‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 576 sur 649 · DESCRIPTION DE LA MAISON DE CLAËS · texte numérisé non relu

DESCRIPTION DE LA MAISON DE CLAËS

L'esprit de la vieille Flandre respirait donc tout entier dans cette habitation , qui offrait à un amateur d'antiquités bourgeoises le type des modestes maisons que se construisit la riche bourgeoisie au moyen âge.

Le principal ornement de la façade était une porte à deux vantaux en chêne garnis de clous disposés en quinconce, au centre desquels les Claës avaient fait sculpter par orgueil deux navettes en croix. La baie de cette porte , édifiée en pierre de grès , se terminait par un cintre pointu, qui supportait une petite lanterne surmontée d'une croix , et dans laquelle se voyait une statuette de sainte Geneviève filant sa quenouille. Quoique le temps eût jeté sa teinte sur les travaux délicats de cette porte et de sa lanterne , le soin extrême qu'en prenaient les gens du logis permettait aux passants d'en bien saisir les détails ; aussi le chambranle , composé de colonnettcs assemblées , conservait-il une couleur gris foncé qui brillait de manière à faire croire qu'il était verni.

De chaque côté de la porte , au rez-de-chaussée, se trouvaient deux croisées semblables à • toutes celles de la maison. Leur encadrement en pierre blanche finissait sous l'appui par une coquille richement ornée , et , en haut , par deux arcades que séparait le montant de la croix qui ' divisait le vitrage en quatre parties- inégales , car la traverse placée à la hauteur voulue pour figurer une croix , donnait aux deux côtés inférieurs de I la croisée une dimension presque double de celle des parties supérieures arrondies par leurs cintres. La double arcade avait pour enjolivement trois rangées de briques qui s'avançaient l'une sur l'autre , et dont chaque brique était alternativement saillanteou retirée d'un pouce environ, de manière à dessiner grossièrement une grecque. Les vitres , petites et en losange , étaient enchâssées dans des branches en fer extrêmement minces et peintes en rouge.

Les murs bâtis en briques, rejoinloyées avec

un mortier blanc , élaient soutenus de dislance en distance et aux angles par des chaînes en pierre. Le premier étage était percé de cinq croisées ; le second n'en avait plus que trois, et le grenier lirait son jour d'une grande ouverture ronde à cinq compartiments , bordée en grès , et placée au milieu du fronton triangulaire que décrivait le pignon, comme la rose dans le portail d'une cathédrale. Au faîle s'élevait, en guise de girouette, une quenouille chargée de lin. Lés deux côtés di grand triangle que formait le mur du pignoi étaient découpés carrément par des espèces de marches jusqu'au couronnement du premierétage, où , à droite et à gauche de la maison , tombaient les eaux pluviales rejetées par la gueule d'un animal fantastique. Au bas de la maison , une assise en grès y simulait une marche. Enfin , dernier vestige des anciennes coutumes , de chaque côté de la porte , entre les deux fenêtres-,,*^ trouvait dans la rue une trappe en bois garrfie de grandes bandes de fer, par lesquelles on pénétrait dans les caves.

Cette façade était, depuis sa construction, soigneusement nettoyée deux fois par an ; si quelque peu de mortier manquait dans un joint , le trou se rebouchait aussitôt ; les croisées , les appuis, les pierres, tout en était épousseté mieux que ne sont époussetésà Paris les marbres les plus précieux ; en sorte que ce devant de maison n'offrait aucune trace de dégradation , et sauf les teintes foncées-causées par la vétusté même de la brique, il était aussi bien conservé que peuvent l'être un vieux tableau , un vieux livre , chéris par un amateur, et qui seraient toujours neufs, s'ils ne subissaient , sous la cloche de notre atmosphère , les différentes luttes des gaz dont nous sommes nousmêmes la proie. Le ciel nuageux, la température humide de la Flandre , et les ombres produites par le peu de largeur de la rue , étaient fort souvent à celte construction le lustre qu'elle empruntait à sa propreté recherchée , qui, d'ailleurs, la rendait froide et triste à l'œil. Un poêle aurait aimé quelques herbes dans les jours de la lanterne, ou des mousses sur les découpures du grès ; il aurait' souhaité que ces rangées de briques se fussent fendillées , et que sous les arcades des croisées, quelque hirondelle eût maçonné son nid dans les triples cases rouges qui les ornaient. Aussi le fini, l'air propre de celle façade à demi râpée par le frottement lui donnaient-ils un aspect sèchement honnête et décemment estimable, qui, certes , aurait fait déménager un romantique, s'il eût logé en face.

Quand un visiteur avait tiré le cordon en fer liesse de la sonnellc qui p'endail le long du chambranle de la porte , et que la scrvanlo venue de l'intérieur lui en avait ouvert le ballant au milieu

DESCRIPTIONS

duquel était une petite grille , il lui échappait aussitôt de la main , emporté par un poids , et retombait en rendant sous les voûtes d'une spacieuse galerie dallée et dans les profondeurs de la maison, un son grave et lourd comme si la porte eût été de bronze. Celte galerie, peinte en marbre, toujours fraîche , et semée d'une couche de sable fin, conduisait à une grande cour carrée intérieure , pavée en larges carreaux vernissés et de couleur verdâtre. A gauche , se trouvaient la lingerie, les

cuisines , la salle des' gens ; à droite , le bûcher, le magasin au charbon de terre et les communs du logis , dont les portes , les croisées , les murs étaient ornés de dessins entretenus dans une exquise propreté. Le jour, tamisé entre quatre murailles rouges semées de filets blancs , y contractait des reflets et des teintes roses qui prêtaient aux figures et aux moindres détails une grâce mystérieuse et de fantastiques apparences.

DEFINITIONS

DE L'AMIT!É\

Ordinairement ce que nous appelons amis et amitiés , ce ne sont qu'accointances et familiarités nouées par quelque occasion ou commodité, par le moyen de laquelle nos âmes s'entretiennent. En l'amitié , de quoi je parle, elles se mêlent et confondent l'une en l'autre d'un mélange 6i universel, qu'elles effacent et ne retrouvent plus la couture qui les a jointes. Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais *, je sens que cela ne se peut exprimer qu'en répondant « Parce que c'était lui ; farce que c'était moi. s II y a , au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire particulièrement, je ne sais quelle force inexplicable et fatale, médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être vus, et par des rapports que nous avions l'un de l'autre, qui faisaient en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports ; je crois par quelque ordonnance du ciel. Nous nous embrassions par nos noms : et à notre première rencontre, qui fut par hasard en une grande fête et compagnie de ville, nous nous trouvâmes si pris, si connus, si obligés entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que l'un à l'autre. Il écrivit une satire latine excellente , qui est publiée , par laquelle il excuse et explique la précipitation de notre intelligence si promplemcnt parvenue à sa perfection. Ayant si peu à durer, et ayant si tard commencé, car nous étions tous deux hommes faits, et lui plusde quelques années, elle n'avait point à perdre temps, elle n'avait à 6e régler au patron des amitiés molles et régulières , auxquelles il faut tant de précautions de longue et préalable conversation. Celle-ci n'a point d'autre idée que d'elle-même , et ne se peut rapporter qu'à soi: ce n'est pas une spéciale considération, ni deux, ni trois, ni quatre, ni mille ; c'est je ne sais quelle quintessence de tout ce mélange, qui, ayant saisi toute ma volonté, l'amena se plonger cl se perdre dans la sienne; qui, ayant saisi toute sa volonté, l'amena se

i Ce chapitre de Montaigne est rempli îles l'amitié fraternelle qui l'unissait à la Boetie.

plonger et se perdre en la mienne, d'une faim, d'une concurrence pareille : je dis perdre, à la vérité, ne nous réservant rien qui nous fût propre, ni qui fût ou sien ou mien.

Nos âmes ont charrié si uniment ensemble ; elles se sont considérées d'une si ardente affection, et de pareille affection découvertes jusqu'au fin fond des entrailles l'une de l'autre, que non-seulement je connaissais la sienne comme la mienne, mais je me fusse certainement plus volontiers fié à lui de moi, qu'à moi.

L'ancien Menander disait celui-là heureux, qui avait pu rencontrer seulement l'ombre d'un ami : il avait certes raison dele dire, même s'il en avait lâté. Car, à la vérité, si je compare tout le reste de ma vie, quoiqu'avec la grâce de Dieu je l'aie passée douce, aisée, et, sauf la perte d'un tel ami, exempte d'aflliclion poisante, pleincdc tranquillité d'esprit, ayant pris en payement mes commodités naturelles et originelles, sans en rechercher d'autres; si je la compare, dis-je, toute, aux quatre années qu'il m'a été donné de jouir de la douce compagnie et société de ce personnage, ce n'est que fumée, ce n'est qu'une nuit obscure et ennuyeuse. Depuis le jour que je le perdis, je ne fais que traîner languissant; et les plaisirs mêmes qui s'offrent à moi , au lieu de me consoler, me redoublent le regret de sa perte : nous étions à moitié de tout; il me semble que je lui dérobe sa part : j'étais déjà si fait et accoutumé à être deuxième partout, qu'il me semble n'être plus qu'à demi. Il n'est action ou imagination où je ne le trouve à dire ; comme si eût-il bien fait à moi : car de même qu'il me surpassait d'une distance infinie en toute autre suffisance et vertu, aussi faisait-il au devoir do l'amitié.

MONTAIGNE

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