LA VENGEANCE
Grands du siècle, grands du siècle, encore un coup ; et sous ce titre prenez garde , mes frères , que je n'entends pas seulement les grands du monde , les rois , les princes , les souverains , mais un père et une mère dans sa famille, un magistrat dans son barreau , un juge dans sa ville, un seigneur dans sa terre , quelque petite qu'en soit l'étendue, quelques personnes que ce soient d'un rang supérieur aux autres , jusque dans les conditionslesmoinsrelevées; maîtres du siècle, si jaloux de votre autorité, et si ardents à la défendre ; si sensibles aux moindres outrages, et si durs aux plaintes qu'on vous fait; si prompts à la vengeance , et si lents à pardonner ; ce sont vos propres sentiments que je consulte , c'est à vous-mêmes que j'en appelle! A quoi vous porte tous les jours dans le monde une légère insulte reçue, un défaut de respect, un outrage de rien? De là quelles inimitiés, quels emportements, quels éclats de colère? On se ruine en procès, on se déchire par des calomnies, l'enfant lève la main sur son père, le mari abandonne sa femme , et le frère même va plonger le poignard jusque dans le sein de son frère. Vous êtes maître , dites-vous, vous voulez être obéi et respecté : je souscris à votre raison ; mais au fond , dans les choses dont vous êtes le plus touché , dans ce qui vous pique le plus vivement, quel sujet avez-vous de vouloir ainsi vous venger? De quoi s'agit-il? D'un droit souvent douteux, et purement arbitraire, fondé tout au plus sur la naissance ou la fortune, et rarement sur le mérite ; d'un frivole point d'honneur; d'une légère contestation; enfin quand on vient à l'examiner, on trouve qu'il y a peu de différence entre l'agresseur et l'offensé.
Vers de terre que nous sommes! cendre et
poussière! viles créatures! il nou3 sied bien d'être si sensibles aux moindres injures, et de nous soulever pour un regard, pour une parole ; tandis qu'on ne compte pour rien d'insulter au maître souverain de l'univers, qui a tout pouvoir et qui ne s'en venge pas; d'attenter à ses "droits si sacrés etsi légitimes , si justes et si incontestables, si nécessaires et si essentiels.