DE LA MAGNIFICENCE DE L'UNIVERS
Vous avez compris, Ariste , et peut-être même oublié, que l'Être infiniment parfait, quoique suffisant à lui-même , a pu prendre le dessein de former cet univers : qu'il l'a créé pour lui, pour sa propre gloire : qu'il a mis Jésus- Christ à la tête de son ouvrage, à l'entrée de ses desseins ou de ses voies, afin que tout fût divin : qu'il n'a pas dû entreprendre l'ouvrage le plus parfait qui fût possible, mais seulement le plus parfait qui pût être produit par les voies les plus sages ou les plus divines ; de sorte que tout autre ouvrage produit par toute autre voie, ne puisse exprimer plus exactement les perfections que Dieu possède, et qu'il se glorifie de posséder. Voilà donc, pour ainsi dire , le Créateur prêt à sortir hors de lui-même, hors de son sanctuaire éternel; prêt à se mettre en marche par la production des créatures. Voyons quelque chose de sa magnificence dans son ouvrage : mais suivons-le de près dans les démarches majestueuses de sa conduite ordinaire.
Pour sa magnificence dans son ouvrage, elle y
éclate de toutes parts. De quelque côté qu'on jette les yeux dans l'univers, on y voit une profusion de prodiges. Et si nous cessons de les admirer, c'est assurément que nous cessons de les considérer avec l'attention qu'ils méritent. Car les astronomes qui mesurent la grandeur des astres, et qui voudraient bien savoir le nombre des étoiles, sont d'autant plus surpris d'admiration, qu'ils deviennent plus savants. Autrefois le soleil leur paraissait grand comme le Péloponèse : mais aujourd'hui les plus habiles le trouvent un million de fois plus grand que la terre. Les anciens ne comptaient que mille vingt-deux étoiles : mais personne aujourd'hui n'ose les compter. Dieu même nous avait ditautrefois quenul homme n'en saurait jamais le nombre : mais l'invention i/es télescopes nous force bien maintenant à reconnaître que les catalogues que nous en avons sont fort imparfaits. Ils ne contiennent que celles qu'on découvre sans lunettes; et c'est assurément le plus petit nombre. Je crois même qu'il y en a beaucoup plus qu'on ne découvrira jamais, qu'il n'y en a de visibles par les meilleurs télescopes : et cependant il y a bien de l'apparence qu'une fort grande partie de ces étoiles ne le cède point, ni en grandeur, ni en majesté, à ce vaste corps qui nous paraît ici-bas le plus lumineux et le plus beau. Que Dieu est donc grand dans les cieux! qu'il est élevé dans leur profondeur ! qu'il est magnifique dans leur éclat! qu'il est sage, qu'il est puissant dans leurs mouvements réglés !
Mais, Ariste, quittons le grand. Notre imagination se perd dans ces espaces immenses, que nous n'oserions limiter, et que nous craignons de laisser sans bornes. Combien d'ouvrages admirables sur la terre que nous habitons, sur ce point imperceptible à ceux qui ne mesurent que les corps célestes ! Mais cette terre, que messieurs les astronomes comptent pour rien, est encore trop vaste pour moi : je me renferme dans votre parc. Que d'animaux, que d'oiseaux, que d'insectes, que de plantes, que de fleurs et que de fruits!
L'autre jour que j'étais couché à l'ombre, je m'avisai de remarquer la variété des herbes et des petits animaux que je trouvai sous mes yeux.
MORALE RELIGIEUSE
Je comptai, sans changer de place, plus de vingt sortes d'insectes dans un fort petit espace, et pour le moins autant de diverses plantes. Je pris un de ces insectes, dont je ne sais point le nom, et peut-être n'en a-t-il point : car les hommes, qui donnent divers noms, et souvent de trop magnifiques, à tout ce qui sort de leurs mains, ne croient pas seulement devoir nommer les ouvrages du Créateur qu'ils ne saventpointadmirer. Je le considérai attentivement; et je ne crains point de vous dire de lui ce que Jésus- Christ assure des lis champêtres, que Salomon, dans toute sa gloire, n'avait point de si magnifiques ornements. Après que j'eus admiré quelque temps celte petite créature si injustement méprisée , et même si indignement et si cruellement traitée par les autres animaux, à qui apparemment elle sert de pâture, je me mis à lire un livre que j'avais sur moi, et j'y trouvai une chose fort étonnante : c'est qu'il y a dans le monde un nombre infini d'insectes pour le moins un million de fois plus petits que celui que je venais de considérer, cinquante mille fois plus petits qu'un grain de sable.
MALF,BRANC!IB.
L'horloge du clocher de Saint-Philippe sonna lentement minuit; je comptai l'un après l'autre chaque tintement de la cloche, et le dernier m'arracha un soupir. « Voilà donc, me dis-je, un jour qui vient de se détacher de ma vie, et quoique les vibrations décroissantes du son de l'airain frémissent encore à mon oreille , la partie de mon voyage qui a précédé minuit est déjà tout aussi loin de moi que le voyage d'Ulysse ou celui de Jason ; dans cet abîme du passé, les instants et les siècles ont la même longueur ; et l'avenir a-t-il plus de réalité ? Ce sont deux néants entre lesquels je me trouve en équilibre comme sur le tranchant d'une lame. En vérité, le temps me paraît quelque chose de si inconcevable que je serais tenté de croire qu'il n'existe réellement pas , et que ce qu'on nomme ainsi n'est autre chose qu'une punition de la pensée.
Je me réjouissais d'avoir trouvé cette définition du temps, aussi ténébreuse que le temps luimême , lorsqu'une autre horloge sonna minuit ; ce qui me donna un sentiment désagréable. Il me reste toujours un fond d'humeur lorsque je me suis occupé d'un problème insoluble, et je trouvai fort déplacé ce second avertissement de la cloche à un philosophe comme moi ; mais j'éprouvai décidément un véritable dépit quelques secondes après , lorsque j'entendis de loin une troisième
cloche, celle du couvent des Capucins, situé sur l'autre rive du Pô , sonner encore minuit comme par malice.
Lorsque ma tante appelait une ancienne femme de chambre un peu revêche qu'elle affectionnait cependant beaucoup, elle ne se contentait pas dans son impatience de sonner une fois, mais elle tirait sans relâche le cordon de la sonnette jusqu'à ce que la servante parût. « Arrivez donc, mademoiselle Brauchet ! »• et celle-ci , fâchée de se voir presser ainsi, venait tout doucement, et répondait avec beaucoup d'aigreur avant d'entrer au salon : i On y va , madame , on y va. » Tel fut aussi le sentiment d'humeur que j'éprouvai lorsque j'entendis la cloche indiscrète des Capucins sonner minuit pour la troisième fois. « Je le sais ! m'écriai-je en étendant les mains du côté de "l'horloge; oui, je le sais, je sais qu'il est minuit, je ne le sais que trop. »
C'est, il n'en faut pas douter, par un conseil insidieux de l'esprit malin que les hommes ont chargé cette heure de diviser leurs jours : renfermés dans leurs habitations, ils dorment ou s'amusent, tandis qu'elle coupe un des fils de leur existence ; le lendemain ils se lèvent gaiement , sans se douter le moins du monde qu'ils ont un jour de plus. En vain la voix prophétique de l'airain leur annonce l'approche de l'éternité, en vain elle leur répète tristement chaque heure qui vient de s'écouler ; ils n'entendent rien , ou s'ils entendent , ils ne comprennent pas. 0 minuit!... heure terrible!... Je ne suis pa8 superstitieux , mais celte heure m'inspira toujours une espèce de crainte, et j'ai le pressentiment que si jamais je venais à mourir, ce serait à minuit. Je mourrai donc un jour ! Comment? Je mourrai? Moi qui parle, moi qui me sens et qui me louche , je pourrais mourir ? J'ai quelque peine aie croire; car enfin, queles autres meurent, rien n'est plus naturel , on voit cela tous les jours ; .on les voit passer, on s'y habitue, mais mourir soi-même ! mourir en personne! c'est un peu fort. Et vous , messieurs , qui prenez ces réflexions pour du galimatias , apprenez que telle est la manière de penser de tout le monde, et la vôtre à vous-mêmes. Personne ne songe qu'il doit mourir ; s'il existait une race d'hommes immortels, l'idée de la mort les effrayerait plus que nous.