LA BANQUEROUTE
Au milieu de tant de. débats tumultueux, ne pourrai-je donc pas vous ramener à la délibération du jour par un petit nombre de questions bien simples? Daignez, messieurs, me répondre. Le ministre des finances ne vous a-t-il pas offert le tableau le plus effrayant de notre situation actuelle? Ne vous a-t-il pas dit que tout délai aggravait le péril; qu'un jour, une heure, un instant pouvait le rendre mortel ? Avons-nous un plan à substituer à celui qu'il propose? (Oui, s'écria quelqu'un.) Je conjure celui qui répond oui de considérer que son plan n'est pas connu; jju'il faut du temps pour le développer, l'examiner, ledémontrer; que, fût-il immédiatement soumis à notre délibération , son auteur peut se tromper; que, fût-il exempt de toute erreur, on peut croire qu'il ne l'est pas ; que quand tout •e monde a tort, tout le monde a raison; qu'il se pourrait donc que l'auteur de cet autre projet , même ayant raison , eût tort contre tout le monde, puisque, sans l'assentiment de l'opinion publique, le plus grand talent ne saurait triompher des circonstances. Et moi aussi , je ne crois pas les
moyens de M. Ncckcrles meilleurs possibles; mai le ciel me préserve, dans une situation très-critique, d'opposer les miens aux siens! vainement je les tiendrais pour préférables. On ne rivalise point en un instant avec une popularité prodigieuse, conquise par des services éclatants, une longue expérience, la réputation du premier talent de financier connu ; et, s'il faut tout dire, une destinée telle qu'elle, n'échut en partage à aucun mortel. 11 faut donc en revenir au plan de M. Necker. Mais avons-nous le temps de l'examiner , de sonder ses bases , de vérifier ses calculs? Non, non, mille fois non. D'insignifiantes questions, des conjectures hasardées, des tâtonnements infidèles : voilà tout ce qui , dans ce moment, est en notre pouvoir. Qu'allons-nous donc faire par le renvoi de la délibération ? Manquer le moment décisif, acharner notre amourpropre à changer quelque chose à un plan que nous n'avons pas même conçu; et diminuer, par notre intervention indiscrète, l'influence d'un ministre dont le crédit financier est et doit être plus grand que le nôtre. Messieurs, il n'y a là ni sagesse, ni prévoyance ; mais du moins y a-t-il de la bonne foi ? Oh! silesdéclarationslesplussolennelles negarantissaient pas notre respect pour la foi publique, notre horreur pour l'infâme mol de banqueroute, j'oserais scruter les motifs secrets, et peut-être, hélas! ignorés de nous-mêmes, qui nous font si mprudemment reculer au moment de proclamer l'acte du plus grand dévouement, certainement inefficace s'il n'est pas rapide et vraiment abandonné ! Je dirais à ceux qui se familiarisent peutêtre avec l'idée de manquer aux engagements publics, par la crainte de l'excès des sacrifices, parla terreur de l'impôt; je leur dirais : « Qu'estce donc que la banqueroute, si ce n'est le plus cruel, le plus inique, le plus inégal, le plus désastreux des impôts?... » Mes amis, écoutez un mot, un seul mot : deux siècles de déprédations et de brigandages ont creusé le gouffre où le royaume est près de s'engloutir : il faut le combler, ce gouffre effroyable. Eh bien! voici la liste des propriétaires français : choisissez parmi les plus riches, afin de sacrifier moins de citoyens; mais choisissez; car ne mut-il pa»
DISCOURS
qu'un petit nombre périsse pour sauver la masse du peuple? Allons , ces deux mille notables possèdent de quoi combler le déficit : ramenez l'ordre dans vos finances, la paix et la prospérité dans le royaume; frappez, immolez sans pitié ces tristes victimes; précipitez-les dans l'abîme, il va se refermer... Vous reculez d'horreur... Hommes inconséquents! hommes pusillanimes! eh ! ne voyez-vous donc pas qu'en décrétant la banqueroute, ou, ce qui est plus odieux encore, en la rendant inévitable sans la décréter, vous vous souillez d'un acte mille fois nlus criminel, et, chose inconcevable, gratuitement criminel? Car enfin, cet horrible sacrifice ferait disparaître le déficit. Mais croyez-vous, parce que vous n'aurez pas payé, que vous ne devrez plus rien? Croyez-vous que les milliers, les millions ft'hommesqui perdront en un instant, par l'explosion terrible ou par ses contre-coups, tout ce qui faisait la consolation de leur vie, et peut-être l'unique moyen de la sustenter, vous laisseront paisiblement jouir de votre crime? Contemplateurs stoïques des maux incalculables que cette catastrophe vomira sur la France, impassibles égoïstes , qui pensez que ces convulsions du désespoir passeront comme tant d'autres, et d'autant plus rapidement qu'elles seront plus violentes, êtes-vous bien sûrs que tant d'hommes sans pain vous laisseront tranquillement savourer ces mets dont vous n'aurez voulu diminuer ni le nombre ni la délicatesse ? Non ; vous périrez : et dans la conflagration universelle que vous ne frémirez pas d'allumer, la perle de votre honneur ne sauvera pas une seide de vos détestables jouissances. Voilà où nous marchons... J'entends parler de patriotisme, d'invocation du patriotisme, d'élans du patriotisme : ah , ne prostituez pas ces mots de patrie et de patriotisme. Il est donc bien magnanime, l'effort de donner une portion de son revenu pour sauver tout ce qu'on possède ! Eh ! messieurs, ce n'est là que de la simple arithmétique ; et celui qui hésitera ne peut désarmer l'indignation que par le mépris qu'inspirera sa stupidité. Oui , messieurs , c'est la prudence la plus ordinaire, la sagesse la plus triviale, c*est l'intérêt le plus grossier que j'invoque. Je ne vous dis plus comme autrefois : Donnerez-vous les premiers aux nations le spectacle d'un peuple assemblé pour manquer à la foi publique? Je ne vous dis plus : Eh ! quels titres avez-vous à la liberté , quels moyens vous resteront pour la maintenir, si, dès votre premier pas, vous surpassez les turpitudes des gouvernements les plus corrompus; si le besoin de votre concours et de votre survcillanccn'csl paslc garant de voire consiiunion? Je vous dis : Vous serez lous entraînés dans la ruine universelle; cl les premiers inté-
ressés au sacrifice que le gouvernement vous demande, c'est vous-mêmes. Volez donc ce subside extraordinaire ; et puisse-t-il être suffisant ! Votez-le , parce que si vous avez des doutes sur les moyens, doutes vagues et non éclaircis, vous n'en avez pas sur sa nécessité et sur notre impuissance à le remplacer; votez-le, parce que les circonstances publiques ne souffrent aucun retard , et que vous seriez comptables de tout délai. Gardez-vous de demander du temps : le malheur n'en accorde pas. Eh ! messieurs, à propos d'une ridicule motion du Palais-Royal, d'une risible insurrection qui n'eut jamais d'importance que dans les imaginations faibles, ou dans les desseins pervers de quelques hommes de mauvaise foi , vous avez entendu naguère ces mots forcenés : Calilina est aux portes , et l'on délibère ! et certainement il n'y avait autour de nous ni Catilina, ni périls, ni factions, ni Rome : mais aujourd'hui la banqueroute, la hideuse banqueroute est là; elle menace de consumer tout, vos propriétés r votre honneur , et vous délibérez !