‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 564 sur 649 · LA BATAILLE DE HAST1NGS · texte numérisé non relu

LA BATAILLE DE HAST1NGS

Au matin dans le camp normand , l'évêque de Bayeux, fils de la mère du duc Guillaume et d'un bourgeois de Falaise , célébra la messe et bénit les troupes , armé d'un haubert sous son rochet ; puis il monta un grand coursier blanc , prit une lance et fit ranger sa brigade de cavaliers. Toute l'armée se divisa en trois colonnes d'attaque : à la première, étaient les gens d'armes venus du comté de Boulogne et du Ponthieu , avec la plupart des hommes engagés personnellement pour une solde ; à la seconde, se trouvaient les auxiliaires bretons, manceaux et poitevins; Guillaume en personne commandait la troisième, formée des recrues de Normandie. En tête de chaque corps de bataille, marchaient plusieurs rangs de fantassins à légère armure , vêtus d'une casaque matelassée et portant des arcs longs d'un corps d'homme ou des arbalètes d'acier.

Le duc montait un cheval espagnol qu'un riche Normand lui avait amené d'un pèlerinage à Saint-Jacques de Galice. Il tenait suspendues à son cou les plus révérées d'entre les reliques sur lesquelles Harold avait juré ; et l'étendard béni par le pape était porté à côté de lui par un jeune homme appelé Toustain le Blanc. Au moment où les troupes allaient se mettre en marche le duc , élevant la voix, leur parla en ces termes :

i Pensez à bien combattre , et mettez tout à « mort, car si nous les vainquons, nous serons « tous riches.Cequeje gagnerai, vous le gagnerez; « si je conquiers, vous conquerrez; si je prends « la terre, vous l'aurez. Sachez pourtant que je ne « suis pas venu ici seulement pour prendre mon j dû, mais pour venger notre nation entière des « félonies, des parjures et des trahisons de ces « Anglais. Us ont mis à mort les Danois, hommes « et femmes, dans la nuit de Saint-Brice. Ils ont « décimé les compagnons d'Auvré , mon parent, « et l'ont fait périr Allons donc, avec l'aide de « Dieu, les châtier de tous leurs méfaits. »

L'armée se trouva bientôt en vuedu campsaxon au nord-ouest de Hastings. Les prêtres et les moines qui l'accompagnaient se détachèrent et montèrent sur une hauteur voisine pour prier et regarder le combat. Un Normand appelé Taillcfer poussa son cheval en avant du front de bataille et entonna le chant des exploits, fameux dans toute la Gaule, de Charlemagne et de Roland. En chantant , il jouait de son épée, la lançait en l'air avec force , ci la recevait dans sa main droite. Les Normands répétaient ses refrains, ou criaient : Dieu aide! Dieu aide! A portée de trait, les archers commencèrent à lancer leurs flèches, et les arbalétriers leurs carreaux ; mais la plupart des coups furent amortis par le haut parapet des redoutes

NARRATIONS

saxonnes. Les fantassins armés de lances et la cavalerie s'avancèrent jusqu'aux portes des redoutes, et tentèrent de les forcer. Les Anglo-Saxons, tous à pied autour de leur étendard planté en terre , et formant derrière leurs redoutes une masse compacte et solide, reçurent les assaillants à grands coups de hache, qui d'un revers brisaient les lances et coupaient les armures de inailles. Les Normands, ne pouvant pénétrer dans les redoutes ni en arracher les palissades, se replièrent, fatigués d'une attaque inutile, vers la division que commandait Guillaume. Le duc alors fit avancer de nouveau tous ses archers , et leur ordonna de ne plus tirer droit devant eux , mais de lancer leurs traits en haut , pour qu'ils descendissent par-dessus le rempart du camp ennemi. Beaucoup d'Anglais furent blessés, la plupart au visage , par suite de celte manœuvre. Harold lui-même eut l'œil crevé d'une flèche , et il n'en continua pas moins de commander et de combattre. L'attaque des gens de pied et de cheval recommença de près , aux cris de Notre- Dame ! Dieu aide ! Dieu aide ! Mais les hommes furent repoussés , à l'une des portes du camp , jusqu'à un grand ravin recouvert de broussailles et d'herbes où leurs chevaux trébuchèrent et où ils tombèrent pêle-mêle et périrent en grand nombre. Il y eut un moment de terreur panique dans l'armée d'outre-mer ; le bruit courut que le •lue avait été tué, et, à cette nouvelle, la fuite commença. Guillaume se jeta lui-même audevant des fuyards et leur barra le passage , les menaçant et les frappant de sa lance ; puis , se découvrant la tête : < Me voilà, leur cria-t-il , regardez-moi , je vis encore et je vaincrai , avec l'aide de Dieu, t

Les cavaliers retournèrent aux redoutes, mais ils ne purent davantage en forcer les portes ni faire brèche. Alors le duc s'avisa d'un stralagème pour faire quitter aux Anglais leur position et leurs rangs ; il donna l'ordre à mille cavaliers de s'avancer et de fuir aussitôt. La vue de celte déroute simulée fit perdre aux Saxons leur sangfroid; ils coururent tous à leur poursuite, la hache suspendue au cou. Aune certaine dislance, un corps posté à dessein joignit les fuyards qui tournèrent bride; et les Anglais, surpris dans leur désordre , furent accueillis de tous côtés à coups de lances et d'épées dont ils ne pouvaient se garantir, ayant les deux mains occupées à manier leurs grandes haches. Quand ils curent perdu leurs rangs , les clôtures des redoutes furent enfoncées ; cavaliers et fantassins y pénétrèrent ; mais le combat fut encore vif, pêle-mêle et corps à corps. Guillaume cul son cheval lue sous lui , le roi Harold et ses deux frères tombèrent morts au pied de leur élendard, qui fut arraché cl rem-

placé par le drapeau envoyé de Rome. Les débris de l'armée anglaise , sans chef et sans drapeau , prolongèrent la lutte jusqu'à la fin du jour, tellement que les combattants des deux partis ne se reconnaissaient plus qu'au langage.

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