‹ Leçons françaises de littérature et de moraleChapitre 598 sur 649 · LA DUCUESSE DE BOURGOGNE · texte numérisé non relu

LA DUCUESSE DE BOURGOGNE

Jamais princesse arrivée si jeune ne vint si bien instruite, et ne sut mieux profiter des instructions qu'elle avait reçues. Son habile père, qui connaissait à fond, notre cour, la lui avait peinte, et lui avait appris la manière unique de s'y rendre heureuse. Beaucoup d'esprit naturel et facile l'y seconda, etbeaucbupdequalitésaimableslui attachèrent les cœurs, tandisquesasituation personnelle avec son époux, avec le roi, avec madame de Maintenon, lui attirâtes hommages de l'ambition. Elle avait su travaillera s'y mettre dès les premiers moments de son arrivée; elle ne cessa, tant qu'elle vécut, de continuer un travail si utile, et dont elle recueillitsans cesse tous les fruits. Douce, timide, mais adroite, bonne jusqu'à craindre de faire la moindre peine à personne, et, toute légère et vive qu'elle était, très-capable de vues et de suites delà plus longue haleine; la contrainte jusqu'à la gêne, dont elle sentait tout le poids , semblait ne lui rien coûter. La complaisance lui était naturelle, coulait de source; elle en avait jusque pour sa cour.

Régulièrement laide, les joues pendantes, le front trop avancé, un nez qui ne disait rien , de grosses lèvres mordantes, des cheveux et des sourcils châtains bruns fort bien plantés, des yeux les plus parlants et les plus beaux du monde, le plus beau teint et la plus belle peau, le cou long avec un soupçon de goitre qui ne lui seyait point mal, un port de tète galant, gracieux, majestueux, et le regard de même, le sourire le plus expressif, une taille longue, ronde, menue,

aisée, parfaftement coupée , une marche de déesse sur les nues; elle plaisait au dernier point. Les grâces naissaient d'elles-mêmes sur tous ses pas, de toutes ses manières, et de ses discours les plus communs. Un air simple et naturel toujours , naïf assez souvent , mais assaisonné d'esprit, charmait, avec cette aisance qui était en elle , jusqu'à la communiquer à tout ce qui l'approchait.

Elle voulut plaire même aux personnes les plus utiles et les plus médiocres, sans qu'elle parût le rechercher. On était tenté de la croire toute et uniquement à celles avec qui elle se trouvait. Sa gaieté jeune, vive, active, animait tout , et sa légèreté de nymphe la portait partout comme un tourbillon qui remplit plusieurs lieux à la fois , et qui y donne le mouvement et la vie. Elle ornait tous les spectacles , était l'âme des fêtes , des plaisirs , des bals , y ravissait par les grâces , la justesse et la perfection de sa danse. Elle aimait le jeu, s'amusait au petit jeu, car tout l'amusait ; elle préférait le gros , y était nette, exacte, la plus belle joueuse du monde, et en un instant faisait le jeu de chacun ; également gaie et amusée à faire les après-dînées des lectures sérieuses, à converser dessus, et à travailler avec ses dames sérieuses ; on appelait ainsi ses dames du palais les plus âgées. Elle n'épargna rien jusqu'à sa santé, elle n'oublia pas jusqu'aux plus petites choses , et sans cesse , pour gagner madame de Maintenon, et le roi par elle. Sa souplesse , à leur égard , était sans pareille et ne se démentit jamais d'un moment. Elle l'accompagnait de toute la discrétion que lui donnait la connaissance d'eux, que l'étude et l'expérience lui avaient acquise , pour les degrés d'enjouement ou de mesure qui étaient à propos. Son plaisir, ses agréments, je le répète, sa santé même, tout leur fut immolé. Par cette voie, elle s'acquit une familiarité avec eux, dont aucun des enfants du roi n'avait pu approcher.

En public, sérieuse, mesurée, respectueuse avec le roi , et en timide bienséance avec madame de Maintenon , qu'elle n'appelait jamais que ma tante, pour confondre joliment le rang et l'amitié. En particulier, causante, sautante, voltigeante autour d'eux, tantôt perchéesurlebrasdu fauteuil de l'un ou de l'autre, tantôtse jouant sur leurs genoux, elle leur sautait au cou, les embrassait, les baisait, les caressait, les chiffonnait, leur tirait le dessous du menton , les tourmentait , fouillait leurs tables, leurs papiers, leurs lettres, les décachetait, les lisait quelquefois malgré eux, selon qu'elle les voyait en humeur d'en rire , et parlant quelquefois dessus. Admise à tuut , à la réception des courriers qui apportaient les nouvelles les plus importantes , entrant chez le roi à

CARACTÈRES POLITIQUES

toute heure, même des moments pendant le conseil, utile et fatale aux ministres mêmes, mais toujours portée à obliger, à servir, à excuser, à bien faire , à moins' qu'elle ne fût violemment poussée contre quelqu'un. Si libre , qu'entendant un soir le roi et madame de Maintenon parler avec affection de la cour d'Angleterre dans les commencements qu'on espéra la paix par la reine Anne : « Ma tante, se mit-elle à dire, il faut convenir qu'en Angleterre les reines gouvernent mieux que les rois, et savez- vous bien pourquoi, ma tante? » et toujours courant et gambadant, « c'est que sous les rois ce sont les femmes qui gouvernent, et ce sont les hommes sous les reines. i L'admirable est qu'ils en rirent tous deux et qu'ils trouvèrent qu'elle avait raison.

... Jamais femme ne parut se soucier moins de sa figure , ni y prendre moins de précaution et de soin; sa toilette était faite en un moment, le peu même qu'elle durait n'était que pour la cour; elle ne se souciait de parure que pour les bals et fêtes, et ce qu'elle en prenait en tout autre temps, et le moins encore qu'il lui était possible, n'était que par complaisance pour le roi. Avee elle s'éclipsèrent joie , plaisirs , amusements même , et toutes espèces de grâces ; les ténèbres couvrirent toute la surface de la cour; elle l'animait tout entière , elle en remplissait tous les lieux à la fois , elle y occupait tout, elle en pénétrait tout l'intérieur. Si la «our subsista après elle, ce ne fut plus que pour languir. Jamais princesse ne -fut si regrettée, jamais.il n'en fut de si digne de l'être : aussi les regrets n'en ont-ils pu passer, et l'amertume involontaire et secrète en est constamment demeurée, avec un vide affreux qui n'a pu être diminué.

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