‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 570 sur 649 · LA RADE DE BREST · texte numérisé non relu

LA RADE DE BREST

C'était un spectacle imposant que celui de la rade de Brest , pendant les premiers jours du mois de janvier 1781 , car on comptait au mouillage vingt vaisseaux de ligne , neuf frégates , et un grand nombre de bâtiments légers.

Non ! il n'y avait en vérité rien de plus magnifique que ces bâtiments de haut bord , que ces lourdes masses de bois et d.e fer, si pesamment assises sur l'eau avec leur épaisse et large poupe, leur mâture énorme et leurs trois rangs de grosse artillerie.

Et le matin ! quand ces grands navires mettaient leurs voiles au sec , il fallait les voir dérouler majestueusement ces toiles immenses , et les déployer comme un goéland qui étend ses ailes humides de rosée aux premiers rayons du soleil.

Et puis, quel contraste entre ces vaisseaux gigantesques et ces frégates si alertes, ces corvettes si élancées, ces bricks si fins , ces lougres, ces cutters, ces dogres qui se berçaient doucement à l'ombre de ces citadelles flouantes , ainsi que de jeunes alcyons se jouent autour du " nid paternel.

Et puis, quelle innombrable quantité d'embarcations de toutes sortes , qui vont , viennent , s'accostent ou se croisent...

Voici venir une yole merveilleusement dorée, avec le pavillon royal à sa poupe , et ses riches tapis brodés de fleurs de lis. — Elle vole sur les eaux, conduite par douze rameurs à larges ceintures écarlates; le patron est décoré d'une brillante chaîne d'argent : c'est la yole d'uu amiral.

Là s'avance lentement une longue chaloupe si encombrée de fruits et de verdure qu'on dirait une de ces îles flottantes des rivières de l'Amérique qui voguent couvertes de lianes et de fleurs. — Cette chaloupe , précieuse ménagère , retourne à son bord , avec les provisions du jour, et son équipage culinaire de maîtres d'hôtel et de cuisiniers.

Tantôt, c'est un bateau de Plougastel à grande voile carrément et arquée, manœuvrée par ses marins à longs cheveux , dont le costume pittoresque rappelle celui des Grecs de l'Archipel. — Cette barque contient une vingtaine de femmes de Chateaulin ou de Plouinek qui reviennent de la ville , — fraîches et riantes figures , encore avivées par un froid piquant , qui , bien encapuchonnées dans leurs mantes brunes, échangent dans leur patois quelques mots joyeux avec les marins des vaisseaux de guerre que leur bateau prolonge.

Plus loin le cliquetis des chaînes , se mêlant au battement cadencé des rames , annonce une chiourme et ses galériens vêtus de rouge; ils remorquent à grand'peine un navire sortant du port ; les uns chantent d'ignobles chansons , les autres blasphèment ou se tordent sous le bâton desargousins ; à voir ces figures infâmes , hàlées , sordides ; à entendre ces cris de rage ou de joie féroce , on frémit , comme à l'aspect d'une barque de damnés de l'Enfer du Dante...

Enfin , pour compléter ce spectacle si varié, il y a encore une myriade de canots qui se croisent en tous sens , les uns chargés de nobles officiers du roi , les autres de femmes élégamment parées ; il y a encore le roulement des tambours , les éclats de la fusillade , le cri des sifflets , le grincement des manœuvres, l'harmonie vibrante des fanfares de guerre ; il y a l'émail de ces mille pavillons blancs , verts , jaunes , rouges , qui se découpent sur le bleu du ciel , comme autant de prismes aériens.

11 y a enfin le murmure imposant et grandiose de la mer qui mugit derrière la côte, et dont le retentissement sonore et prolongé domine ces bruits divers et les fond en un seul , grand comme clic, imposant comme clic...

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