‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 565 sur 649 · LA FÊTE DE I,A FÉDÉRATION · texte numérisé non relu

LA FÊTE DE I,A FÉDÉRATION

Le jour s'approchait , et les préparatifs se faisaient avec la plus grande activité. La fête devait avoir lieu au Champ-de-Mars , vaste terrain qui s'étend entre l'École militaire et le cours de la Seine. On avait projeté de transporter la terre du milieu sur les côtés , de manière à former un amphithéâtre suffisant pour la masse des spectateurs. Douze mille ouvriers y travaillaient sans relâche; et cependant il était à craindre que les travaux ne fussent pas achevés le 14 ; les habitants veulent alors se joindre eux-mêmes aux travailleurs. En un instant toute la population est transformé.e en ouvriers. Des religieux , des militaires , des hommes de toutes les classes saisissent la pelle et la bêche; des femmes élégantes elles-mêmes contribuent aux travaux. Bientôt l'entraînement est général ; on s'y rend par sections , avec des bannières de diverses couleurs , et au son du tambour. Arrivés , on se mêle , et on travaille en commun. La nuit venue et le signal donné, chacun se rejoint aux siens et retourne à ses foyers. Cette douce union régna jusqu'à la fin des travaux. Pendant ce temps, les fédérés arrivaient continuellement , et étaient reçus avec le plus grand empressement et la plus aimable hospitalité. L'eiïusion était générale et la joie sincère, malgré les alarmes que le très-petit nombre d'hommes restés inaccessibles à ces émotions s'efforçaient de répandre. On disait que des brigands profiteraient du moment où le peuple serait à la fédération pour piller la ville. On supposait au duc d'Orléans, revenu de Londres, des projets sinistres; cependant la gaieté nationale fut inaltérable , et on ne crut à aucune de ces méchantes prophéties.

Le 14 arrive enfin : tous les fédérés des provinces et de l'armée , rangés sous leurs chefs et leurs bannières, parlent de la place de la Bastille, et se rendent aux Tuileries. Les députés duBéarn, en passant à la place de la Ferronnerie où avait élé assassiné Henri IV, lui rendent un hommage qui , dans cel instant d'émotion , se manifeste par des larmes. Les fédérés, arrivés au jardin des Tuileries, reçoivent dans leurs rangs la municipalité et l'assemblée. Un bataillon de jeunes enfants, armés comme leurs pères, devan-

NARRATIONS

çaient rassemblée; un groupe de vieillards la suivaient , et rappelaient ainsi les antiques souvenirs de Sparte. Le cortège s'avance au milieu des cris et des applaudissements du peuple. Les quais étaient couverts de spectateurs , les maisons en étaient chargées. Un pont, jeté en quelques jours sur la Seine , conduisait par un chemin jonché de fleurs d'une rive à l'autre , et aboutissait en face du champ de la Fédéraiion. Le cortège le traverse, et chacun prend sa place. Un amphithéâtre magnifique , disposé dans le fond , était destiné aux autorités nationales. Le roi et le président étaient assis à côté l'un de l'autre sur des sièges pareils , semés de fleurs de lis d'or. Un balcon élevé derrière le roi portait la reine et la cour. Les ministres étaient à quelque distance du roi , et les députés rangés des deux côtés. Quatre cent mille spectateurs chargeaient les amphithéâtres latéraux ; soixante mille fédérés armés faisaient leurs évolutions dans le champ intermédiaire ; et au centre s'élevait , sur une base de vingt-cinq pieds , le magnifique autel de la patrie. Trois cents 'prêtres revêtus d'aubes blanches et d'écharpes tricolores en couvraient les marches, et devaient servir le sacrifice.

L'arrivée des fédérés dura trois heures. Pendant ce temps le ciel était couvert de sombres nuages , et la pluie tombait par torrents. Ce ciel , dont l'éclat se marie si bien à la joie des hommes, leur refusait en ce moment la sérénité et la lumière. Un des bataillons arrivés dépose ses armes, et a l'idée de former une danse ; tous l'imitent aussitôt , et en un instant le champ intermédiaire est plein de soixante mille hommes , soldats et citoyens, qui opposent la gaieté à l'orage. Enfin la cérémonie commence ; le ciel , par un hasard heureux , se découvre et éclaire de son éclat cette scène solennelle. L'évêque d'Autun commence la messe ; les chœurs accompagnent la voix du pontife ; le canon y mêle ses bruits solennels. Le saint sacrifice achevé, Lafayette descend de son cheval, monte les marches du trône et vient recevoir les ordres du roi, qui lui confie la formule du serment. Lafayette le porle à l'autel, et dans ce moment toutes les bannières s'agitent , tous les sabres étincellent. Le général , l'armée , le président, les députés, crient : Je le jure! Le roi, debout , la main étendue sur l'autel , dit : Moi , roi des Français , je jure d'employer le pouvoir que m'a délégué l'acte constitutionnel de l'Etat, à maintenir la constitution décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par moi. Dans ce moment la reine , entraînée par le mouvement général , saisit dans ses bras l'auguste enfant , héritier du trône , et du haut du balcon où elle est placée , le montre à la nation assemblée. A ce moment, des cris extraordinaires de joie, d'amour,

d'enthousiasme se dirigent vers la mère et l'enfant , et tous les cœurs sont à elle. C'est dans ce même instant que la France tout entière , réunie dans les quatre-vingt-trois chefs-lieux des départements , faisait le même serment d'aimer le roi qui les aimerait. Hélas ! dans ces moments la haine même s'attendrit , l'orgueil cède , tous sont heureux du bonheur commun , et fiers de la dignité de tous. Pourquoi ces plaisirs si profonds de la concorde sont-ils sitôt oubliés !

Cette auguste cérémonie achevée , le cortège reprend sa marche , et le peuple se livre à des l'êtes. Les réjouissances durèrent plusieurs jours. Une revue générale des fédérés eut lieu. Soixante mille hommes étaient sous les armes et présentaient un magnifique spectacle, tout à la fois militaire et national. Le soir, Paris offrait une fête charmante. Le principal lieu de la réunion était aux Champs-Elysées et à la Bastille. On lisait sur le terrain de cette ancienne prison, changé en une place : Ici l'on danse. Des feux brillants rangés en guirlandes remplaçaient l'éclat du jour. Il avait été défendu à l'opulence de troubler cette paisible fête par le mouvement des voitures. Tout le monde devait se faire peuple et se trouver heureux de l'être. Les Champs-Elysées présentaient une scène touchante. Chacun y circulait sans bruit , sans tumulte , sans rivalité , sans haine. Toules les classes confondues y circulaient au doux éclat des lumières et se trouvaient heureuses d'être ensemble. Ainsi , même au sein de la civilisation, on semblait avoir retrouvé les temps de la fraternité primitive.

Les fédérés, après avoir assisté aux imposantes discussions de l'assemblée nationale , aux pompes de lacour, aux magnificences de Paris, après avoir été témoins de la bonté du roi , qu'ils visitèrent tous , et dont ils reçurent de touchantes expressions d'amour, retournèrent transportés d'ivresse , pleins de bons sentiments et d'illusion. Après tant de scènes déchirantes, et prêt à en raconter de plus terribles encore, l'historien s'arrête avec plaisir sur ces scènes si fugitives où tous les cœurs n'eurentqu'un même sentiment: l'amour du bien commun.

La fêle si touchante de la fédération ne fut encore qu'une émotion 'passagère. Le lendemain les cœurs voulaient encore ce qu'ils avaient voulu la veille , et la guerre était recommencée.

TIIIERS.

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