X. DE MAISTRB
l'homme au milieu de la création.
Lorsque Dieu plaça sur la terre l'homme nu et désarmé, ce fils de la création, qui allait en être le roi , ne se distinguait du reste des êtres vivants par aucun indice de sa future grandeur.
OU PHILOSOPHIE PRATIQUE
Peut-être même avail-il plus de faiblesse et de misère. Ne pouvant ni se perdre au fond des eaux, ni traverser rapidement les airs, il ne pouvait pas davantage échapper, comme le ciron , par sa petitesse, aux attaques de la bêle fauve ; saisir une proie comme le renard; combattre comme le lion; fuir comme la gazelle; franchir les marécages, les ravins escarpés, en courant, comme l'écureuil , de branche en branche , de forêt en forêt , d'un bout des continents à l'autre. Sans défense contre les feux du Midi et contre les froids du Nord, en bulle à tous les périls, à toutes les souffrances, la race humaine ne semblait jetée sur la terre , par un caprice ciuel du sort, que pour disparaître aussitôt, dévorée par les fléaux dont elle se voyait assaillie. Si les autres enfants de la création avaient eu un langage , ils auraient dit : -^
a Quel est cet être ebétif, dont la peau sans duvet sera brûlée par les premiers rayons du jour, trempée par la première rosée des nuits, lacérée par les moindres frimas? Sa bouche n'est bonne tout au plus qu'à lacérer les membres d'ennemis déjà terrassés. Sa main n'a point d'armes pour les saisir vivants et les déchirer. Son pied, nu comme tout le reste , n'est propre , ni à le défendre, ni presque à le soutenir : un caillou, une ronce suffiront pour l'ensanglanter. Son œil éclaire peut-cire les espaces lointains , mais ne saurait que par un effort suivre le sol qui fuit sous ses pas ; ce n'est d'ailleurs qu'un flambeau incomplet qui ne s'allume qu'au feu du soleil , et s'éteint avec lui : il perd toutes ses lumières quand elles sont les plus utiles, dans l'obscurité. Sa longue chevelure n'est point un vêlement ni une défense; cet ornement funeste scmble-t-il autre chose qu'un embarras, qu'un piège qu'il porte avec lui, dans lequel il se prendra sans cesse, s'il essaye de fuir sous l'abri des forêts? t Poursuivi par la faim, parla pluie, par l'un de nous, quelle sera sa nourriture? Où cherchera-t-il un refuge? Il lenlera de cueillir un fruit, de trouver un asile sur les branches d'un arbre protecteur. Mais comment ses membres délicats pourront-ils embrasser l'âpre et vaste tronc? Son corps s'épuisera de sueur et de sang dans ce travail, pour nous si facile. Ses pieds ne s'attacheront pas, dans le sommeil, comme ceux de l'oiseau, au rameau battu parla tempête. Il n'osera se livrer au repos; et l'aigle, qui le découvrira dans le feuillage, ira le déchirer de sa serre impitoyable; l'ours montera jusqu'à la cime , pour le saisiretle dévorer; l'éléphant l'atlcindra de la trompe daus sa retraite impuissante; le serpent dont il aura troublé le nid l'enlacera de ses nœuds, et le
« brisera, avec sa compagne, conlrc le tronc « hospitalier. Voudrait-il fuir sous les eaux? Il « ne peut y vivre; les traverser pour chercher • asile surd'aulres bords? L'hirondelle franchit « l'Océan, l'alcyon habile un pli de la vague, « mille insectes courent au travers des flots; « mais lui, il périrait à quelques brasses du « rivage, si même les monstres des mers le lais- « saient envahir leur domaine. L'empire des eaux » et celui des airs sont également inaccessibles « pour lui; et sur la face de la terre, impuissant « à la défense comme à l'attaque, inhabile à se « nourrir comme à se venger, faible jouet du « plus faible d'entre nous, il n'aura vu la lumière « que pour souffrir, trembler et mourir! »
Mais Dieu avait dit à l'homme, en le créant 5 sa ressemblance et en le bénissant : • Crois et « multiplie ! remplis la terre, subjugue-la ! Ilègne « sur les poissons de la mer, sur les oiseaux du « ciel, sur tous les êtres vivants qui se meu- « vent sur la terre! »
Dieu avait dit. Peu de temps s'écoula, et les créatures robustes, armées, terribles, fuyaient de toutes parts. La créature débile et nue avait su poursuivre, atteindre, dompter les monstres de l'air et ceux de l'Océan. L'oiseau abattu, le poisson dévoré, lui fournissaient la plume et l'arête qui mettaient à la portée de son bras les hôtes les plus rapides des forêts. Ami dévoué , sentinelle obéissante, le chien faisait la garde à ses côtés, et donnait la vie pour sa vie. Le tigre le vêtissait de sa peau. La cavale le nourrissait de son lait et de sa chair. Le taureau, l'âne, l'éléphant, le dromadaire, domptés, formaient autour de lui en quelque sorte une famille d'esclaves , qui employaient à l'envi leur force patiente à le servir. Toute la nature vivante semblait, comme autant d'artisans dociles, n'avoir d'autre tâche que d'aplanir devant lui les obstacles, de rapprocher les distances, de lui chercher, sur la surface de la terre et dans son sein , des richesses et des jouissances toujours nouvelles. Le chameau, le renne, le cheval, celle noble conquête, transportaient au gré de ses vœux les plus lourds fardeaux, les matériaux les plus utiles, et au besoin, lui-même, d'une extrémité des continents à l'autre. Déjà le caillou lui avait donné l'étincelle, qui triomphait des hivers, éclairait l'obscurité desnuits, melfait des plaines fécondes à la place des forêts immenses des premiers temps, assouplissait le fer et l'or, changeait les métaux, arrachés par lui du sein de la terre bruts et inutiles, en haches, en glaives, en charrues, plus tard en monnaies précieuses. Le pin, descendu à sa voix du haut des montagnes dans le sein des mers, prenait, sous ses auspices, possession de l'Océan , et , formant sur la face des Ilots commo
MORALE RELIGIEUSE
des ponts mobiles, comme des comptoirs alliés, rapprochait tout ce que Dieu semblait avoir séparé, les terres, les races, les plantes, les trésors divers. Une rame et un gouvernail lui suffirent pour mettre en commun toutes les moissons, toutes les richesses, toutes les contrées de l'univers.
Il fallut moins de trente siècles, suivant toute apparence, pour accomplir ces changements magnifiques. Au bout de ce temps, des nations s'étaient formées. L'Europe, l'Asie, l'Afrique comptaient sur leurs communes frontières de vastes et florissants empires. La race humaine , autrefois errante et grossière , élevait maintenant les pyramides pour loger sa dépouille, enfantait l'Iliade et croyait en Dieu.
N-A. DE SALVANDV.