MIRABEAU
RÉPLIQUE DE VERGNIAUD , MEMBRE DE L'ASSEMBLÉE CONSTITUANTE AU GIRONDIN BR1SSOT.
Brissot oublie, dit Vergniaud , que la civilisation de l'Amérique est née de la nôtre, et assez péniblement, ce me semble, pour que tous les siècles s'en souviennent ; elle a peut-être coûté la vie à sa mère. Les diverses nations ont diverses mœurs , les temps ont des besoins temporels , les législations reposent sur des règles antécédentes [ passez-moi cette mauvaise expression ) , et tout cela existe parce que tout cela est nécessaire. Brissot , qu'une instruction si variée a initié aux secrets les plus réservés de la politique , n'a cessé de nous présenter pour exemple c^tte législation ultra-atlantique, bonne aux peuples qui se la sont faite, mais qui n'est pas plus applicable à notre monde usé que les cultures de l'Amérique à nos froides campagnes. Nous donnerez-vous un jour, mon cher Brissot, les végétaux des tropiques, avec les ravissantes harmonies de leur terre natale, la chaleur vivifiante de leur ciel de feu, et l'énergie de leurs parfums? Qu'est-ce, d'ailleurs, qu'un peuple colon? Une famille adulte, une société de jumeaux en robe virile, qui ont reçu d'une éducation uniforme des facultés presque toutes pareilles entre elles; un clat politique de convention-, qui n'a de but que sa durée, de gloire que son indépendance. Jeté simultanément dans un monde d'exil, ce peuple y arrive en voyageur, et s'y impose facilement un contrat qui n'est que l'expression de ses intérêts les plus
ET MORCEAUX ORATOIREb.
matériels, que la condition de cette existence relative dont le type n'est gravé nulle part dans la destination de l'homme; pacte viager qui lie à peine quelques générations, qui n'emprunte rien au passé, qui ne doit rien à l'avenir, parce qu'il n'y a ni passé ni avenir pour une nation d'un jour, à laquelle le présent lui-même n'appartient que par hasard, car c'est au hasard qu'elle doit jusqu'à l'air qu'elle respire et jusqu'au jour qui l'éclairé. Il n'y a point de lois fondamentales, il n'y a. point de religion politique pour une civilisation expatriée, car il n'y en a point sans patrie. Il n'y a point de patrie dans le lieu où nos mères n'ont pas rêvé le berceau de nos enfants, où nos enfants ne peuvent pas semer des fleurs sur le
R tombeau d'un aïeul. Le Scythe qui répondit à l'étranger : « Dirai-je aux os de nos pères de se lever et de marcher avec nous? » définit admirablement la patrie. La patrie de l'homme naturel n'estpas si largequ'on se l'imagine. S'il a tracé un sillon, s'il a bâti une étable, planté un arbre, et logé une femme; s'il a nourri un enfant entre la chaumière où il a été allaité, et le cimetière où il a suivi son père, voilà la patrie. — La constitution passagère d'une caravane organisée en peuple est un beau modèle à présenter aux Arabes nomades et aux aventuriers bohémiens. Il, faut d'autres bases aux législateurs du vieux monde. Quand la statue de Pygmalion fut animée d'un souffle de Vénus, les hommes tombèrent à ses pieds et reconnurent qu'elle était belle; mais Rousseau lui-même ne lui a prêté que l'expression confuse d'une personnalité stérile. Aucun sein ne l'avait portée, aucun regard ami n'avait épié l'essai de ses premiers pas ; aucune oreille n'avait été réjouie de ses bégayements enfantins ; jamais ses doigts n'avaient joué dans des cheveux blancs ; jamais son cœur inquiet et curieux n'avait palpité sur un cœur : caprice ingénieux de l'art, un moment vivifiée par le feu de la nature, mais innocente par ignorance et non par pudeur, dépourvue de l'instinct de l'amour par lequel on est aimée, incapable de connaître le bloc même dont elle est sortie, toute vivante elle touche de toutes parts au néant, et la mythologie l'a si bien senti, qu'elle n'a pas daigné la rendre mère. Vos républiques américaines ressemblent beaucoup à cette statue... Quand Moïse conduisit son peuple à la terre de Chanaan , il ne se contenta pas de lui dire : Je vous mène dans une région où coulent des ruisseaux de lait et de miel ; il lui dit : Je vous promets une terre qui a été promise à vos ancêtres , et que le Seigneur a marquée pour le patrimoine des enfants d'Israël. Je comprendrais qu'on refit une civilisation de notre Gaule celtique avec les souvenirs des druides. On n'en fondera point sur les idées purement morales.
Telle est la destinée de l'homme. La divinité qui préside aux créations sociales, ce n'est ni la doctrine du philosophe, ni l'expérience du légiste. C'est la nymphe du poëte , ou la fée du romancier. La sagesse de Numa n'aurait pu se passer d'Egérie. Nous qui sommes venus à la fin d'une société, nous nous sommes épris de nos œuvres, en voyant derrière nous des ruines, mais nous n'avons rien bâti. Les amants de Pénélope n'ont pas été trompés plus amèrement que ceux de la liberté. L'intelligence humaine a des nuits profondes qui détruisent l'ouvrage de ses jours. Tant qu'un siècle léguera au siècle qui le suit une page de l'histoire, une tradition ,' un monument, une pierre , il ne sera pas permis de rien édifier. Pour les sociétés humaines comme pour l'homme qui a vu beaucoup d'années,, il n'y a dé nouveau que k\ mort. Les Péliades, qui égorgèrent leur vieux père pour le rajeunir, étaient d'habiles républicaines. Elles savaient le secret des révolutions. A la naissance d'un peuple le sacrifice d'un homme peut quelque chose; mais quand ce peuple a vieilli, le gouffre de Curtius ne se referme que sur le peuple tout entier.