LA DIETE DE VARSOVIE EN
Les partisans de la Russie , impatients de commencer la diète, après une longue attente virent enfin paraître le maréchal , accompagné de Mokranouski ; tous deux respectés de leurs ennemis même ; tous deux si considérés dans la république, que, pendant leur vie entière, quiconque eut pour soi l'un d'eux crut en lui seul avoir un grand parti ; n'ayant entre eux ,» dans la carrière des vertus, que la différence de leurs âges ; l'un dans les dernières années de la vieillesse , plus recommandablc par le souvenir de ses actions passées ; l'autre dans la plus grande force de l'âge, étant
pour de longues années l'espérance des bous citoyens. Le maréchal s'avança au milieu de l'assemblée, s'y arrêta debout, et, ayant en main le bâton de sa dignité, qu'il fallait lever pour ouvrir la diète , il le tint renversé. Mokranouski, arrivé à la place qu'ildevail occuper comme nonce, lui dit en élevant la voix : c La sage prévoyance « de vingt-deux sénateurs et de qnarante-cinq j nonces nous a appris que nous ne pouvons « point délibérer sur les affaires publiques. Voici « leur manifeste , dit-il en le déployant ; je vous « prie donc de ne pas lever le bâton , puisque « les troupeè russes sont dans le royaume et vous i entourent. J'arrête l'activité de la diète. > A ces mots, cette multitude de soldats dispersés dans la salle tirent leurs sabres et se précipitent vers Mokranouski.
Chacun, dans ce tumulte, s'arme pour sa propre défense ; et ce mouvement se communiquant avec rapidité dans les vestibules, dans les escaliers , dans les cours , dans les rues, tout mit le sabre ou le pistolet à la main. La ville entière, incertaine de l'événement , et dans l'attente d'un carnage , était remplie d'épouvante. Un bruit rapidement répandu , qu'on égorgeait Mokranouski , parvint jusque dans le palais du grandgénéral. Radzivil, se précipitant sur ses armes, et appelant à lui tous ses amis, volait pour le secourir ou le venger ; mais la grande-générale, éperdue, tout en pleurs, se jette aux pieds de Radzivil , et , lui embrassant les genoux , lâche de le retenir par ses efforts et ses prières. Tous les plus sages citoyens se joignent à elle pour représenter au prince que tous les passages sont fermés , tous les postes occupés , et que les plus braves de leur parti périront sans succès et sans gloire. On se résolut donc à attendre l'événement. Déjà, en effet, les uhlans qui gardaient les quatre portes de la salle où se tenait la diète, les avaient fermées, soit dans la crainte que Mokranouski ne fût secouru , soit de peur que les nonces ne se dispersassent , et que la diète ne fût rompue. Tous les chefs de ce parti s'étaient jetés au-devant de lui pour le retenir dans la diète, et pour faire autour de lui un rempart contre cette soldatesque. Pendant qu'ils parviennent avec peine à apaiser le tumulte , Mokranouski , dont le premier mouvement avait été de tirer l'épée pour sa défense, fut le premier qui la remit dans le fourreau , et dans ce moment de silence, apercevant des nonces qui avaient des cocardes, ii leur dit : « Quoi! messieurs, vous « êtes députés de votre patrie, et vous arborez * la livrée d'une famille ! »
Aussitôt que ce tumulte fut apaisé, le vieux Malakouski, debout au milieu de la 6alle, prend la parole et dit : « Messieurs, puisque la liberté
NARRATIONS
« n'existe plus parmi nous , j'emporte ce bâton, « et je ne le lèverai 'que lorsque la, république « sera délivrée de ses maux, s Une nouvelle rumeur s'éleva. Cent voix lui crient , avec fureur, de lever le bâton. Mokranouski , d'une voix plus haute , lui dit : « Vous ne pouvez ouvrir la diète « en présence des Russes et de tant de soldats « qui remplissent ici la place de nos frères. s A ces mots, tous ces soldats, le sabre nu .s'élancent une seconde fois vers lui. Les uns , du haut des tribunes , paraissent chercher à le pointer ; d'autres lâchent de l'atteindre et de le percer au travers de la foule qui l'environne. Ceux qui le couvrent ne sont plus en état de le défendre , et les épées passent entre eux. Les chefs lui crient : « Mokranouski, rétractez-vous , nous ne sommes « plus les maîtres , vous allez périr. » Il croise les bras , et , les regardant avec tranquillité , il leur répond : « Frappez , je mourrai libre et pour « la liberté. » Ces furieux , étonnés, restent le bras suspendu. La nature en cet instant eut quelque pouvoir sur lui ; et , saisi de l'idée qu'il allait être déchiré sans être tué sur la place , il s'écria : Faites vile, achevez! Mais tandis que l'horreur de celte situation ne pouvait rien de plus sur son âme que de lui faire désirer une mort prompte , les chefs de ce parti tremblèrent de rendre leur gouvernement à jamais odieux , en le commençant par le massacre d'un républicain si justement considéré , et que par cette mort leurs violences ne fussent prouvées à toute l'Europe. Ils redoublent d'efforts , et tous se réunissant , parviennent encore à apaiser ce tumulte. Aussitôt on se tourne du côté du maréchal , on lui crie de rendre le bâton puisqu'il ne le veut pas lever. Cet homme de quatre-vingts ans , inébranlable au milieu de cette foule , leur dit : « Vous me couperez le « poing ou m'arracherez la vie ; mais je suis ma- » réchal élu par un peuple libre , je ne puis être « destitué que par un peuple libre. Je veux « sortir. » On l'entoure , on s'oppose à son passage. Mokranouski le voit retenu avec violence , il leur crie : « Messieurs, respectez ce vieillard, « laissez-le sortir. S'il vous faut une victime, me « voici : respectez la vieillesse et la vertu. » Et poussant avec effort ceux qui lui-même l'environnent , il se jette dans cette autre foule , la force de céder , entraîne avec lui ceux qui résistent , et conduit ainsi le maréchal vers une des portes. Les soldats qui la tiennent fermée en refusent le passage ; mais leurs chefs leur font signe de l'ouvrir. Mokranouski s'arrête sur le seuil , et se retourne vers l'assemblée en disant : i Vos gens , qui vont voir le maréchal emporter • j le bâton , vont le massacrer. » Un des chefs se résolut à l'accompagner. Mokranouski les suit. A mesure qu'ils avancent au milieu des troupes
dont cette diète est gardée, un murmure d'élonnement et de-fureur s'élève autour d'eux. Le bruit de leur action les devance , et le danger devient aussi grand que dans la diète même. Mais un jeune homme , dont l'histoire doit regretter le nom, sortant de la foule, se met derrière Mokranouski , et cherchant à tromper cette multitude, il l'appelle à diverses reprises général Gadomski : « Messieurs, c'est le général Gadomski, « faites-lui place. » Et tous ces gens , à qui le visage des vertueux citoyens était inconnu , le laissèrent passer sous ce faux nom. Il traverse avec Malakouski plusieurs détachements russes pour se rendre au palais du grand-général ; et toute la ville, en leur voyant emporter le bâton du maréchal , apprend ainsi que la diète est rompue.