils vont donner la mort ou peut- être la recevoir. Pressés par la faim, agités par la férocité, pleins de courage , de cruauté et de force , s'animant par le souvenir de leurs victoires passées , cherchant à s'étourdir sur le danger qui les menace , ils profèrent à haute voix l'expression de leurs sensations profondes et horribles ; ils crient ; ils élèvent leurs voix avec effort , et lâchent d'en remplir tous les lieux qu'ils parcourent : un enthousiasme atroce s'empare de leur âme ; une espèce de chant sauvage , une chanson barbare sort de leur bouche avec leurs paroles de mort et
de carnaee.
LACEPEDE. Poétique de la musique.
1 Prêtres : Je semnos, vénérable, cl theos, Dieu. (N. E-)
2 Deux divinités gauloises. Tculates était le dieu prin cioal.