‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 571 sur 649 · DÉPART DES CROISÉS APRÈS LE CONCILE DE CLERMONT · texte numérisé non relu

DÉPART DES CROISÉS APRÈS LE CONCILE DE CLERMONT

Dès que le printemps parut , rien ne put contenir l'impatience des croisés ; ils se mirent en marche pour se rendre dansleslieux où ils devaient se rassembler. Le plus grand nombre allait à pied; quelques cavaliers paraissaient au milieu de la multitude , plusieurs voyageaient sur des chars traînés par des bœufs ferrés ; d'autres côtoyaient la mer, descendaientles fleuves dans des barques; ils étaient velus diversement , armés de lances , d'épées, de javelots, de massues de fer, etc. La foule des croisés offrait un mélange bizarre et confus de toutes les conditions et de tous les rangs : des femmes paraissaient en armes au milieu des guerriers... On voyait la vieillesse à côté de l'enfance , l'opulence près de la misère ; le casque était confondu avec le froc , la mitre avec l'épée, le seigneur avec le serf, le maître avec le serviteur. Près des villes , près des forteresses , dans les plaines , sur les montagnes , s'élevaient des tentes , des pavillons pour les chevaliers , et des autels dressés à la hâte pour l'office divin ; partout se déployait un appareil de guerre et de fête solennelle. D'un côté , un chef militaire exerçait ses soldats à la discipline ; de l'autre , un prédicateur rappelait à ses auditeurs les vérités de l'Évangile. Ici , on entendait le bruit des clairons et des trompettes; plus loin , on chantait des psaumes et des cantiques. Depuis le Tibre jusqu'à l'Océan, et depuis le Rhin jusques au delà des Pyrénées , on ne rencontrait que des troupes d'hommes revêtus de la croix , jurant d'exterminer les Sarrasins et d'avance célébrant leurs conquêtes; de toutes parts retentissait le cri des croisés : Dieuleveut ! Dieu le veut !

Les pèresconduisaienteux-mêmes leurs enfants, et leur faisaient jurer de vaincre ou de mourir pour Jésus-Christ. Les guerriers s'arrachaient des bras de leurs familles et promettaient de revenir victorieux. Les femmes , les vieillards , dont la faiblesse restait sans appui , accompagnaient leurs fils ou leurs époux dans la ville la plus voisine ;

et , ne pouvant se réparer des objets de leur affection , prenaient le parti de les suivre jusqu'à Jérusalem. Ceux qui restaient en Europe enviaient le sort des croisés et ne pouvaient retenir leurs larmes ; ceux qui allaient chercher la mort en Asie étaient pleins d'espérance et de joie.

Parmi les pèlerins partis des côtes de la mer, on remarquait une foule d'hommes qui avaient quitté les îles de l'Océan. Leurs vêtements etleurs armes , qu'on n'avait jamais vus , excitaient la curiosité et la surprise. Ils parlaient une langue qu'on n'entendait point ; et pour montrer qu'ils étaient chrétiens, ils élevaient deux doigts de leur main l'un sur l'autre en forme de croix. Entraînés par leur exemple et par l'esprit d'enthousiasme répandu partout, dés familles, des villages entiers partaient pour la Palestine ; ils étaient suivis de leurs humbles pénates ; ils emportaient leurs provisions , leurs ustensiles , leurs meubles. Les plus pauvres marchaient sans prévoyance , et ne pouvaient croire que celui qui nourrit les petits des oiseaux laissât périr de misère des pèlerins revêtus de sa croix. Leur ignorance ajoutait à leur illusion , et prêtait à tout ce qu'ils voyaient un air d'enchantementet de prodige; ils croyaient sans cesse toucher au terme de leur pèlerinage. Les enfants des villageois , lorsqu'une ville ou un château se présentait à leurs yeux , demandaient si c'était là Jérusalem. Beaucoup de grands seigneurs qui avaient passé leur vie dans leurs donjons rustiques , n'en savaient guère plus que leurs vassaux ; ils conduisaient avec eux leurs équipages de pêche et de chasse, et marchaient précédés d'une meute, portant leur faucon sur le poing. Ils espéraient atteindre Jérusalem en faisant bonne chère , et montrer à l'Asie le luxe grossier de leurs châteaux.

Au milieu du délire universel, personne ne s'étonnait de ce qui fait aujourd'hui notre surprise. Ces scènes si étranges , dans lesquelles tout le monde était acteur, ne devaient être un spectacle que pour la postérité.

miciiAUD. Histoire des Croisades.

DESCRIPTIONS

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