‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 59 sur 649 · LES NUAGES · texte numérisé non relu

LES NUAGES

Lorsque j'étais en pleine mer, et que je n'avais d'autre spcclaclequeleciel et l'eau, je m'amusais quelquefois à dessiner les beaux nuages blancs et gris , semblables à des groupes de montagnes, qui voguaient à la suite les uns des autres, sur l'azur des cieux. C'était surtout vers la fin du jour qu'ils développaient toule leur beauté en se réunissant au couchant, où ils se revêtaient des plus riches couleurs, et se combinaient sous les formes les plus magnifiques.

Un soir , environ une demi-heure avant le coucher du soleil , le vent alizé du sud-est se ralentit, comme il arrive d'ordinaire vers ce temps. Les nuages', qu'il voiture dans le ciel à des distances égales comme son souffle, devinrent plus rares, cl ceux de la partie de l'ouest s'arrêtèrent et se groupèrent entre eux sous les formes d'un paysage. Ils représentaient une grande terre formée de hautes montagnes , séparées par des vallées profondes , et surmontées de rochers pyramidaux. Sur leurs sommets et leurs flancs, apparaissaient des brouillards détachés, semblables à ceux qui s'élèvent des terres véritables. Un long fleuve semblait circuler dans les vallons , et tomber çà et là en cataractes ; il était traversé par un grand pont , appuyé sur des arcades à demi ruinées. Des bosquets de cocotiers, au centre desquels on entrevoyait des habitations, s'élevaient sur les croupe* et les profils de cette île aérienne. Tous ces objets n'étaient point revêtus de ces riches teintes de pourpre, de jaune doré, denacarat, d'émeraude, si communes le soir dans les couchants de ces parages ; ce" paysage n'était point un tableau colorié : c'était une simple estampe , où se réunissaient tous les accords de la lumière et des ombres. Il rcprésenlail une contrée éclairée , non en face des rayons du soleil , mais par derrière , de leurs simples reflets. En effet , dès q.:e l'astre du

.serpi'iil ordinaire, en lui linplanl.r.it dans le front des ongle» d'oiseau. (N. E.)

s Espèce de chouette. (N. E )

jour se fut caché derrière lui, quelques-uns de ces rayons décomposés éclairèrent les arcades demitransparentes du pont, d'une couleur ponceau, se reflétèrent dans les vallons et au sommet des rochers , tandis que des torrents de lumière couvraient ses contours de l'or le plus pur , et divergeaient vers les cieux comme les rayons d'une gloire; mais la masse entière resta dans sa demiteinte obscure, et on voyait, autour des nuages qui s'élevaient de ses flancs, les lueurs des tonnerres dont on entendait les roulements lointains. On aurait juré que c'était une terre véritable , située environ à une lieue et demie de nous. Peut-être était-ce une de ces réverbérations célestes de quelque île Irès-éloignée , dont les nuages nous répétaient la forme par leurs échos. Plus d'une fois des marins expérimentés ont été trompés par de semblables aspects. Quoi qu'il en soit , tout cet appareil fantastique de magnificence et de terreur, ces montagnes surmontées de palmiers, ces orages qui grondaient surleurs sommets, cefleuve, ce pont , tout se fondit et disparut à l'arrivée de la nuit , comme les illusions du monde aux approches de la mort. L'astre des nuits , la triple Hécate , qui répète par des harmonies plus douces celles de l'astre du jour , en se levant sur l'horizon , dissipa l'empire de la lumière , et fit régner celui des ombres. Bientôt des étoiles innombrables et d'un éclat éternel brillèrent au sein des ténèbres. Oh ! si le jour n'est lui-même qu'une image de la vie , si les heures rapides de l'aube , du matin , du midi et du soir , représentent les âges si fugitifs de l'enfance , de la jeunesse, de la virilité et de la vieillesse, la mort , comme la nuit, doit nous découvrir aussi de nouveaux cieux et de nouveaux mondes!

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