‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 560 sur 649 · LYSIMAQUE · texte numérisé non relu

LYSIMAQUE

Lorsque Alexandre eut détruit l'empire des Persans , il voulut que l'on Crût qu'il était tils de Jupiter. Les Macédoniens étaient indignés de voir ce prince rougir d'avoir Philippe pour père; leur mécontentement s'accrut lorsqu'ils lui virent prendre les mœurs, les habits et les manières des Perses ; et ils se reprochaient tous d'avoir tant fait pour un homme qui commençait à les mépriser. Maison murmurait dans l'année , et on ne parlait pas.

Un philosophe nommé Callislhènc avait suivi le roi dans son expédition. Un jour qu'il le salua à la manière des Grecs : D'où vient , lui dit Alexandre, que lu ne m'adores pas? Seigneur, lui dit Callislhènc, vous êtes chcl'de deux nations; l'une , esclave avant que vous l'eussiez soumise ,

ne l'est pas moins depuis que vous l'avez vaincue; l'autre, libre avant qu'elle vous servit à remporter tant de victoires , l'est encore depuis que vous les avez remportées. Je suis Grec, seigneur; et ce nom vous l'avez élevé si haut que , sans vous faire tort, il ne nous est plus permis de l'avilir.

Les vices d'Alexandre étaient extrêmes comme ses vertus ; il était terrible dans sa colère ; elle le rendait cruel. Il fit couper le nez et les oreilles à Callislhène, ordonna qu'on le mît dans une cage de fer et le fit transporter ainsi à la suite de l'armée.

J'aimais Callisthène, et de tout temps, lorsque mes occupations me laissaient quelques heures de loisir, jelesavais employées à l'écouter ; cl si j'ai de l'amour pour la vertu, je le dois aux impressions que ses discours faisaient sur moi. J'allai le voir. Je vous salue, lui dis-je, illustre malheureux, que je vois dans une cage de fer comme on enferme une bête sauvage pour avoir été le seul homme de l'armée.

Lysimaque, me dit-il, quand je suis dans une situation qui demande de la force et du courage , il me semble que je me trouve presque à ma place. En vérité, si les dieux ne m'avaient mis sur la terre que pour y mener une vie voluptueuse , je croirais qu'ils m'auraient donné en vain une âme grande et immortelle. Jouir des plaisirs des sens est une chose dont tous les hommes sont aisément capables, et si les dieux ne nous ont faits que pour cela , ils ont fait un ouvrage plus parlait qu'ils n'ont voulu, et ils ont plus exécuté qu'entrepris. Ce n'est pas, ajouta-l-il , que je sois insensible ; vous ne me failcs que trop voir que je ne le suis pas. Quand vous êtes venu à moi , j'ai Irouvé d'abord quelque plaisir à vous voir faire une action de courage , mais, au nom des dieux, que ce soit pour la dernière fois. Laissez-moi soutenir mes malheurs, et n'ayez pas la cruauté d'y joindre encore les vôtres.

Callislhène, lui dis-je, je vous verrai tous les jours. Si le roi vous voyait abandonné des gens vertueux, il n'aurait plus de remords, il commencerait à croire que vous êtes coupable. Ah ! j'espère qu'il ne jouira pas du plaisir de voir que ses chàli ments me feront abandonner un ami.

Un jour Callislhènc me dit : Les dieux immortels m'ont consolé, et depuis ce lemps je sens en moi quelque chose de divin qui m'a ôté le sentiment de mes peines. J'ai vu en songe le grand Jupiter. Vous étiez auprès de lui; vous aviez un sceptre à la main cl un bandeau royal sur le front. Il vous a inonlré à moi cl m'a dit : Il le rendra plus heureux. L'émotion où fêtais m'a réveillé. Je me suis irouvé les mains élevées au ciel cl faisant des efforts pour dire : Grand Jupiter, si Lysimaque doil régner, lais qu'il règne avec justice. Lysinia-

que, vous régnerez; croyez un homme qui doit être agréable aux dieux puisqu'il souffre pour la vertu.

Cependant Alexandre ayant appris que je respectais la misère de Callislhène , que j'allais le voir, que j'osais le plaindre, entra dans une nouvelle fureur : Va , dit-il , combattre contre les lions, malheureux qui te plais tant à vivre avec les bêtes féroces ! On différa mon supplice pour le faire servir de spectacle à plus de gens.

Le jour qui le précéda, j'écrivis ces mots à Callisthène : Je vais mourir. Toutes les idées que vous m'aviez données de ma future grandeur se sont évanouies de mon esprit. J'aurais souhaité d'adoucir les maux d'un homme tel que vous.

Prexape , à qui je m'étais confié , m'apporta cette réponse : Lysimaque, si les dieux ont résolu que vous régniez , Alexandre ne peut pas vous ôter la vie, car les hommes ne résistent pas à la volonté des dieux.

Cette lettre m'encouragea ; et faisant réflexion que les hommes les plus heureux et les plus malheureux>sont également environnés de la main divine , je résolus de me conduire , non pas par mes espérances , mais par mon courage , et de défendre jusqu'à la fin une vie sur laquelle il y avait de si grandes promesses.

On me mena dans la carrière. Il y avait autour de moi un peuple immense qui venait être témoin de mon courage ou de ma frayeur. On me lâcha un lion. J'avais plié mon manteau autour de mon bras ; je lui présentai ce bras ; il voulut le dévorer ; je lui saisis la langue , la lui arrachai, et le jetai à mes pieds.

Alexandre aimait naturellement les actions courageuses ; il admira ma résolution , et ce moment fut celui du retour de sa grande âme.

Il me fit appeler, et, me tendant la main : Lysimaque, me dit-il, je te rends mon amitié, rends-moi la tienne . Ma colère n'a servi qu'à te faire faire une action qui manque à la vie d'Alexandre.

Je reçus les grâces du roi ; j'adorai les décrets des dieux, et j'attendais leurs promesses sans les rechercher ni les fuir. Alexandre mourut, et toutes les nations furent sans maître. Les fils du roi étaient dans l'enfance ; son frère Aridée n'en était jamais sorti; Olympias n'avait que la hardiesse des âmes faibles, et tout ce qui était cruauté était pour elle du courage; Roxane, Eurydice, Statyre , étaient perdues dans la douleur. Tout le monde, dans le palais, savait gémir, et personne ne savait régner. Les capitaines d'Alexandre levaient donc les yeux sur son trône; mais l'ambition de chacun fut contenue par l'ambition de tous. Nous partageâmes l'empire , et chacun de nous crut avoir partagé le prix de ses fatigues.

Le sort me fit roi d'Asie ; et à présent que je puis tout , j'ai plus besoin que jamais des leçons

de Callislhène. Sa joie m'annonce que j'ai fait quelque bonne action , et ses soupirs me disent que j'ai quelque mal à réparer. Je le trouve entre mon peuple et moi.

Je suis le roi d'un peuple qui m'aime : les pères de famille espèrent la longueur de ma vie comme celle de leurs enfants ; les enfants craignent de me perdre comme ils craignent de perdre leur père.

Mes sujets sont heureux , et je le suis.

MONTESQDIEU.

Pendant les dernières guerres de l'Amérique , une troupe de sauvages Abenakis défit un détachement anglais ; les vaincus ne purent échapper à des ennemis plus légers qu'eux à la course, et acharnés à les poursuivre ; ils furent traités avec une barbarie dont il y a peu d'exemples , même dans ces contrées.

Un jeune officier anglais , pressé par deux sauvages qui l'abordaient la hache levée , n'espérait plus se dérober à la mort. Il songeait seulement à vendre chèrement sa vie. Dans le même temps un vieux sauvage armé d'un arc s'approche de lui , et se dispose à le percer d'une flèche ; mais après l'avoir ajusté , tout d'un coup il abaisse son arc et court se jeter entre le jeune officier et les deux barbares qui allaient le massacrer ; ceux-ci se retirèrent avec respect.

Le vieillard prit l'Anglais par lamain, le rassura par ses caresses et le conduisit à sa cabane , où il le traita toujours avec une douceur qui ne se démentit jamais ; il en fit moins son esclave que son compagnon ; il lui apprit la langue des Abenakis , et les arts grossiers en usage chez ces peuples. Ils vivaient fort contents l'un de l'autre. Une seule chose donnait de l'inquiétude au jeune Anglais ; quelquefois le vieillard fixait les yeux sur lui , et après l'avoir regardé, il laissait tomber des larmes.

Cependant , au retour du printemps , les sauvages reprirent les armes et se mirent en campagne.

Le vieillard, quiétait encore assez robuste pour supporter les fatigues de la guerre , partit avec eux , accompagné de son prisonnier.

Les Abenakis firent une marche de plus de deux cents lieues à travers les forêts ; enfin ils arrivèrent à une plaine où ils découvrirent un camp d'Anglais. Le vieux sauvage le fit voir au jeune homme en observant sa contenance.

Voilà tes frères , lui dit-il , les voilà qui nous attendent pour nous combattre. Écoute , je t'ai sauvé la vie , je t'ai appris à faire un canot , un arc , des flèches, à surprendre l'orignal dans la forêt , à manier la hache et à enlever la chevelure à l'ennemi. Qu'étais-tu lorsque je t'ai conduit à ma cabane ? Tes mains étaient celles d'ua

NARRATIONS

enfant , elles ne servaient ni à te nourrir, ni à te défendre; ton âme était dans la nuit, tu ne savais rien ; tu me dois tout. Serais-ta assez ingrat pour te réunir à tes frères , et pour lever la hache contre nous ?

L'Anglais protesta qu'il aimerait mieux perdre mille fois la vie que de verser le sang d'un Abenaki.

Le sauvage mit les deux mains sur son visage en baissant la tête, et après avoir été quelque temps dans cette altitude , il regarda le jeune Anglais et lui dit d'un ton mêlé de tendresse et de douleur. As-tu un père? 11 vivait encore, dit le jeune homme , lorsque j'ai quitté ma patrie. Oh! qu'il est malheureux! s'écria le sauvage; et après un moment de silence , il ajouta : Saistu que j'ai été père? Je ne le suis plus. J'ai vu mon fils tomber dans le combat; il était à mon côté , je l'ai vu mourir en homme ; il était couvert de blessures , mon fils, quand il est tombé. Mais je l'ai vengé. Oui, je l'ai vengé... 11 prononça ces mots avec force. Tout son corps tremblait. Il était presque étouffé par des gémissements qu'il ne voulait pas laisser échapper. Ses yeux étaient égarés , ses larmes ne coulaient plus. Il se calma peu à peu et se tournant vers l'orient , où le soleil allait se lever, il dit au jeune Anglais : Vois-tu ce beau ciel resplendissant de lumière? As-tu du plaisir à le regarder? Oui , dit l'Anglais , j'ai du plaisir à regarder ce beau ciel. Eh bien ! je n'en ai plus , dit le sauvage en versant un torrent de larmes. Un moment après, il montra au jeune homme un manglier qui était en fleurs. Vois-tu ce bel arbre ? lui dit-il, as-tu du plaisir à le regarder? Oui, j'ai du plaisir â le regarder. Je n'en ai plus, reprit le sauvage avec précipitation ; et il ajouta tout de suite : Pars , va dans ton pays , afin que ion père ait encore du plaisir à voir le soleil qui se lève, et les fleurs du printemps.

SAINf-LAMbERT.

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